C’est toujours la même émotion qui enveloppe la voix de Mahmoud Mosbah Radsi quand il parle du Stade Tunisien de la Belle Epoque qui alignait les trophées et apportait du plaisir aux puristes.

Une fois les crampons rangés à l’âge de 34 ans, l’enfant de la banlieue de Radès (d’où son surnom) a continué de rendre de bons et loyaux services au club de sa vie, le ST, mais cette fois en tant que garde-matériel du club.

«La part du sport dans mon éducation et mon épanouissement a été primordiale», avoue ce sportif discret qui coule aujourd’hui des jours tranquilles du côté de Lamrah, au cœur de Radès où l’aventure avait commencé dans les années cinquante.

Mahmoud Radsi, vous avez raccroché à 34 ans. Quel est le secret de votre longévité ?

Chaque fois que j’annonçais ma retraite, mes présidents Ali Cherif, puis Ajmi Slim me demandaient de rester une saison supplémentaire. De prolonger le plaisir, comme on dit. En fait, il n’y a aucun secret dans cette longévité, si ce n’est une hygiène de vie impeccable.

Quels sont les dirigeants qui vous ont marqué le plus?

Le président Ajmi Slim et le grand dirigeant Slah Damergi m’ont beaucoup aidé et fort bien encadré. Leurs conseils furent très précieux dans ma carrière. C’étaient des pères pour moi, je ne pouvais jamais leur refuser quoi que ce soit. Pour leur part, Moncef et Rachid Cherif m’invitaient chez eux, au foyer d’Ali Cherif, notre président qui était aussi président du Tribunal militaire. Leur mère Zina m’aimait beaucoup.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Ce n’est pas à proprement parler un fait précis, une date prestigieuse. Rien de tout cela. C’est plutôt le fait d’avoir vécu avec mes coéquipiers dans le respect total et une parfaite harmonie, du reste tout comme avec les joueurs des autres clubs. En notre temps, un joueur ne piétine pas son rival comme cela se fait aujourd’hui, et ne fait pas comme si de rien n’était. Ces pratiques-là, nous ne les connaissions pas.

Et le plus mauvais ?

La finale du 28 mai 1961. Nous partions largement favoris. Après une première édition le 23 avril 1961 soldée par un nul (0-0), nous avons été ridiculisés. L’Avenir Musulman (actuel Avenir Sportif de La Marsa) l’a emporté (3-0). Nous n’étions pas en forme ce jour-là et avons mal joué. Eh bien, les Marsois nous ont surpris. La coupe en poche, ils nous ont élégamment invités à un dîner à La Marsa. C’était une belle leçon pour le ST. Une sorte de rappel à l’ordre. L’Avenir nous a rappelé à davantage d’humilité.

Quelle a été votre meilleure rencontre ?

En rejoignant le ST en provenance de l’Etoile Sportive Radésienne, j’ai disputé un grand match face à l’Espérance de Tunis où j’ai réussi à neutraliser la ligne offensive composée de Hedi Feddou, Abderrahmane Ben Ezeddine, Abdelmajid Tlemçani et Moncef Klibi.

A quel gardien avez-vous marqué votre plus joli but ?

Au légendaire portier du Club Africain, Zarga. Ma frappe était tellement puissante que le ballon s’est «encastré» dans la lucarne des buts du stade Zouiten pour ne plus en ressortir. C’était le but égalisateur (1-1).

Quelle différence trouvez-vous entre le foot d’hier et d’aujourd’hui?

Le foot est devenu aujourd’hui beaucoup plus rapide. Jadis, celui qui tient le plus le ballon et dribble le maximum de joueurs était considéré le meilleur. Ce jeu-là n’a plus cours. Et puis, l’argent n’avait pas encore pollué les cœurs et les esprits.

De quel ordre étaient les primes que vous touchiez ?

Notre trésorier Hassen Bennour nous offrait trois, quatre ou cinq dinars pour une victoire dans un match important. Cela n’a absolument rien à voir avec ce qui se passe aujourd’hui. C’est le jour et la nuit.

Etes-vous resté proche de votre club ?

J’ai passé toute ma vie au stade du Bardo. J’ai longtemps fait le garde-matériel, et vu défiler un tas de générations, dont celle de Rached Tounsi qui a planté un jour trois buts dans les filets du gardien de l’Espérance de Tunis, Kamel Karia. Tounsi est le genre de joueur efficace et très fluide dans son jeu. On l’appelait «Saksaka». Si je n’ai pas fait le métier d’entraîneur, c’est sans doute parce que je n’ai pas mené mes études très loin et suffisamment pour pouvoir maîtriser un métier aussi exigeant.

Que vous a donné le football?

En plus de la célébrité, il m’a protégé contre la délinquance. Mon père Mosbah Korbi, qui était paysan, est mort alors que j’étais encore jeune. Après son départ, ma mère Fatma Hachich, qui vient de Oued Souhil, dans la banlieue de Nabeul, a travaillé ouvrière au lycée technique de Radès afin de faire vivre sa famille. La part du sport dans mon éducation et mon épanouissement a été primordiale.

C’est le foot de quartier qui vous a donc révélé ?

Oui, d’autant plus que mes parents ne connaissaient rien au football. Au quartier, on utilisait des ballons de fortune, de chiffons. Le chemin a été long qui m’a permis de rejoindre la sélection juniors où j’ai évolué avec Galard, Skander Medelgi…

Si vous n’étiez pas dans le foot, dans quel autre domaine auriez-vous exercé ?

J’aurais sans doute été boucher, le même métier pratiqué par mon oncle maternel Mohamed que j’accompagnais d’ailleurs à l’abattoir. J’ai longtemps travaillé avec lui.

Parlez-nous de votre petite famille?

Avec Fatma, nous avons eu deux filles: Lilia et Ferihane.

Quels sont vos hobbies?

J’aime regarder les feuilletons et le foot européen à la télé. Je suis fan du Real. J’aime aussi passer du temps avec les amis au café Fafa, au quartier Lamrah, au cœur de la ville de Radès.

Enfin, qu’a représenté le Stade Tunisien pour vous ?

Toute ma vie. La famille qui m’a adopté et éduqué, me donnant la notoriété et l’amour de tout le monde, je crois.

Et la ville de Radès d’où vous tirez votre surnom ?

C’est la mère nourricière. Si un jour j’étais condamné à aller ailleurs, je me sentirais mourir à petit feu. C’est aussi la ville du basket. Aucun club n’a gagné autant de titres. Dans les années quarante, cinquante et soixante, l’été venu, les baraques au bord de la plage voyaient s’y installer la noblesse tunisoise. Une ambiance incomparable tout au long de la saison estivale, avec des repas somptueux, la musique le soir, un raffinement total, une joie de vivre contagieuse. Ah le Radès d’antan ! J’y coule maintenant des jours paisibles entre le café et mon foyer du côté du quartier Lamrah.

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