Par Manel Romdhani
Artiste et critique d’art

Nous revivons cette période le récit de la peste où Albert Camus décrit une menace pour l’avenir des peuples. La scène du covid n’est pas assez loin de celle de la peste. Le virus se propage et ne connaît pas de limites. Tous les systèmes risquent de tomber sous son emprise et d’en être contaminés. Qui peut affronter le covid? Pardon, nous voulons dire la peste? Qui peut y résister ? Qui peut le stopper ? Sommes-nous capables d’arrêter ce fléau? Sommesnous tous ‘‘Tarrou’’? Quoi de plus apte que l’art pour aborder une crise actuelle? «Alea jacta est.tn» est une exposition personnelle de l’artiste visuel Wissem El-Abed en partenariat avec le ministère des Affaires culturelles. Elle s’est déroulée entre les 22 et 30 juin 2021 au Musée Archéologique de Sousse.

L’exposition voit le jour dans des conditions politico-climatiques débordantes. «Alea jacta est» est une expression latine désignant le sort en est jeté. Nous sommes face à une pratique qui tente le risque, qui s’aventure sur la surface, dans l’espace et entre les mots!

L’exposition dévoile des assemblages, des dessins, de la vidéo, des photographies, esquissant un pamphlet politique. A l’entrée de la salle d’exposition du Musée Archéologique de Sousse, nous prenons les béquilles pour déambuler. La question du déplacement est assez complexe. Elle est toujours d’actualité bien que nous vivions dans l’ère de la mondialisation! Il faut se doter du passeport adéquat. Cette pièce d’identité, clé de la circulation, délivrée pour faciliter et autoriser le déplacement, est plongée dans «une administrative résine» transparente, intitulée «Impassport».

Connue aussi par les grosses têtes, la démarche artistique de Wissem El-Abed souligne souvent de l’humour dans les assemblages et les titres qui leur sont attribués. « 321 « 0/.-, +$*)(ا دة « ! » #$ »est une œuvre qui orchestre l’ensemble des travaux selon son emplacement dans le plan de la salle d’exposition. Il s’agit d’un portrait de Kaïs Saïed; Président actuel de la République Tunisienne, conçu avec des coques de graines de tournesol, disposé sur deux morceaux en bois. Une œuvre minutieusement construite avec prouesse pendant les périodes de confinement, qui risque de se défaire en une fraction de seconde. Cette image est trop fragile et nécessite un certain degré de stabilité! El-Abed s’attaque à des problèmes sociaux politiques et ne se limite pas à des techniques. Il met l’accent sur la valeur du pétrole et les politiques guerrières que ça risque d’engendrer à travers «Vanne», «Galop au cercle», «Music Box», «Basse qualité 01», «Basse qualité 02», «Marée noire», «Station El-Jem», «Notes et fausses notes», «A contre-courant». Il rejoint Victor Tupitsyn, critique d’art, quand il souligne la dimension morbide du pétrole. Ce dernier pense qu’ « après tout, le pétrole n’est qu’une mer de cranes et autres substances organiques compressées durant des millénaires, selon un processus de stagnation et de décompression au terme duquel ils ont été transformés en pétrole; lequel à son tour, est converti en devises et en ambitions politiques. Pour lui, les gens tuent des humains et des animaux, polluent l’atmosphère et détruisent des forêts et des ressources naturelles, créant du matériau potentiel pour un futur pétrole. Son énergie est une énergie de mort. Le pétrole est l’Eros de Thanatos, le sang noir qui coule dans ses veine» ( Victor Tupitsyn,2007). Il reste toujours important d’écouter les répliques de Wissem El Abed pour mieux envisager son approche artistique. Selon lui, «l’artiste est libre, pourquoi alors limiter sa pratique à une technique! En fait, ce n’est pas la technique qui décide s’il s’agit d’art ou pas, cette question se résout, comme l’affirme Danto, sur une dimension autre que celle du visuel» Nous circulons dans les coins de l’exposition qui redessine le monde dans ses injustices et ses périls. Une proposition minimaliste intitulée «Course de relais ou coup de matraque» flotte dans l’espace et attire notre attention. Il s’agit d’un bâton: moitié peint en rouge du côté du bracelet, l’autre moitié est peinte en blanc. Cet objet à double vocation nous rappelle le témoin du sportif et la matraque du tortionnaire. Ce bâton a-til le pouvoir de nous faire dépasser cette crise ?

 

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