Sous la triple figure du philosophe, du poète et du médecin, se dérouleront au fil des semaines qui viennent, si Dieu le veut, des échanges qui, en partant d’un élément du contexte politique actuel, iront explorer librement le sens multiple de grands textes de la littérature. En voici le premier acte, introductif !

Le poète : nous voilà à nouveau réunis. Cela fait quelques semaines que nos pas complotent à pousser nos chemins vers la rencontre. Après tant d’années de séparation, je crois que notre amitié d’enfance, dont les droits ont été lésés, veut prendre sa revanche sur le temps. Et elle semble avoir trouvé des appuis auprès de la Providence… Regardez ce ciel, sentez cette brise : ils respirent la complicité !

Le philosophe : «Providence» : belle trouvaille pour désigner ce qui mijote en nous en secret et qui, me semble-t-il, animait déjà nos dernières discussions. Notre amitié, c’est bien vrai, n’a pas fait que survivre. Elle a prospéré à notre insu, à l’abri du vacarme de nos engagements d’adultes, quand nos occupations nous maintenaient chacun sur son sentier particulier. Aujourd’hui, elle se réveille et se dresse entre nous comme une amante partagée. Une amante qui invite à la libre pensée et à qui nous ne pouvons exprimer notre adoration qu’en rivalisant auprès d’elle d’assiduité… Cela dit, quand un beau ciel s’offre à nous après les grosses chaleurs de l’été, que le lieu a pour lui tout le charme et le calme de ces espaces ombragés, que le café servi est bon, et que même les amoureux attablés se laissent épier avec une pointe de mélancolie, comment ne pas augmenter considérablement nos chances de retrouvailles ?

Le médecin : Nous devons en effet être sujets aux mêmes magnétismes des lieux. A la manière des oiseaux migrateurs qui retrouvent leurs nids malgré la distance entre les continents. Mais nos anciens maîtres, nous médecins, parlaient volontiers de flux et de reflux à propos de ce qui gouverne le vivant. Beaucoup d’entre eux n’y voyaient pas qu’un phénomène réservé aux corps et à leurs «humeurs». Tout le cosmos, selon eux, est traversé par ce mouvement. S’ils avaient raison, il faut se demander si l’amitié n’est pas prise elle-même dans le même filet. Je crois que nous sommes livrés, en ce moment, à une sorte de démonstration de sa vérité. Bien des amitiés anciennes se perdent, c’est vrai. Elles ne résistent pas aux épreuves des années. Mais les plus fortes s’éclipsent sans mourir. Elles se tiennent en réserve. En attente d’un changement cosmique dans nos vies. Sitôt survenu ce changement, tout est là à nouveau : y compris nos âmes d’enfant ! C’est en tout cas ce que j’éprouve, non sans émerveillement. Or la bonne manière de s’y prendre est de ne pas contrarier ce mouvement de reflux : de l’accompagner plutôt. Parce qu’il y va des grands équilibres, et que tout l’art est de jouer de ces équilibres comme le musicien joue de son instrument.

Le poète : Jouons donc ! Et poursuivons la démonstration. Mais dites-moi : on commence à s’agiter actuellement autour du thème de la francophonie à l’approche de la rencontre internationale prévue chez nous. Je crains que les organisateurs nous fassent passer un mauvais quart d’heure en cherchant à nous mettre en vitrine, à nous faire passer pour de bons élèves… C’est que nous avons de tristes habitudes en ce domaine : la malheureuse manie de nous mettre en cage pour la galerie. Avec les langues aussi, et pas seulement avec les flux cosmiques, nous avons à jouer comme d’un instrument. Et la question est de savoir quelle musique nous produisons quand nous utilisons la langue avec l’esprit de l’élève qui cherche à briller… A plaire à ses maîtres. Rien de bon, à mon avis. C’est toute la philosophie qui se tient derrière l’organisation internationale de la francophonie qui suscite depuis longtemps ma méfiance : j’y vois un prolongement sur le plan culturel de l’ancienne politique coloniale française, remise au goût du jour, rafraîchie à coups de discours humanistes… C’est toujours la même volonté de domination qui se fraie son chemin dans la vie des peuples, en s’adaptant à l’époque.

Le médecin : Je comprends ta méfiance. La partage dans une certaine mesure, même. Mais, personnellement, j’aborde l’événement sous un autre angle. Cet angle, c’est le suivant : la langue française, c’est un acquis récent. Donc fragile. C’est en même temps, comme on le dit souvent, une fenêtre sur le monde, sur toute une culture rationaliste qui nous reste relativement étrangère à partir de la langue arabe, mais qui fait désormais partie de nous… Par la langue française, nous avons brisé les chaînes d’un univers mental qui cherchait, et qui cherche encore, à nous maintenir dans ses limites. Au nom d’une identité qui se prévaut de ce qu’il y a de plus ancien dans notre culture. Je ne suis pas de ceux qui pratiquent le mépris envers la langue arabe —langue de nos ancêtres et de notre quotidien—, mais je pense que l’apprentissage de la langue française correspond pour nous à une sorte d’insurrection qui n’est pas achevée. Qui est d’autant moins achevée qu’elle est combattue par une partie de nos concitoyens. Et dans la mesure où le processus de son appropriation n’est pas achevé, qu’il reste une part d’indécision dans nos manière de l’adopter, que la greffe continue de provoquer du rejet çà et là, aussi bien au niveau des politiques d’éducation qu’au niveau de nos choix de communication personnels, il nous faut des messages qui appuient notre insurrection. Toute insurrection a besoin d’être réaffirmée. A travers des gestes symboliques forts. Or, de mon point de vue, cette insurrection est absolument nécessaire. Elle exprime cette même volonté qu’ont eue déjà nos parents de briser un carcan et d’élargir notre horizon culturel. La langue française —langue du colon— est l’outil par lequel, paradoxalement, nous avons engagé un processus de libération mentale qui nous permet d’aller vers le vaste monde, de découvrir sa diversité, là où l’arabe nous maintenait toujours dans une posture rigide de crainte et de repli. C’est ce que j’appelle «l’arabe-citadelle» !

Le philosophe : Je suis tout à fait d’accord sur la nécessité d’une insurrection qui aille à son terme et par rapport à laquelle l’appropriation de la langue française représente un enjeu décisif. Je note d’ailleurs que la résistance au processus d’appropriation ne vient pas seulement des milieux conservateurs. Elle bénéficie d’appuis parmi des gens qui se présentent eux-mêmes comme hostiles aux conservateurs. Il y a un certain modernisme sur le terrain politique qui professe un conservatisme rigoureux sur le terrain linguistique : un attachement à la primauté de la langue arabe qui relègue le français au rang de langue d’emprunt, voire de manifestation pathologique de notre vie culturelle… Une sorte de «syndrome de Stockholm» postcolonial, même si l’expression est rarement utilisée. Ce qui veut bien dire que la «citadelle», pour reprendre ton image, a plus d’un aspect. Et que ses gardiens n’ont pas tous le profil de l’islamiste barbu ou de l’éducatrice voilée. Il y a, à côté de l’islamiste, le nationaliste adepte de panarabisme, par exemple. Lui aussi milite pour l’échec de l’insurrection.

Mais ce qui me paraît intéressant à souligner, c’est que certains défenseurs de la langue française sont parfois ses ennemis les plus redoutables. D’abord parce qu’ils présentent, dans leur façon d’utiliser le français, une attitude que je qualifierais de servile et qui nourrit les suspicions dans le camp adverse des «arabophiles». C’est le profil de celui qui veut faire bonne figure et qui, pour cette raison, ne parviendra jamais, en effet, à tirer de cette langue des sons qui nous enchantent. Parce que seuls les sons libres sont capables de le faire. Et c’est ensuite parce que ces prétendus champions de la langue française nous entraînent dans l’impasse d’un conflit de pouvoir entre l’arabe et le français, qu’ils cherchent à nous y enliser en se passionnant pour leurs polémiques et que tout ça s’accomplit au détriment de ce que la langue française a à nous offrir. Un des torts les plus graves que je mets au compte de cette guerre linguistique, c’est de faire croire aux gens que le français a le privilège —mais en même temps qu’il se réduit à la fonction— de transmission ou d’acquisition des savoirs, alors que le champ littéraire est au cœur de l’insurrection dont nous parlons. Je ne veux pas dire par là qu’il s’agit de se mettre à l’étude des classiques de la littérature française, comme faisait l’ancien colon du temps des écoles «franco-arabes» : c’est de l’acculturation et on aurait tout à fait raison de penser que c’est à proscrire ! Mais il s’agit de se donner les moyens de chevaucher cette langue, pour ainsi dire, de manière à explorer des territoires nouveaux auxquels on a accès, y compris en nous-mêmes. Surtout en nous-mêmes… Je suis pour la découverte de la diversité du monde : c’est formidable ! Mais la simplicité du moi profond, qui a été le véritable angle mort de notre culture traditionnelle, c’est important aussi. Il s’agit d’une expérience de vertige dont nous avons été longtemps empêchés et dont il nous faut reconquérir le droit par le jeu littéraire. Et ça, c’est à poursuivre, avec persévérance. Contre toutes les résistances.

Le médecin : Tu veux donc dire que ce qui importe le plus du point de vue de notre francophonie, ce n’est ni l’utilisation de la langue française comme moyen d’acquisition de connaissances scientifiques, ni son utilisation comme manière de s’installer subrepticement dans la culture de l’autre en désertant la sienne propre, mais c’est de poursuivre à travers elle une expérience de liberté déjà engagée et que cette liberté est d’abord liberté… Comment dire? Liberté d’exister au sein de son espace intérieur ?

Le philosophe : Tout à fait.

Le poète : Oui, je suis d’accord avec ça : notre lien à la langue française réside dans la nécessité de poursuivre une aventure de liberté qui s’est donnée à nous sous le signe de cette langue. On pourrait appeler ça la loi du compagnonnage : c’est en vertu de cette loi que le français est notre langue, bien qu’il ne soit pas notre langue selon la loi de l’héritage. Bien des polémiques seraient rendues inutiles si nous faisions la différence entre ces deux lois !

A propos de ce compagnonnage autour de la langue française, je me suis demandé pour ma part si cela n’avait pas chez nous un sens particulier, lié à la redécouverte du tragique. La tradition littéraire arabe est pauvre en tragédies. Elle a souffert, à mon avis, d’une conception de l’existence pour laquelle le tragique représente une sorte de zone interdite. Le tragique, dans notre inconscient collectif, est du côté de la mécréance. Un musulman normalement constitué estime que la mort est un faux événement. Un simple passage vers l’au-delà d’une vie éternelle. L’expérience du gouffre, dont nous parle Nietzsche dans sa Naissance de la tragédie, est assimilée à une négation implicite de la promesse divine. Donc à une sorte d’impiété… Bref : est-ce que la langue française n’a pas pour nous le sens d’une fuite capable de nous ramener par les textes à l’expérience du tragique, en tant qu’expérience d’une vérité plus profonde concernant notre destinée humaine ?

Le médecin : Comment expliques-tu que la littérature tragique ait été plus riche en Europe tout au long des siècles, alors que le christianisme professe également l’idée d’une vie après la mort, dans l’au-delà ?

Le philosophe : il y a un tragique chrétien, malgré l’au-delà. C’est sans doute pour cette raison qu’il est arrivé à Nietzsche, à un moment de sa vie, de signer ses textes «Le Crucifié». Il y a la mort et il y a la résurrection. Mais la résurrection peut être conçue dans la pensée chrétienne comme n’abolissant pas la mort : comme la transformant de l’intérieur par la puissance de la foi. Or la théologie en terre d’islam en est restée à ce sujet au plan du dogme : le retour de l’âme après la mort est affaire de croyance. C’est ainsi : le Coran le dit ! Il n’y a donc plus à discuter. Je tente cette réponse avec des réserves, parce que le christianisme a eu ses époques de dogmatisme farouche, sans que la fibre tragique dans la vie littéraire ne disparaisse. Il y a eu des tragédies au Moyen-âge et à la Renaissance, alors que l’Eglise dominait la pensée au sein des sociétés européennes. Une autre raison est que le latin a maintenu le lien avec la culture antique, et en particulier avec celle de l’ancienne Grèce, là où l’arabe a constitué une rupture. Mais la question reste quand même posée : pourquoi la tragédie s’est plus accommodée de la religion chrétienne que de la religion musulmane ? Pourquoi nous n’avons pas eu en terre d’islam des Racine et des Shakespeare ?

Le poète : Pour ce qui me concerne, je n’ai pas de réponse à cette question. Je me contente du constat. Or pour moi, l’expérience du tragique, ce n’est pas seulement une façon de quitter une tradition littéraire qui est restée sous la coupe de la théologie pendant des siècles et qui en porte aujourd’hui la marque. C’est aussi une façon d’aller à la rencontre de l’autre homme, avec qui je partage la souffrance de ma condition. Lui la dit, cette souffrance. Il la chante dans une autre langue que la mienne : comprendre et parler sa langue, c’est sentir son souffle fraternel caresser mon visage et pouvoir lui répondre. C’est un moment fondateur. Un moment sacré ! D’un autre sacré que celui dont nous parlent nos théologiens sur un ton de menace. Mais aucune organisation nationale ou internationale n’est habilitée à s’en mêler. Pas plus qu’elle n’est autorisée à se mêler de notre discussion, ce jour, sous ce ciel, au prétexte que nous échangeons en français.

Le médecin : Je suis désolé d’avoir à prendre congé de vous alors que la discussion a pris une tournure si intéressante. Ma secrétaire vient de me rappeler par message qu’un patient sera au cabinet dans quelques minutes : je file donc !

Le philosophe : Le métier de guérir est un beau métier. Et nous avons tous besoin de guérison, à y regarder de plus près. Mais nous ne poursuivrons pas cette discussion sans toi : il est écrit, n’est-ce pas, que cet échange sera triangulaire, ou… trinitaire, si on préfère (rires) ! Retrouvons-nous la semaine prochaine, ici même, si vous voulez bien. Nous reparlerons de langue, de tragédie et de fraternité humaine face au gouffre ! En espérant que le ciel sera aussi clément qu’aujourd’hui.

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