De bout en bout de cet article, en avant-plan ou en toile de fond, un acteur majeur aura jeté son ombre tutélaire sur le parcours que près de trois millions de jeunes concitoyens qui ont eu le mérite et l’honneur d’effectuer, lors du service national, entre 1956 et 2021, tendent malheureusement à oublier, et que le Colonel à la retraite Boubaker Benkraiem tient à retracer dans l’unique but de contribuer, pour une part si modeste fût-elle, à l’éclairage de certaines stations de l’histoire contemporaine de notre pays : l’Armée nationale.


C’est que celle-ci est devenue une partie constitutive de notre être, nous les officiers appartenant à la génération de l’indépendance, et aux premières promotions d’officiers de la Tunisie indépendante. Sous l’uniforme ou en tenue de ville, dans des fonctions et missions militaires ou civiles, elle préside à chaque instant de notre vie. Elle nous inspire à tout moment, nous imprégnant jusqu’à la moelle de ses nobles valeurs. En cela, certes, nous sommes semblables à tous les enfants de l’institution, de l’homme de troupe aux plus haut gradés, mais avec une sensibilité toute particulière que ne peut partager avec nous qu’un groupe de compagnons d’armes de plus en plus restreint au fil des jours : tous ceux qui ont constitué, à l’automne 1956, le premier contingent de cette armée assurément singulière partie se former, en France, dans la prestigieuse Ecole Spéciale Militaire Inter-Armes de St Cyr Coëtquidan. Oui, ceux-là ont vu naître cette grande Institution qui, à son tour, les a vus grandir dans son giron. A peine sortis de l’adolescence, nous avons, en effet, trouvé en elle non seulement l’horizon de notre vie professionnelle mais encore une école de civisme, de don de soi, de discipline, de dévouement et de sacrifice. Elle a développé en nous ce nationalisme et ce patriotisme qui nous collent à la peau ainsi que les grandes qualités morales qui nous ont guidés tout au long de notre carrière. 

Les débuts

Notre Armée nationale fête, ce 24 juin, son 65e anniversaire. C’est l’occasion de rappeler au peuple tunisien, dont l’attachement à son armée qu’il retrouve, à chaque fois, est indéfectible, les différentes étapes et les vicissitudes par lesquelles elle est passée. Je le fais parce que nombre de nos concitoyens dont une bonne partie de l’élite, ignorent tout de l’Armée et surtout les circonstances dans lesquelles elle a été créée ainsi que les difficultés qu’elle a trouvées pour l’acquisition, au départ, du minimum d’armement. En effet, les pays occidentaux, par solidarité avec la France, ont décidé, durant quelques années, d’un embargo à notre encontre, sous prétexte que cet armement pourrait être cédé aux combattants algériens qui, depuis le 1er novembre 1954, menaient ce combat libérateur contre l’occupant.         

La particularité de notre Armée est qu’elle est l’une des rares armées au monde à s’être formée par elle-même et grâce à ses propres enfants. En effet, il était de tradition que lorsqu’un pays colonisé ou sous protectorat accède à l’indépendance, c’est l’ex-puissance coloniale qui l’aide à créer les attributs de sa souveraineté, dont l’armée. Cependant, la Tunisie ne l’a pas fait, pour les raisons évidentes qu’il n’est pas difficile d’imaginer. C’est pourquoi je rends un vibrant hommage à nos anciens, les vingt-six officiers tunisiens qui avaient servi dans l’armée française et qui ont été transférés, sur leur demande, à la jeune armée tunisienne et avec eux le contingent composé de près de mille quatre cents militaires comprenant un certain nombre de sous-officiers et dont la majorité était des hommes de troupe engagés dans la même armée française. A ce petit contingent s’est greffée la petite Garde beylicale. Je voudrais citer parmi ces anciens qui ont eu ce grand mérite et cet honneur, — du moins ceux dont je me souviens encore — les commandants Habib Tabib, Mohamed El Kéfi, Amor Grombali, les capitaines Mohamed Habib Essoussi, Lasmar Bouzaiane, Sadok Mansour, Béchir Bouaïche, Chérif Slama, Abdelaziz Ferchiou, Hassine Remiza, Mohamed Missaoui, Mohamed Kortas, Ahmed El Abed, Mohamed Limam, Amara Fecha, Kaddour Ben Othmane, Mohamed Abbès, Ali Charchad, Hassine Hamouda, les lieutenants Mohamed Béjaoui, Abdelhamid Benyoussef, Moncef Essid, Sadok Ben Saïd, Mohamed Salah Mokaddem, etc. Ces officiers ont, tout au long de leur carrière dans l’Armée tunisienne, avancé dans le grade et certains parmi eux ont atteint le grade de général ( Mohamed el Kefi, Habib Tabib, Mohamed Habib Essoussi,Mohamed Salah Mokaddem et Abdelhamid Benyoussef ). Cette petite escouade d’officiers, à l’exception d’un tout petit nombre, n’avait pas bénéficié d’une formation militaire suffisante car elle n’avait pas suivi de stages dans les grandes écoles d’état-major ou d’écoles de guerre, vu leur origine et leur niveau. Pour forger la nouvelle entité, ils ont pioché dans leur riche expérience d’hommes engagés aux premières lignes sur tous les fronts de la Seconde Guerre mondiale et même, hélas, des guerres coloniales françaises (en particulier en Indochine) pour créer et organiser une armée avec un Etat-Major, des unités de combat ainsi que des services de soutien, des centres d’instruction et des écoles de formation. En un mot, ils ont su assurer et garantir une vie normale à des dizaines de milliers d’hommes dans tous les domaines (recrutement, hébergement, habillement, alimentation, salaires, santé, matériel et équipements, armement et munitions, matériel roulant, instruction et formation, etc.). C’est seulement à notre maturité, après tant d’années de service, avec l’expérience que nous avons acquise et les responsabilités que nous avons assumées, que nous, les officiers de la première promotion d’officiers de l’indépendance, issus de St Cyr ( la Promotion Bourguiba), nous nous sommes rendu compte de la complexité de la tâche de nos aînés, les officiers transférés de l’armée française et de la Garde beylicale. Ceux-ci et ceux-là ont rendu à la jeune armée tunisienne des services énormes que nous apprécions, jusqu’à maintenant, à leur juste valeur. C’est, d’ailleurs, grâce à eux que nous sommes fiers et nous nous vantons d’être parmi les rares armées au monde à avoir formé et organisé notre institution militaire sans conseillers ni techniciens étrangers et nous n’avons eu, à ce propos, ni aide ni assistance d’un pays tiers. Bravo à nos anciens qui se sont ingéniés avec les moyens du bord à créer de toutes pièces et organiser une armée moderne digne de ce nom. Pour tout ce qu’ils ont fait, nous, les jeunes officiers de la Promotion Bourguiba, qui, près de quinze ans plus tard, avons commencé à prendre les rênes du commandement, nous leur sommes reconnaissants pour toujours.

Baptême du feu

Très rapidement, notre jeune armée allait connaître son baptême du feu. Presque sans transition entre l’acte de création de cet embryon de forces armées et son déploiement sur le terrain, la guerre étant à nos frontières ouest et sur notre territoire, conservant encore une présence militaire française, nos soldats étaient déjà sollicités pour des opérations de défense des frontières avec l’Algérie occupée, objet d’attaques éclair ou d’opérations de minage qui avaient déjà causé des pertes dans nos rangs pourtant encore squelettiques. C’est pourquoi soixante postes frontaliers ont été implantés le long de la frontière tuniso-algérienne, partant de Tabarka jusqu’à Bordj El Khadra et destinés à tranquilliser et, au besoin, protéger la population : à titre d’exemples, le 6 octobre 1956, trois mois après sa création, un violent accrochage opposa une compagnie de l’armée française à un groupe de résistants algériens dirigés par Si Abbes, entre Bouchebka et Kasserine, ayant entraîné d’importantes pertes des deux côtés ; le même jour, des renforts français ont effectué un ratissage complet des cheikhats de Fedj Hassine et de Hydra, blessant des femmes et emprisonnant des hommes et incendiant des gourbis; le 22 octobre 1956, au sud, des troupes françaises ont tenté d’occuper le poste de surveillance de Ben Guerdane pour s’emparer des documents et des dossiers ; le même jour, l’armée française s’empare, en plein vol, de l’avion qui transportait du Maroc vers Tunis certains des leaders de la rébellion algérienne ; le 24 octobre, au nord, un accrochage, entraînant des blessés, eut lieu sur la route Aïn Draham- Jendouba où des barrages ont été dressés par des citoyens pour empêcher les troupes françaises de se déplacer ; le 1er novembre, un accrochage eut lieu à Kébili occasionnant un mort et un blessé ; le 22 novembre, un autre incident occasionnant deux morts et plusieurs blessés eut lieu à Bir Drassen (Cap Bon) suite à la protestation des populations quant à l’installation d’équipements radar sur les hauteurs de la région ; le 31 mai 1957, ce fut le plus tragique incident et le plus meurtrier qui eut lieu, dans la région d’Aïn Draham, avec l’armée française : en effet, fuyant les arrestations, les ratissages, les tortures, les massacres et les assassinats, des Algériens, hommes, femmes et enfants se sont réfugiés en Tunisie. Des unités de l’armée française les ont poursuivis dans les cheikhats tunisiens des Ouled Msallem et des Khmairia non loin d’Aïn Draham. L’Armée tunisienne et la Garde nationale, tentant de les protéger et leur porter secours, se sont trouvées face à face avec elles, ce jour-là, vers midi, et ce fut l’affrontement. Monsieur Khemaies El Hajri, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, accompagné de monsieur Béji Caïd Essebsi, directeur général des affaires régionales au ministère de l’Intérieur, de passage dans la région pour inspecter des camps de réfugiés algériens, a été grièvement blessé et succomba quelques jours plus tard, ainsi que neuf autres tunisiens (militaires et gardes nationaux). Il y a eu aussi une douzaine de blessés. Deux ans à peine après l’Indépendance, nous avons subi, à titre de représailles, puisque notre pays a pris fait et cause pour la guerre d’indépendance de l’Algérie en accueillant près de vingt mille combattants algériens, le bombardement du paisible village frontalier de Sakiet Sidi Youssef, le 8 février 1958, par des escadrilles de bombardiers B26. Il y a eu plus d’une centaine de morts, tunisiens et algériens, essentiellement des civils, dont un grand nombre d’écoliers. Aucun combattant ALN ne se trouvait parmi les morts ou les blessés. La Tunisie, profitant, avec beaucoup de subtilité, de cette agression caractérisée, prit les mesures suivantes :     

1° – Le dépôt d’une plainte auprès du Conseil de sécurité de l’ONU, 

2°- l’interdiction à l’armée française, stationnée en Tunisie, de quitter ses casernements,

3° – des barrages furent dressés devant toutes les casernes françaises, 

4°- la Tunisie demanda officiellement l’évacuation de toutes les troupes françaises stationnées sur son territoire,

5°- une campagne de presse, savamment orchestrée, maintenait la pression sur les troupes françaises et gonflait à bloc le moral de l’Armée nationale.                

Trois mois plus tard, cette jeune institution a été engagée dans la bataille de Remada le 25 mai 1958 parce que le Colonel Mollot, commandant les Unités françaises implantées au Sahara, n’a pas obtempéré aux instructions des autorités tunisiennes interdisant aux Unités françaises de quitter leurs casernements et en fit à sa guise.

C’est avec l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle, le 1er juin 1958, que des négociations ont abouti à la décision de l’évacuation de toutes les troupes françaises, encore stationnées en Tunisie, avant l’automne 1958, exception faite pour la base de Bizerte. De même, l’arrivée aux affaires du Général de Gaulle, laissait espérer au gouvernement tunisien que l’accord transitoire, signé en 1958, devait conduire, par la négociation, à la conclusion d’un accord définitif, allant dans le sens logique des choses, c’est-à-dire à l’évacuation de la base de Bizerte. Mais il n’en fut rien et cette évolution négative résultait de la forte personnalité des deux chefs d’Etat tunisien et français, Bourguiba et de Gaulle, que tout opposait : le tempérament, la formation politique et la culture.

D’autre part, la France, n’étant pas encore une puissance atomique bien qu’elle ait procédé aux premiers essais de sa bombe à Reggane (sud algérien) en 1960, tenait à garder Bizerte dont l’importance était pour elle vitale car elle était l’une des bases du triangle stratégique formé par Bizerte, Toulon et Mers el Kebir (Algérie) et qui contrôlait le bassin occidental de la mer Méditerranée.

Aussi, l’extension des pistes d’atterrissage de la base de Sidi Ahmed par l’armée française stationnée à Bizerte qui était certainement programmée depuis longtemps et sans l’autorisation des autorités tunisiennes, a débuté au mois de juin 1961. Perçu par Bourguiba comme une sorte de provocation inadmissible, elle était, en fait, le véritable détonateur qui a mis le feu aux poudres. 

Pour Bourguiba, qui a toujours privilégié l’action politique à l’épreuve de force, qui a toujours été modéré dans ses revendications, qui a toujours recherché le compromis avec la puissance occupante, la confrontation devenait inévitable même si le rapport de force était très largement en faveur de la France.

En effet, en juillet 1961, avec un cran insolent, notre Armée a tenu tête et résisté, à Bizerte à la toute-puissante armée française : la base aérienne ayant été bombardée, dans la nuit du 19 au 20 juillet 1961 par l’une de nos unités de mortiers commandée par notre camarade de promotion, le Lieutenant Saïd El Kateb, après avoir été installée discrètement, tout près de la base, lui infligeant de sérieux dégâts, eut pour conséquence une riposte fulgurante de l’armée française. Elle utilisa tous les moyens terrestres, aériens et maritimes dont elle disposait, dans la région. Et étant donné le déséquilibre des forces en présence, nos unités ont mené un combat retardateur jusqu’à la médina, la vieille ville de Bizerte qui a été transformée en îlots de résistance et où les troupes françaises, n’y pouvant utiliser leurs chars et leurs engins mécanisés, n’ont pu pénétrer et ce, jusqu’au cessez-le-feu ordonné par le Conseil de sécurité le 22 juillet 1961. La bataille de Bizerte a connu, dans nos rangs, plusieurs centaines de martyrs et de disparus. Le même combat eut lieu, au même moment, à Fort Saint (Bordj el Khadra), à l’extrême sud tunisien.

Baroud d’honneur

Ce premier baroud d’honneur, les nombreuses incursions de l’armée française d’Algérie et les accrochages qui ont eu lieu, le tout occasionnant des pertes et des blessés de notre côté a, surtout, permis à nos hommes d’acquérir une grande expérience et une excellente accoutumance aux feux réels. 

L’Armée nationale a participé, grâce au prestige qu’elle a acquis en seulement quelques années d’indépendance et à la neutralité positive de la Tunisie et pour la première fois de son histoire, avec les Casques bleus de l’ONU, au maintien de la paix dans le monde : d’abord au Congo, à partir du 14 juillet 1960, avec près de deux mille cinq cents militaires et ensuite au Katanga, du 28 décembre 1961 au 8 mars 1963 avec près de mille hommes et, plus tard, dans plusieurs points du monde que ce soit sous les auspices de l’ONU ou dans le cadre des mécanismes de l’Union africaine.

Pour leur dévouement et leur bravoure, 1 545 militaires tunisiens ont reçu la médaille onusienne du maintien de la paix.

Il est bon de rappeler les impressions du commandant en chef des Forces de l’ONU au Congo, le Général Carl Von Horn, qui a écrit dans ses mémoires, dans son  livre Soldat de la Paix (Presses de la Cité) plusieurs paragraphes sur le contingent tunisien dont le suivant: « A Léopoldville, j’avais l’excellente brigade ghanéenne commandée par le général Michel en l’absence d’Alexander. Pendant un certain temps, les deux bataillons tunisiens lui furent subordonnés, mais il y eut des frictions parce que leur chef, le colonel Lasmar, très décoré, supérieur en tout sauf par le grade, en fut mécontent. Ultérieurement, nous les envoyâmes au Kassai, alors en ébullition dont le premier ministre, Albert Kalongi, était sur le point de proclamer l’indépendance. Le colonel Lasmar, qui ne portait jamais une de ses nombreuses décorations, pas même un ruban, mais dont on apercevait les cicatrices sur le col ouvert de sa chemise, conduisit ses troupes à Luluabourg, désarma l’A.N.C, et, par ses méthodes fermes mais justes, mérita le titre de « Prince du Kassai ». J’étais très fier de lui et il devint l’un des officiers en qui j’avais le plus confiance. »

De même, le rédacteur en Chef du quotidien d’Elisabethville ( aujourd’hui Lubumbashi), l’Echo du Katanga salua la fin de notre mission par l’article suivant paru le 26 février 1963 :

«Le Bataillon Tunisien nous quitte : * Hier soir, le colonel Remiza, commandant le bataillon tunisien, recevait le tout E’ville, à l’occasion du prochain départ. Les E’villois de toutes les factions (jadis opposées) étaient présents. Tous regrettent le départ des Tunisiens.  Ils ont accompli ces derniers temps un travail de police très efficace et qui a été l’un des éléments de base du rétablissement rapide des conditions normales de vie dans notre ville. C’est de tout cœur que nous leur disons : * au revoir et bon voyage. Si jamais un bataillon tunisien devait revenir au Congo, nous souhaitons qu’encore une fois il soit commandé par un homme de la trempe du Colonel Remiza.»              

Aussi, nous avons fait l’essai, durant trois ans, à partir de 1967, d’introduire dans les classes terminales des lycées, la préparation militaire durant les week-ends, avec un séjour bloqué de quinze jours durant les vacances d’été. Au cours de ces week-ends, les lycéens recevaient une formation sur le règlement de la discipline, le tir et les actes élémentaires du combattant. Le brevet de la préparation militaire devait permettre au lycéen qui a obtenu son baccalauréat d’être orienté vers l’Académie militaire pour suivre la formation d’officier de réserve lors de l’accomplissement de son service militaire. Dommage que cette expérience n’ait pas été poursuivie, par manque de budget, semble-t-il, car elle a permis d’avoir d’excellentes promotions de jeunes bacheliers qui ont donné, par la suite, au pays, de grands commis de l’Etat.        

Une fois la guerre d’Algérie terminée, en juillet 1962, et la base de Bizerte évacuée, le 15 octobre 1963, le commandement s’occupa des problèmes d’organisation, de la logistique, de l’instruction et de la formation de l’armée. Nos rapports avec la plupart des pays du monde occidental ayant repris leur cours normal, et grâce aux rapports exceptionnels et à la considération qu’avaient les responsables politiques occidentaux pour le Président Bourguiba, la Tunisie bénéficia de tout le concours, de toute l’assistance et de toute la diligence du monde occidental : toutes les Ecoles militaires nous étaient ouvertes et l’équipement dont nous avions besoin nous étaient fourni.

Dix ans après l’indépendance, il était temps de penser à créer notre propre Académie militaire pour la formation de nos officiers. Cette institution de formation supérieure était indispensable parce qu’elle permet au commandement d’avoir son autonomie dans la formation des cadres officiers, éléments de base dans l’encadrement de toute armée. D’ailleurs, elle a été inaugurée en décembre 1967 par le Président Bourguiba. Très cotée et bien renommée, elle a fourni à nos armées, aux forces de sécurité intérieure et à la Douane cinquante-cinq promotions ainsi que de nombreux officiers africains appartenant à certains pays amis. 

L’instruction et la formation ayant repris, alors, leur titre de noblesse, et dans le but de tester nos capacités d’organisation, de commandement et d’exécution, plusieurs manœuvres, à l’échelle nationale, ont été organisées, lors des années 70 du siècle dernier : «Scorpion» et «Scorpion 2», dans la région du nord- ouest et du centre, «Souveraineté» au sud-est et au centre et la quatrième, début des années 80 et milieu 90 à Ben Ghilouf, région d’El Hamma de Gabès.

Cependant, notre Armée, contrairement aux traditions des pays modernes, n’a pas eu l’occasion de défiler, souvent, devant le peuple, d’une manière régulière car cet exercice est très recommandé parce que le défilé est une démonstration de force, de discipline, de sérénité, de puissance, d’assurance et de fierté.  C’est aussi un moment de grande communion entre le peuple et son armée et cela nous manque beaucoup. Le dernier défilé a été organisé, il y a près de trente ans, en 1989. 

Notre Armée nationale a contribué au développement économique dans les zones difficiles (construction de routes dont le projet du siècle, la route Kebili –Tozeur, longue de 100 km qui nous a coûté des morts et des blessés suite à des accidents du travail, l’adduction d’eau potable à Kerkennah, l’édification de villages, l’oasis de Rjim Maatoug, etc.) et a systématiquement secouru les populations suite aux catastrophes naturelles, sans oublier les missions de renforcement en cas de besoin, des forces de sécurité intérieure, lors d’opérations de maintien de l’ordre. D’essence républicaine, loyale envers la cause du peuple qui est la source de toute légitimité, notre armée s’est rangée, dès le début de «la Révolution de la liberté et de la dignité, du côté  du peuple dressé contre le totalitarisme, l’arbitraire et la mauvaise gouvernance. En cela, elle aura été fidèle aux traditions et aux grandes valeurs morales républicaines que nous avons léguées à nos cadets, les officiers issus de notre prestigieuse Académie militaire créée en 1967 et qui les ont assimilées, appliquées et transmises aux promotions successives.

Bourguiba, le visionnaire

Ce 65e anniversaire est une excellente occasion pour rendre grâce et hommage au Président Bourguiba qui a fait le bon choix, en décidant de ne former ses officiers que dans les grandes Ecoles militaires du monde occidental. De la sorte, il a fait preuve de grand visionnaire car c’est en fréquentant ces prestigieuses Ecoles que nous avons eu l’occasion de rencontrer des officiers venant des quatre coins du monde avec autant d’expériences enrichissantes d’une part, et d’autre part, c’est là que nous avons été influencés par cet esprit républicain, par la primauté du politique sur le militaire et par tant d’autres règles et valeurs qui font la grandeur des armées.

Cependant, et depuis la création de l’Armée nationale, les deux Constitutions du pays ont souligné l’obligation aux citoyens, d’accomplir, essentiellement, deux devoirs : le service national et le paiement des impôts. Malheureusement, notre élite, depuis l’indépendance, semblait, absolument, indifférente par rapport à l’accomplissement du service militaire. Maintenant que la révolution a accordé beaucoup d’autorité et de pouvoir aux députés, les représentants du peuple, ceux-ci se trouvent désarmés par le manque, dans leurs rangs, de spécialistes dans les domaines de la sécurité et la défense. Et pourtant, comment faire pour discuter de toutes les  questions complexes de défense et sécurité du pays ?Comment faire pour légiférer autant de textes que de besoin relatifs, entre autres, aux règles de comportement et d’engagement des unités et des personnels, à la protection des personnels militaires en opérations de guerre, à la protection des personnels militaires lors du renforcement des forces de sécurité intérieure pour le maintien de l’ordre, à la protection sociale des militaires, à l’utilisation des forces militaires hors de nos frontières, au rôle de la Marine nationale en Méditerranée, à la coopération militaire internationale, à l’emploi des forces armées sur le territoire national, au service national universel, etc.                      

Aussi, je demande à l’élite de mon pays qui a, faut-il le préciser, rendu, durant plusieurs décennies, et grâce à leur abnégation, à leur sérieux, à leur travail, d’éminents services à la patrie et qui lui ont permis de coller aux pays en développement, de méditer sur ce fait devenu historique et qui mérite d’être toujours cité en exemple et, souvent, rappelé à la jeunesse tunisienne : en 1958, plus de dix mille jeunes Tunisiens de la classe 1958/1 ont été appelés pour effectuer leur année de service militaire. Compte tenu de la situation très délicate qui prévalait sur la frontière ouest du fait de la guerre d’indépendance de l’Algérie, ils ont été maintenus durant deux années supplémentaires et ont continué à percevoir la solde de soldat appelé, presque rien en fait. Parmi ces milliers de jeunes, aucune protestation, aucune manifestation, aucune désertion et aucune absence illégale n’a été signalée. Quel patriotisme, quel nationalisme, quelle grandeur d’âme et quelle belle leçon d’amour pour la Patrie ont donnée ces très jeunes gens, ces immortels ! Voilà pourquoi nous étions très fiers d’eux et voilà pourquoi nous avons pour eux, autant de considération, d’estime et de respect et voilà pourquoi nous ne pouvons jamais les oublier.              

La convergence de la légitimité républicaine et de la légitimité populaire durant ces jours glorieux entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011 s’est illustrée dans la rue à travers la fraternisation entre forces armées et population sur toute l’étendue du territoire, y compris aux moments les plus sombres. Le peuple tunisien a reconnu les siens, apprécié et applaudi cette force protectrice, tranquille, sereine et déterminée.        

Nous, les anciens, sommes éminemment fiers de notre armée et de son comportement très digne. Nous l’encourageons à persévérer dans cette voie, celle de la défense de notre pays en toute circonstance. Plus particulièrement, notre engagement à ses côtés est total dans la guerre qu’elle mène, sans relâche, ces dernières années, contre les terroristes avec les martyrs qu’elle y laisse et les succès qu’elle remporte, toujours sans tambour ni trompette. Connaissant la valeur de nos hommes, nous sommes sûrs de la victoire et nous demandons aux nouveaux stratèges des plateaux de télévision de laisser nos unités poursuivre leur traque, leur recherche, leur œuvre et leur combat à leur rythme, notre souhait le plus cher étant qu’elles le fassent avec le minimum de pertes et de martyrs. Qu’elle trouve ici l’expression de notre solidarité, de notre estime et de notre amitié. Et qu’elle demeure aujourd’hui, demain et toujours «dévouée à la Patrie et fidèle à la République».

C’est aussi l’occasion de rappeler à quelques journalistes avec qui nous avons eu l’occasion de sympathiser ces dernières années et qui ont critiqué l’appel adressé à Monsieur le Président de la République par quelques-uns parmi nous que, de la sorte, nous n’avons enfreint ni les lois de la République, ni les règlements militaires, que nous avons agi selon notre âme et conscience et que nous n’appartenons, ni de loin ni de près, à aucun parti politique.. Notre seul souci est, comme toujours d’ailleurs, de sauver la patrie, le reste n’est que détails. Au terme de cet hommage, le soldat que je suis tient à faire part de toute sa gratitude, de sa considération et de sa déférence envers cette Grande Muette qui, cependant, voit et entend.

Vive la Tunisie éternelle, l’héritière de Kairouan et de Carthage. 

 

Charger plus d'articles
Charger plus par Boubaker BENKRAIEM
Charger plus dans à la une

Laisser un commentaire