Disposant de plus de 25 ans d’expérience dans l’exportation des produits tunisiens et notamment l’huile d’olive, Dhouha Mizouni Chtourou nous livre quelques éclairages sur l’huile d’olive tunisienne et comment valoriser ce produit à l’exportation en autres vers de nouveaux marchés. Auteure du guide de l’exportation de l’huile d’olive tunisienne, élaboré par la GIZ et le ministère de l’Industrie, Mme Dhouha, qui est toujours dans le giron de l’International Olive Council, est experte en stratégie d’exportation auprès d’organismes comme la coopération allemande GIZ , ou PWC, Oxfam… Selon elle, tous les efforts des secteurs public et privé doivent être synchronisés dans une nouvelle stratégie afin de repositionner notre huile d’olive dont nos concurrents sont les premiers acheteurs…

Quel diagnostic peut-on dresser pour l’exportation de l’huile d’olive, notamment en ces temps de pandémie?

Pour la campagne 2019-2020, qui est une année référence, et jusqu’à fin octobre 2020, la Tunisie a enregistré un record en exportant 364.862 tonnes d’une valeur de 2.224,489 millions de dinars (MD) dont 337. 910 tonnes en vrac d’une valeur de 1.925,661 MD et 26.952 tonnes d’huile d’olive conditionnée d’une valeur de 298,829 MD. L’Espagne est la première destination du vrac avec 183.362 tonnes d’une valeur de 980,953 MD. Et le Canada est la première destination de l’huile d’olive conditionnée avec 9.871 tonnes, d’une valeur de 105,176 MD.

La Tunisie a enregistré une évolution dans la majorité des marchés mais les réalisations les plus marquantes, ce sont les 50.603 tonnes qui ont été exportées aux Etats-Unis (dont 4.377 tonnes en conditionnée) et 7.672 tonnes sont allées vers la France (4.186 en huile d’olive conditionnée).

Les deux autres performances sont celles réalisées sur le marché brésilien, avec 1.696 tonnes (dont 939 de l’huile d’olive conditionnée), et pour la première fois la Tunisie utilise la totalité du quota accordé par le Royaume-Uni, seulement la totalité de l’huile exportée était en vrac.

Pour la campagne actuelle 2020-2021 et vu que la récolte a enregistré une importante chute du volume par rapport à l’année dernière (estimé par le COI à 120.000 tonnes), jusqu’a fin janvier nos exportation ont atteint 62.040 tonnes avec une valeur de 461,531 MDT dont 7.258 tonnes d’huile d’olive conditionnée.

Quels atouts et quels entraves à l’exportation de l’huile d’olive tunisienne et que doit-on faire pour la promouvoir davantage ?

La Tunisie dispose d’un atout majeur qui est le « Single origin » (origine unique) que le consommateur demande. Ainsi, nous ne pouvons qu’exporter l’huile et son importation est interdite. En plus, la Tunisie dispose d’une excellente terre qui encourage à la production de l’huile d’olive bio. Il y a de grandes possibilités de promotion de l’huile d’olive biologique car la Tunisie compte 252.000 hectares d’oliveraies certifiées, avec un potentiel pour d’atteindre le 1 million d’hectares. Il existe plusieurs signes d’identification de la qualité et de l’origine (AB, AOP, IGP, STG et signes de montagne), mais le problème est que la Tunisie ne détient à ce jour qu’une seule AOC en huile d’olive, celle de «Tboursek». D’énormes efforts doivent être fournis dans ce sens…

Par ailleurs, il ne suffit pas de développer un signe d’identification de qualité, il faut aussi bien le promouvoir dans les pays importateurs. La biodiversité de notre huile caractérise aussi l’ensemble des variétés tout en tenant compte du goût spécifique à chacune des variétés. Notre spécificité à l’échelle mondiale est que notre huile est naturellement biologique avec ses divers bienfaits sur la santé. Nous devons nous baser sur cet atout majeur pour la promouvoir facilement.

Pour ce qui est des entraves à l’exportation de notre huile, je dirais qu’il y a peu d’efforts de prospection, de sélection et d’étude des marchés, en plus d’un manque manifeste de stratégies marketing aussi bien au niveau local qu’à l’exportation.

Le manque de producteurs d’emballages innovants est aussi un handicap pour le conditionnement créatif de notre huile. Un effort que déploient la plupart des pays, ce qui valorise énormément leurs produits.

Il y a également la problématique de d’alternance de la production, la productivité des plantations qui  reste faible à cause de la sécheresse et du manque d’entretien, de l’aménagement et de la restructuration des plantations oléicoles notamment celles sénescentes.

L’absence de stratégie sur le long terme pour le développement de la filière oléicole et la concentration des exportations tunisiennes d’huile d’olive sur le marché de l’Union européenne constituent deux facteurs empêchant aussi, son développement. En effet, près de 87% des exportations de notre huile d’olive sont destinées à l’Europe.

Au niveau de la production, l’absence d’intégration horizontale et verticale entre les maillons de la filière ne favorise pas la mise en œuvre d’un programme de qualité totale et limite les possibilités de compression du coût de production de l’huile d’olive. Tous les problèmes liés à la disponibilité de l’information sur l’huile d’olive à tous les niveaux de la filière (comme la faible fiabilité et le manque de création et de circulation des informations) ne font qu’entraver son développement. Idem pour la difficulté de mise en œuvre des acquis de la recherche, la mise en place de programmes de formation en oléiculture et les techniques de trituration… Cela limite les possibilités d’amélioration du niveau de qualification des opérateurs et les efforts d’innovation de la filière.

En plus de la numérisation des approbations bureaucratiques et des nouveaux labels de produits promis par le ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, quelles recommandations préconisez-vous pour développer la filière elle-même et ses exportations ?

La Tunisie doit développer une stratégie marketing et une communication globale, avec un plan d’action stratégique détaillé pour l’huile d’olive, afin d’acquérir de nouvelles parts de marchés. Aussi, faut-il développer l’industrie de raffinage de l’huile d’olive et interdire l’exportation de l’huile lampante pour que les opérateurs arrivent à élargir leur gamme en dehors de l’huile extravierge, et puissent pénétrer de nouveaux marchés, a faible pouvoir d’achat, comme les pays africain et l’Inde. Ces deux nouvelles cibles  sont vraiment prometteuses. Cependant, il faut avoir des produits d’appel à des prix compétitifs comme l’huile de « pomace » et l’huile raffinée de « lampante ».

En outre, il faudra développer et réglementer l’oléo-tourisme car il permettra aux petits agriculteurs d’avoir un revenu complémentaire et promouvoir les huiles d’olive par territoire. Par exemple, l’oléo-tourisme en Italie suscite tellement d’intérêt qu’elle a été intégrée dans le budget de 2020.

Selon la nouvelle loi, qui entrera en vigueur à partir du 1er janvier, les dispositions qui réglementent le secteur oléo-touristique « sont étendues aux activités touristiques de l’huile d’olive ». La définition du terme « oléo-tourisme » devra englober toutes les activités menées autour de la culture de l’olivier, la récolte et la production de l’huile, dont la dégustation et la commercialisation des produits à base d’huile d’olive, et toutes les activités censées être créatives et informatives dans les moulins et les oliveraies.

Entre anciens et nouveaux marchés de l’huile d’olive tunisienne, lesquels seraient les plus prometteurs ?

Le marché traditionnel de l’Union européenne demeure un marché difficile pour les marques tunisiennes à cause de la barrière des tarifs douaniers de 124,5€ pour les 100 tonnes.

Les marchés les plus intéressants, en tenant compte du volume des importations mais aussi du taux de croissance, sont les Etats Unis, avec 391.117 tonnes et avec un taux de croissance de 12,8%, le Brésil avec 103.903 tonnes (taux de croissance de 20.7%), la Chine, avec 50.641 tonnes (taux de croissance 10.4%), le Canada avec 44.829 tonnes (taux de croissance de 23,4%), et la Russie 26.832 tonnes (taux de croissance de 12,8%).

Parmi les atouts que la Tunisie peut utiliser pour mieux vendre son huile, il y a l’innovation, la valorisation des produits dérivés, aussi bien au niveau culinaire en proposant des variétés par type de cuisson, de nouvelles recettes… qu’à celui des produits «non culinaires» comme les agents conservateurs, les produit cosmétique… Aussi, faut-il intégrer la dimension humaine qui s’intéresse à l’aspect de la production responsable et équitable. C’est un très grand argument de vente, tout comme la création de nouvelles occasions de consommation propres au contexte culturel de chaque région.

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