Alors que la Tunisie connaît une période de répit en ce qui concerne la crise du coronavirus, les craintes d’une nouvelle vague sont de mise. Si pour le moment le pays semble observer une stabilisation de la situation épidémiologique dans la mesure où les indicateurs se sont améliorés, pour certains, dont le chargé de diriger le ministère de la Santé, les risques d’une nouvelle vague en automne sont bien réels. Dr Souhail Alouini, médecin, expert Covid-19 mais aussi activiste politique, pense que pour le moment, il n’est pas possible de prévoir une nouvelle vague en Tunisie, le plus important étant d’atteindre une immunité collective de 50% grâce à la vaccination. Interview.

Comment qualifiez-vous la situation épidémiologique actuelle ?

 Je pense qu’actuellement la situation est stable dans la mesure où plusieurs indicateurs épidémiologiques se sont améliorés en attendant la poursuite de la stratégie nationale de vaccination. Sauf que la vigilance doit être toujours de mise, notamment en ce qui concerne la mutation des variants. Je vous rappelle que la Tunisie a eu malheureusement une forte vague causée par le variant Delta, ce qui a rendu la situation extrêmement difficile. Tout dépend de notre stratégie de vaccination, si on parvient à atteindre une immunité collective de 50%, je pense que nous pouvons atténuer davantage les risques de contamination.

Faut-il craindre une nouvelle vague ?

Beaucoup de pays sont en train de subir une nouvelle vague, particulièrement en Europe et aux Etats-Unis. En Tunisie, on ne peut pas prévoir une nouvelle vague parce que les variants Lambda et Epsilon, qui sont des variants of concerns, n’arrivent pas à prendre le dessus sur le variant Delta. Ces variants arriveront-ils à se trouver un chemin dans les jours à venir ? Personne ne peut le prévoir. Mon impression est que nous avons subi la plus grosse vague, mais ce n’est pas encore fini car il est possible que le Delta continue à faire des victimes chez les non-immunisés.

La nouvelle vague concerne surtout les pays européens et ceux qui n’ont pas encore atteint une immunité collective et qui gardent toujours un nombre important de personnes non vaccinées.

La rentrée scolaire va-t-elle enfoncer le clou ? Doit-on vacciner les élèves et les enfants ?

Personnellement, je suis parmi ceux qui poussent vers la vaccination des plus jeunes, c’est-à-dire à partir de 12 ans. Dimanche on a commencé à vacciner les plus de 15 ans, il faut prolonger cela. En prévision de la rentrée, il faut vacciner un maximum de jeunes pour pouvoir assurer une année scolaire sereine par rapport aux deux dernières. Il est temps que nos élèves et étudiants retrouvent les écoles et les universités plus sereinement. Je pense que les enseignants ont eu la possibilité de se vacciner et j’appelle ceux qui hésitent encore à le faire aussi. Il n’y a aucune raison pour ne pas se faire vacciner, surtout si on rappelle que le virus a fait 23 mille décès en Tunisie.

Comment qualifiez-vous la stratégie nationale de vaccination basée actuellement sur les journées ouvertes ?

On est en train de prendre le bon chemin. Il était important de mettre en place la plateforme Evax, sauf que ce n’est pas suffisant. Il faut déployer tous les moyens pour se faire vacciner, particulièrement les campagnes de vaccination mobile d’autant plus que nous avons une expérience qui date des années 60. Nous avons aussi des centres de santé de base qui couvrent tout le territoire, j’aurais aimé qu’ils participent à la stratégie nationale de vaccination car certaines personnes ne peuvent pas se déplacer. Depuis le 8 août, nous avons commencé à faire des campagnes beaucoup plus importantes, et il faut absolument dépasser la barre des 50% de population vaccinée d’ici à la mi-octobre.

Comment expliquez-vous certains comportements réticents par rapport à la vaccination ?

Malheureusement il y a beaucoup d’intox. Sauf que le constat n’est pas propre à la Tunisie, on trouve des personnes anti-vaccin même dans les pays les plus développés comme la France ou les Etats-Unis. Les réseaux sociaux ont propagé beaucoup d’intox, ce qui fait que les gens se trouvent dans des situations de manque d’accès aux données scientifiques. On a aussi manqué énormément de communication, il faut continuer à inciter les gens et leur dire que cela n’a aucune incidence ou impact sur leur santé, plutôt ce sont des effets positifs. Les gens vaccinés peuvent tomber malades, mais très peu présentent des complications graves et très très peu décèdent. Une étude au Bahreïn a montré que les vaccins protègent contre les états graves que peut causer la maladie.

Peut-on envisager un pass sanitaire en Tunisie ?

Pour moi, c’est un principe de base. On ne peut pas imposer à qui que ce soit de se faire vacciner. Le vaccin est un acte volontaire. Mais je peux comprendre que l’Etat demande aux gens qui vont dans des endroits publics d’être vaccinés pour protéger les gens qui le sont. Donc ce sont deux volets, l’obligation des gens, pour moi c’est hors de question. Par contre, l’Etat peut imposer la vaccination pour entrer dans un lieu public.

Venons-en à la partie politique. Comment suivez-vous le coup de passage en force opéré par Kaïs Saïed ?

Il était certain que la situation politique en Tunisie était depuis un bout de temps intenable. On était devant un État qui se dégradait de plus en plus, il fallait trouver une solution. La proposition de l’Ugtt de mener un dialogue national n’ayant pas abouti, on avançait dans un terrain miné pour le pays. A l’issue du 25 juillet, personne ne peut le nier, il y avait un soulagement de la part de la population. Le Président de la République a fait usage de l’article 80 de la Constitution malgré l’absence d’une Cour constitutionnelle, mais le fait de l’utiliser a été apprécié par beaucoup de personnes, car c’était une demande populaire.

Maintenant, il est vrai que la situation politique n’est pas assez claire car on ne voit pas la direction vers laquelle on se dirige. Si on arrive, le Président particulièrement, à purifier la scène politique et assainir l’économie du pays, cela ne peut qu’être positif pour la Tunisie. Sauf que n’est pas suffisant pour le pays.

Le système de gouvernance tunisien est devenu obsolète, d’autres pays ont changé de système de gouvernance, avec des systèmes beaucoup plus transparents, car le plus important c’est d’avoir une plus grande facilité pour la vie quotidienne du citoyen. Ce système permet aussi de lutter contre la corruption. Pour le Président de la République, ce n’est pas facile de faire tout cela, car ça ne sert à rien de nettoyer la vie politique puis de se retrouver avec le même système qui a permis la corruption.

Justement, comment peut-on imaginer la prochaine période en Tunisie ?

Si on arrive à purifier la situation, la prochaine période doit marquer la reprise des activités des institutions. Il faut aussi revoir la Constitution, car on ne peut pas dire qu’elle réussit à instaurer un régime politique stable et durable. Depuis les élections de 2019, l’Etat est devenu très fragile. Il faut revoir quelques articles sans toucher aux droits et aux libertés, car ce sont des acquis de la révolution. Il faut aussi préserver la démocratie. Je pense que même le Président l’a annoncé, il n’est pas dans le style d’imposer une dictature. Il faut aussi que les institutions s’installent et qu’un exécutif puissant soit installé assez rapidement. Je pense qu’il faut passer par de nouvelles élections et par l’amendement de la Constitution.

Donc faut-il prévoir un passage à une troisième République ?

Est-ce qu’on peut appeler ça une troisième République ? Cela nécessite le changement de la Constitution, mais moi j’appelle à l’amendement de certains articles, notamment en ce qui concerne la gestion de la vie politique.

La Constitution de 2014 contient beaucoup de points positifs, mais la partie qui porte sur l’exécutif et les instances constitutionnelles ne correspond plus aux attentes des Tunisiens. Car on se retrouve à chaque fois avec une mosaïque de partis incapables de gouverner le pays.

Les décisions présidentielles ont-elles mis fin à l’islam politique en Tunisie ?

Tout dépend de la définition qu’on veut donner à l’islam politique. Actuellement, il est clair qu’une grande partie de la population n’accepte plus un parti politique comme Ennahdha, vu l’image qu’il a véhiculée. Bien sûr qu’il garde ses bases, voir sa disparition complète ? On ne peut pas retomber dans un système d’exclusion, mais il doit s’adapter à la situation nouvelle de la Tunisie. J’ai toujours dit qu’on ne peut pas mélanger religion et système politique en Tunisie.

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