« C’est dans votre ADN, mais vous ne savez pas l’exploiter comme il faut ! »

Cadre à Tunisair, Habib Fekih y avait occupé  plusieurs postes de responsabilité dont notamment directeur des Opérations et directeur de la Stratégie, du développement et des systèmes d’information. Changement de destination, à Airbus, il a été vice-président des ventes pour le Moyen-Orient, Senior vice-président des Ventes et du développement des affaires et des produits pour le monde entier, président de la filiale Airbus Groupe Afrique et Moyen-Orient. Avec son regard d’expert ayant longtemps exercé dans un des fleurons mondiaux de l’aéronautique, M. Fekih nous livre son analyse sur cette période charnière et délicate de la Tunisie et présente quelques propositions concrètes pour s’en sortir. Il y croit !


Si on vous demandait d’analyser la situation actuelle du pays ?

La Tunisie a besoin d’un sauvetage immédiat, compte tenu de  la situation catastrophique sous tous rapports. Malheureusement, c’est le constat. Mais les origines des problèmes remontent à très loin. Des choix n’avaient pas été faits ou faits mais non aboutis.

C’était au moment de l’édification de la nation ?

Nous ne pouvons nier les bonnes réalisations qui avaient été faites. On ne peut en dire autant sur les choix économiques. Il y a eu des hésitations entre les différents modèles ; socialiste, libéral; l’expérience des coopératives conduite par Ahmed Ben Salah a été un échec cuisant qui a coûté cher à la communauté nationale. Un indicateur pertinent atteste de cet état de fait ; en 1965, le PIB tunisien par tête d’habitant était le double de celui de la Corée. En 1969, les deux pays étaient à égalité. Et en 1986, le PIB « per capita » de la Corée du Sud a doublé par rapport au PIB tunisien.

Comment l’expliquer ?

Les choix initiaux tunisiens étaient extraordinaires. La plus grande partie du budget était consacrée à l’éducation. La culture était considérée comme un secteur de premier plan également. Mais il manquait une vision claire portant sur le long terme. Si on prend l’exemple de la couverture sociale, la planification n’avait pas été faite en fonction de l’évolution future de la pyramide des âges.  Les programmes se limitaient aux court et moyen terme. Nous n’avions pas pensé la couverture sociale dans un plan global, lorsque les actifs allaient devenir moins nombreux que les retraités. Effectivement, nous avons développé le savoir et grâce à ce choix, la Tunisie peut se prévaloir d’une intelligentsia dans tous les métiers. Mais ce n’était pas suffisant. J’ai eu le privilège de déjeuner avec l’ancien Premier ministre singapourien, Lee Kuan Yew ; il expliquait qu’en 1965, il a fallu faire des choix pour planifier l’avenir du pays. Ils avaient pensé à Singapour en l’an 2000 en optant pour les nouvelles technologies, les services et les finances. En Tunisie, les horizons n’allaient jamais au-delà du Plan quinquennal. Avait-on la moindre idée de ce qu’allait être la Tunisie 15, 20 ou 30 ans plus tard ? La réponse est non. Or, cette vision aurait dû être mise en œuvre par les responsables et partagée par la population. Une vision claire et motivante qui implique les citoyens.

Et aujourd’hui ?

Mis à part un plan de sauvetage immédiat, il faut penser à la Tunisie de 2050. Les droits et libertés, la démocratie constituent l’environnement dans lequel devra évoluer la Tunisie. Des acquis qui ne doivent jamais être remis en cause. Il faut mettre en place un récit national, clair, cohérent, exhaustif et n’exclure aucune époque de l’histoire de la Tunisie. Cette continuité définit l’ADN du pays. Notre langue « dareja », qui est décriée et souvent considérée comme une sous-langue est une vraie langue. Les Maltais l’utilisent comme langue nationale. Nous avons rejeté certains éléments importants de notre tunisianité.

Comment voyez-vous l’avenir immédiat du pays et la sortie de cette impasse dans laquelle semble sombrer la Tunisie ? 

Je pense sincèrement que les dix dernières années n’ont pas été bonnes, et c’est un euphémisme. En 2010, suite à la révolution, les Tunisiens pensaient que l’époque des grandes réformes est enfin arrivée. On espérait voir la Tunisie au niveau même de certains Tigres de l’Asie. Malheureusement, c’est tout le contraire qui s’est produit. Nous avons vécu une période triste et désespérante. Et à la place des réformes, il y a eu des catastrophes.  Effondrement des systèmes politique, économique, social, l’éduction, la culture, la santé. A mon avis, le Président de la République a fait ce qu’il fallait le 25 juillet. Il a fait son devoir. Le déclic tant attendu a eu lieu. Maintenant, il faudra agir et vite. Mettre en place un gouvernement de salut national avec de hautes compétences crédibles et respectées à l’échelle nationale et internationale qui devraient négocier les accords avec les parties étrangères. Il faudra nommer des personnes sérieuses, compétentes, d’un niveau élevé. Former des comités de sages qui devront s’atteler à mettre en place les réformes constitutionnelles, électorales. Egalement, les réformes économiques, financières et sociales. Il faudra attaquer de front tous les problèmes et envisager une période de quelques mois, d’ici à la fin de l’année. Faire un référendum sur la nouvelle Constitution ou les amendements et éventuellement la loi électorale. Le tout  devra être fixé par un échéancier.  

Qu’avez-vous ressenti le 25 juillet ?

Aujourd’hui, je vois la Tunisie en stand-by. Le soir du 25 juillet j’ai ressenti comme la plupart des Tunisiens, un soulagement. Il se trouve que j’étais dans l’attente d’un événement et je ne peux qu’être satisfait par ce qu’il s’est passé. Mais je suis curieux de connaître la suite et souhaite qu’on aille vite. Le temps coûte cher. Nos crises sont profondes. Plus vite on les attaque mieux c’est. Je m’attendais à des réactions rapides, elles ne sont pas venues. Il ne reste pas beaucoup de temps et les urgences sont nombreuses. Parallèlement, j’essaye de me rassurer que nos droits et libertés soient sauvegardés. Les Tunisiens ont démontré d’une manière très claire qu’ils ne comptent pas renoncer à leurs acquis. 

Que pensez-vous de la classe politique tunisienne ?

Deux partis méritent cette désignation, le parti Ennahdha et le PDL qui peuvent se targuer d’avoir des structures, une organisation, du personnel politique et un programme. Les autres, pour la plupart sont ce que j’appelle des partis-boutiques. Sont-ils capables de présenter des candidats, de proposer des programmes ? Un parti politique ne peut s’organiser autour d’un seul membre, président-fondateur et de quelques dirigeants.

Tous les partis ont présenté leurs programmes aux dernières élections, qu’en pensez-vous ?

Ce ne sont pas des programmes, c’est un assemblage de généralités. Aucun n’est assorti d’une vision, d’un plan clair et précis avec un timing et des délais. La plupart ne disposent pas de compétences économiques et financières pour prétendre diriger un pays, mis à part quelques-unes qui sont disséminées çà et là. Je propose qu’on crée une force politique réelle qui se préoccupe de l’intérêt du peuple, de comment sauver la Tunisie et comment assainir la vie politique. La démocratie a servi pendant dix ans à couvrir des pratiques mafieuses. La démocratie est censée être le moteur principal du développement économique, le protecteur du peuple, la garantie contre les abus de toutes sortes, y compris la corruption, le commerce parallèle, l’évasion fiscale, etc. Le régime démocratique n’est pas un luxe, c’est une nécessité, mais il faut qu’il soit appliqué dans les règles.

Vous avez longtemps travaillé chez Tunisair ensuite chez Airbus, vous êtes spécialiste du transport aérien. Quels sont les principaux facteurs qui ont conduit à la quasi-faillite du transporteur national ? Est-ce la corruption, la mauvaise gouvernance, la mainmise du politique ?

Pour résumer, c’est d’abord la mainmise du politique sur la compagnie, ajoutez à cela l’inconscience et l’incompétence de certains responsables qui n’étaient pas à leurs places. Je ne voudrais pas mettre tout le monde dans le même sac. Il y a eu de hautes compétences qui ont fait de Tunisair, à un moment donné, une compagnie de haut niveau, et arrivaient tant bien que mal à compenser les déficiences des incompétents.

Les problèmes de la compagnie ont-ils commencé avec l’ingérence de l’ancienne famille Trabelsi ?

Oui, effectivement. Par contre, un autre phénomène a été fatal ; le départ à la retraite des hautes compétences qui n’avaient pas été remplacées. Deuxième facteur tout à fait objectif, le niveau des salaires qui est très bas. Si l’on compare ce que paie Tunisair et les salaires de Royal Air Maroc, par exemple, la marge est importante. Pourquoi voulez-vous qu’un pilote reste à Tunisair, alors qu’il sera beaucoup mieux payé chez d’autres compagnies ? Il ne faut pas oublier, en outre, qu’à la fin de l’époque Bourguiba, la compagnie s’est retrouvée dans un champ de tirs croisés, l’objet de règlements de comptes entre plusieurs clans qui ont eu raison de sa stabilité. C’était au moment où Bourguiba avait divorcé de son épouse Wassila. Les membres du clan de l’épouse « répudiée » avaient été tous éliminés. Une purge en bonne et due forme et pour le moins excessive.  En une seule journée 12 directeurs avaient été limogés. On leur avait dit textuellement : « il faudra attendre des jours meilleurs ». De plus et à un moment donné, il y avait confusion monumentale entre les syndicats et le parti politique au pouvoir, le Destour. La même personne pouvait porter la double casquette. Les P.-d.g., qui se sont succédé à la tête de la compagnie étaient alors contraints, au lieu de prendre les bonnes décisions dans l’intérêt de Tunisair, de faire des arrangements qui ont fini par casser au minimum 5 éléments ; la discipline, le respect des règles et des procédures, la qualité de service, le contrôle des coûts et la cohérence de la structure. Le résultat, nous le connaissons tous.

La situation de Tunisair était donc prévisible, compte tenu de ces éléments ?

L’issue de toutes les entreprises publiques était prévisible. Les gouvernements successifs laissaient filer depuis des années un problème très grave, le déficit. Il faut savoir que le déficit des entreprises publiques représente en moyenne 5 à 6 % du PIB national. C’est-à-dire, de 20 années actives, il faut compter une année de perdue.  

Que faut-il faire ?

Il faut revoir le modèle de gouvernance. Un président-directeur général est à la fois président du conseil d’administration qui regroupe les actionnaires dont l’Etat, et, directeur général qui dirige les opérations quotidiennes. Dans les entreprises saines qui se respectent, le conseil d’administration définit les objectifs, contrôle les transactions, fixe les salaires. Or, si le directeur général est lui-même président du conseil, il est à la fois ordonnateur et payeur. Toutes les entreprises publiques tunisiennes reproduisent ce schéma et subissent l’impact  d’une cascade de problèmes non résolus qui remontent à environ la moitié des années 70. Les dix dernières années n’ont fait que les aggraver.

Ne pensez-vous pas que des syndicats trop puissants qui entravent toutes possibilités de réformes, ne soient pas un autre fléau grave et pas qu’à Tunisair ?

Je voudrais parler des représentants syndicaux au sein de la compagnie, non pas de la Centrale syndicale. Par là je souhaite faire la différence entre le syndicalisme et ce que j’appelle un excès de corporatisme. Il faut savoir, ce n’est pas un secret, que des personnes avaient été nommées à Tunisair parce que pistonnées et dont les compétences étaient plus que douteuses. Ces « intrus », qui n’étaient pas à leur place, avaient développé un corporatisme somme toute logique. Ils étaient  grassement payés, ont des billets gratuits, des primes de plusieurs mois. Des avantages tels qu’ils se sont ligués en corporation pour défendre becs et ongles leurs postes et leurs avantages. Les plans de réforme les mettent directement en cause. Ils se sont unis sous la coupe du syndicat. Le jour où le gouvernement décide de manière sérieuse de procéder à une refonte de la compagnie et entreprendre les actions nécessaires, la privatisation est une option, non la seule. L’entreprise peut rester nationale et avoir un partenaire étranger. Cette pratique a montré ses bienfaits dans plusieurs compagnies aériennes qui étaient en difficulté.

Pensez-vous à un partenaire en particulier ?

Je pense à Lufthansa, la compagnie était intéressée à un certain moment pour devenir actionnaire dans Tunisair Technique,  à l’orée des années 2000.

Avant de penser à mettre en place des programmes ambitieux avec des partenaires étrangers, ne faudrait-il pas assainir le climat des affaires ? Il semblerait que la plupart des secteurs d’activité soient gangrénés par la corruption. Le Président n’a-t-il pas raison de commencer par ça d’abord ? 

Le Président de la République et le chef du gouvernement, quand il sera nommé, doivent s’attaquer frontalement à la corruption. Sinon aucun développement n’est envisageable dans un climat pareil.  La Lutte contre la corruption est une priorité.

Pas seulement, si l’on croit l’ancien ambassadeur européen, Patrice Bergamini, qui a jeté un pavé dans la mare, en accusant ouvertement la mise en coupe réglée du système économique national par quelques familles, lesquelles, elles aussi s’opposent aux changements ?

Honnêtement, je ne suis pas économiste de formation et je n’ai pas analysé de manière détaillée l’architecture de l’économie tunisienne. Ce n’est pas pour fuir la question.  Il est vrai cependant que des familles contrôlent des pans entiers de l’économie. C’est le rôle de l’Etat de mettre en place une gouvernance pour empêcher que des familles monopolisent entièrement des secteurs d’activité. Si l’Etat est infiltré par les lobbies, non seulement il ne faut pas s’attendre à voir de grandes réformes se mettre en place. Pire, les dispositions et les choix de l’Etat se feront toujours en faveur de ces intérêts particuliers et au détriment de l’intérêt général. L’Etat joue le rôle d’arbitre et a pour mission d’encourager les jeunes entrepreneurs et non de les dissuader. Les multiples démarches à faire, d’autorisations à obtenir, de personnes à contacter sont faites pour dissuader toutes les bonnes volontés. A ce niveau, c’est l’Etat qui est en train de faillir à sa mission et personne d’autre.  La promotion des investissements en Tunisie est un vœu pieux. C’est le système de gouvernance national qu’il faut remettre à plat. Le Président a raison de s’attaquer à la corruption, à la contrebande, etc.  Mais l’intelligence tactique et stratégique d’un chef, c’est de s’attaquer à plusieurs problèmes à la fois. Il faut choisir les bonnes personnes et former des équipes de conseillers et de vrais experts. Cela peut se faire.

Malgré cette récession qui perdure depuis des années, pensez-vous qu’une relance économique soit possible ?

J’y crois à 100%. Nous avons l’ADN qu’il faut pour nous en sortir. La Tunisie a sombré dans des crises profondes. Et chaque fois émerge un leader, un capitaine entouré d’un équipage qui ont su mener le bateau Tunisie de la zone tempête à bon port. Nous avons les hommes et les femmes, les compétences, les moyens de le faire sans être tributaires de qui que ce soit. Nous avons besoin d’aides, certes. Si on mettait en place des programmes ambitieux, sérieux et motivants, les bailleurs de fonds nous accorderaient des crédits. Sur le plan interne, si des secteurs sont assainis et organisés, des bénéfices réels et conséquents pourraient être dégagés. Le secteur du phosphate représente un exemple probant ;  de 8 millions de tonnes, la production a chuté à 2 millions et demi. C’est une perte sèche pour l’économie nationale et un scandale.

Avez-vous constaté une prise de conscience autant chez les responsables que chez la population de cet état de fait ?

Oui, chez une partie de la population. Mais celle qui  pense que l’argent est partout, il suffit de le ramasser, non. Les campagnes montées de toutes pièces pour réclamer l’argent du pétrole et du sel participent à alimenter ces leurres. Si les Tunisiens développent une culture de travail, de patience, de persévérance et de sérieux, il y a une chance que le pays se relève.

C’est au leader et aux hauts responsables d’abord de donner l’exemple, ne pensez-vous pas ?

C’est pourquoi il faut nommer des responsables non pas uniquement pour leur loyauté, mais pour leur compétence, charisme, intégrité, sérieux. Et rajeunir le personnel politique est une bonne chose, encore faut-il qu’ils soient formés, coachés par les anciens et initiés par des stages au pays et à l’étranger. Si l’on veut sauver le pays, il faudra penser à trois éléments fondamentaux ; l’analyse des risques, la gestion des catastrophes et la gestion des projets pour remettre le pays à flot, ensuite assurer la relance. On fera gagner au pays beaucoup de temps. S’obstiner à chercher d’abord des jeunes dont la loyauté est indiscutable, c’est limiter la possibilité du choix.

Des délégations étrangères visitent régulièrement la Tunisie pour exprimer leur inquiétude, donner des conseils, cela a été perçu comme une ingérence, qu’en pensez-vous ?

Je suis personnellement contre toute dépendance qu’elle soit occidentale, arabe, asiatique… Il faut qu’on soit autonomes. Mais pour être souverain, il faut s’en donner les moyens. En s’imposant une rigueur nationale et en faisant des choix qui nous évitent d’être tributaires des aides économique, politique, sécuritaire, alimentaire.

En l’état actuel des choses, la Tunisie a cruellement besoin de l’aide des pays amis et partenaires, c’est un fait.

Nous ne pouvons vivre en vase clos, certes. Mais la Tunisie doit savoir s’imposer comme partenaire et non comme subordonnée. La Tunisie doit savoir faire valoir ses points forts et ses atouts. Après le Covid, des remises en question en Europe sont à l’ordre du jour. Les Européens sont en train de rapatrier leur production chez eux.

Pour le moment, on ne peut se vanter d’avoir réussi à attirer des entreprises européennes à se relocaliser en Tunisie, n’est-ce pas ?

Le Covid sévit encore. Le monde subit encore la crise pandémique. Mais la Tunisie est en mesure de démontrer qu’elle est le prolongement de l’espace économique européen. La Tunisie peut être le centre de l’intelligence artificielle, des techniques de pointe, des industries innovantes. Il faut penser à une vraie politique de communication et de promotion et une politique diplomatique. La Tunisie ne doit pas être acculée à jouer au gendarme ou à faire les basses besognes. Mais le pays devra se hisser au rang de partenaire, d’égal à égal. Pour ce faire, le langage et le positionnement doivent être différents. Un jour, j’ai été pris de court par un mot lâché par un l’ancien président d’Airbus, Tom Enders, qui était en visite en Tunisie, en 2015. La discussion tournait autour du  fait que la Tunisie s’en soit sortie mieux que les autres pays après la révolution. Selon M.Enders qui était alors en exercice, ce n’est pas le fruit du hasard : « C’est dans votre ADN, mais vous ne l’exploitez pas comme il faut. », avait-il lancé. Les Tunisiens ont une forte capacité d’adaptation, ils ont les compétences. Reste la volonté.

La volonté existe chez certains responsables, mais ne serait-ce pas la mise en œuvre qui fait défaut. Pourquoi cette volonté n’est-elle pas déclinée en visions, choix et décisions concrètes ?

Parce qu’ils n’ont pas été formés pour. Ils ne disposent pas de la capacité de communiquer, d’expliquer, de négocier. Quelques compétences sont connues sur la place. Mais c’est un nombre limité. De plus, certains refusent catégoriquement de s’impliquer. Je vois plusieurs raisons de ce désistement, soit on refuse de s’exposer, soit ils ont tenté l’expérience du pouvoir et en ont été écœurés. Résultat : dans le paysage, on ne voit qu’une majorité de médiocres. Pour accepter de travailler au gouvernement, il faut avoir le sens patriotique, la volonté, mais aussi un minimum de motivation. Avec le salaire actuel d’un ministre, il ne faut pas s’attendre à une ruée de grandes compétences.

Les salaires des ministres sont bas même par rapport aux pays comparables au nôtre, comme le Maroc. Certes. Mais ces salaires sont compensés par beaucoup d’avantages en nature. Cela coûte énormément aux contribuables et ouvre la voie à un nombre incalculable de dérives. C’est un système suranné qu’il faudra revoir peut-être.

Comment lutter contre la corruption avec un système pareil ? Au Liban, quand feu Rafiq Hariri avait pris le pouvoir, il avait demandé des fonds pour relancer l’économie et parmi ses priorités la revalorisation des salaires de certaines catégories figurait en bonne place, payer plus pour que les gens ne soient plus tentés.

Dans une certaine mesure, Hariri père avait réussi. Dans une approche de refonte complète du système de gouvernance, il faudra revoir la grille des salaires des entreprises publiques. Comment voulez-vous retenir un ingénieur aéronautique quand il est payé dix à quinze fois plus à l’étranger ? Qu’est-ce qui peut le retenir ? Rien, sauf le patriotisme. Lequel souvent n’est pas reconnu. Le pays a besoin d’une vraie révolution culturelle. Il faut que les Tunisiens sachent qui ils sont, où ils vont, acceptent l’autre, qu’ils soient ouverts  sur l’étranger, parlent au moins deux langues, apprennent à respecter les lois, les règles, les personnes, l’environnement.  En Tunisie, rien n’est respecté, y compris le code de la route. Cette révolution culturelle doit commencer par le haut. Mais si un responsable utilise 3 ou 4 voitures, arrive au bureau à 11h00 et quitte à 15h00, comment peut-on instaurer des règles et les faire respecter par tous ? Il faut que les responsables fassent preuve d’exemplarité sans faille. Et il faut mettre en place un système de récompenses et de sanctions.

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