D’après Habib Karaouli, pour permettre à cette jeunesse impatiente voulant utiliser cette nouvelle technologie de bénéficier de ses avantages, première règle d’or : ne jamais abandonner et continuer le combat pour conscientiser et faire pression sur les décideurs pour changer les choses… C’est un mouvement inéluctable et ce changement aura bien lieu, mais malheureusement avec un retard et un surcoût, car le problème essentiel avec les nouvelles technologies c’est la rapidité de l’obsolescence. Entretien


Avant de parler de digitalisation et de cryptomonnaies, comment évaluez-vous notre système bancaire et financier ?

Il convient de préciser que notre système bancaire et financier conventionnel est un des moins évolués du continent africain. A cause d’une réglementation obsolète et rigide et du bénéfice d’une rente différentielle, le système est passé à côté de nombre d’innovations en rupture qui redéfinissent les frontières entre banques, opérateurs traditionnels et Fintech. Les banques tunisiennes craignent d’être confrontées à une vive concurrence dans un secteur traditionnellement oligopolistique et n’ont pas su pivoter face à la transformation des modes de consommation des services, de la relation client qu’il faut dorénavant conquérir et fidéliser. Au-delà des néo Banks et autres Fintechs, les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et leurs homologues chinois Batx (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) représentent la principale menace pour les banques conventionnelles.

Les services offerts par ces structures ont l’avantage de la simplicité, de l’immédiateté, de la gratuité et de la connectivité et adressent souvent des catégories de clients jusque-là négligées. Ainsi, pour les banques conventionnelles, il s’agit de passer de l’accès au compte et autres services bancaires comme un privilège, une gratification sociale à un impératif commercial pour la banque qui est de conquérir — voire de séduire — le client pour le recruter et le fidéliser dans un monde d’offre pléthorique et diversifiée. Les établissements qui auront su adapter leurs organisations à ces nouvelles exigences du marché traverseront avec succès les années d’incertitude et subiront moins le choc de ces transformations profondes. Par là même, ces évolutions vont devoir imposer aux régulateurs un nouveau paradigme bâti sur un équilibre à trouver entre stabilité financière, protection des clients, asymétrie et indispensable innovation. En effet, la combinaison réglementation/ technologies permet, au lieu de bloquer, l’entrée de nouveaux joueurs, favoriser la création de start-up qui proposerait directement aux clients (particuliers et entreprises) des produits et des solutions innovantes.

Aujourd’hui, la technologie Blockchain est-elle capable de révolutionner le monde bancaire et financier ?

Incontestablement. Cette technologie intervient en rupture. Elle n’améliore pas l’existant, elle s’y substitue. C’est un leapfrog qui optimise et accélère tous les process. La place devrait s’y intéresser fortement en mutualisant les efforts et les moyens.

L’écosystème Finetech existant en Tunisie favorise-t-il ce passage ?

D’abord, vous posez le postulat qu’un écosystème offrant tous les prérequis, qui soit opérationnel, existe en Tunisie. Ce n’est pas le cas. Notre environnement n’est pas technophile. Nous ne disposons pas d’un ensemble cohérent et complémentaire à même de favoriser l’éclosion de startup, de booster leur croissance et de veiller à leur pérennité. Nous disposons, tout au plus, de quelques textes parcellaires difficilement exécutables dans la pratique. Nous ne sommes pas du tout préparés aux ruptures technologiques en matière d’intelligence artificielle, de robotisation, de nanotechnologies, de biotechnologies, d’impression 3D, d’industrie spatiale… qui sont en train de redessiner les cartes du monde en termes de raccourcissement et de relocalisation des chaînes de production et donc de positionnement en termes d’avantages compétitifs. Pour la Tunisie, la vision, la gestion des transitions notamment numériques et énergétiques et la capacité d’anticiper et de faire des choix deviennent essentielles. Pour ce faire, il faut accélérer le mouvement dans la mise en force d’un véritable écosystème à benchmarquer avec les meilleurs dans le monde.

S’agit-il là d’un modèle permettant de sortir la Tunisie de l’économie de rente, ou, comme on dit souvent, si l’arme est efficace, elle est aussi à double tranchant et cette innovation pourrait être porteuse de beaucoup de risques ?

La rupture avec l’économie de rente doit se faire sur le plan légal et réglementaire en bannissant les autorisations et autres barrières à l’entrée qui favorisent les positions installées, les rentes différentielles et poussent les concurrents moins outillés vers l’informel. Elle peut se faire aussi en changeant la loi régissant les marchés publics pour autoriser la commande publique dans une certaine proportion auprès de start-up et d’entreprises innovantes.L’Etat doit donner l’exemple et être la locomotive dans cette démarche.

Faut-il, selon vous, travailler davantage sur la synchronisation entre les deux ministères des Finances et des TIC pour anticiper ce passage aux cryptomonnaies ?

La mise en place d’une véritable stratégie de transition numérique n’est pas l’affaire d’un ou de deux ministères, c’est d’une stratégie nationale qu’il s’agit qui implique tous les opérateurs publics et privés. Cela commence par la Banque centrale qui devrait créer sa propre monnaie « Central bankdigital currency » à l’instar de beaucoup de pays et de la tester. Cette monnaie numérique de banque centrale a l’avantage d’être centralisée et régulée par l’Institut d’émission. A ce niveau, le risque est tout à fait maîtrisable. Ensuite, se pencher sérieusement sur un cadrage législatif non inhibant pour libérer les initiatives et ajuster au fur et à mesure en fonction de l’évolution rapide des technologies. Dans tous les cas de figure, il faut arrêter d’assimiler la cryptomonnaie au seul blanchiment et considérer toute innovation comme délictueuse.

Et qu’en est-il de l’absence totale de loi concernant l’utilisation des cryptomonnaies en Tunisie, surtout qu’après le ‘’succès’’ de la Start-up Act, il serait judicieux pour la Tunisie de légiférer dans ce domaine et rejoindre le club sélect des pays « Blockchain Friendly » ?Sinon, d’où vient ce blocage ?

Le Start-up Act n’est pas la panacée. Plus de 500 entreprises ont été labellisées sans que l’on voie de manière significative un impact particulier. Dans la pratique, ces entreprises rencontrent des problèmes divers et variés même quand elles réussissent. Elles seront condamnées, si les verrous ne sont pas levés notamment la réglementation de change, à s’expatrier pour durer. Voilà le danger. Voir nos talents quitter le pays faute d’environnement favorable à leur croissance et développement. Et pour permettre à notre jeunesse de bénéficier des avantages de cryptomonnaies comme c’est déjà le cas dans plusieurs autres pays où l’accès à cet outil est autorisé, première règle d’or : ne jamais abandonner et continuer le combat pour conscientiser et faire pression sur les décideurs pour changer les choses. Je pense que c’est un mouvement inéluctable. Le changement aura bien lieu mais malheureusement avec un retard et avec un surcoût. Le problème essentiel avec les nouvelles technologies c’est la rapidité de l’obsolescence. Les générations technologiques durent de moins en moins longtemps. Il serait illusoire de vouloir figer dans des textes juridiques des réalités mouvantes qui peuvent être déjà dépassées sitôt écrites. L’approche idéale est celle des anglosaxons (commonlaw), plus flexible et non codifiée, fondée sur les précédents et sur la pratique. C’est cette approche qui explique, par exemple, le développement des fintechs et autres innovations financières en Afrique de l’Est qui opèrent sous l’empire de la commonlaw

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