Tous les voyants sont au rouge, alors que les bailleurs de fonds et les partenaires de la Tunisie veulent plus de visibilité politique. Les récentes décisions du Président de la République ont-elles servi de moyens pour dissiper le flou persistant ? Pas si sûr. Que peut faire Monsieur le Président pour affronter de tels défis économiques et budgétaires ?

Le Chef de l’Etat Kaïs Saïed passe la vitesse supérieure dans son projet politique. Après avoir suspendu le Parlement, limogé le chef du gouvernement, le voilà en train de tracer les grandes lignes de sa prochaine phase politique qui sera notamment marquée par des décrets présidentiels et l’organisation d’un référendum dans une tentative de «purifier» la vie politique.

Outre ses adversaires politiques, les pressions étrangères et dans certains cas l’ingérence de puissances mondiales, Kaïs Saïed est aussi confronté à un défi majeur, celui de la délicatesse de la situation socioéconomique. Si le Chef de l’Etat semble, pour le moment, maîtriser la situation politique en plaçant la classe politique avec ses différents partis et les organisations nationales devant le fait accompli, il n’en demeure pas moins que les défis économiques sont de taille et pourraient constituer le talon d’Achille de la stratégie présidentielle visant, maintenant clairement, à changer toute la donne politique dans le pays.

En effet, tous les observateurs de la scène nationale et surtout les économistes s’accordent sur le constat : la Tunisie est dans une situation économique aussi compliquée qu’elle soit. Certes, il s’agit d’un cumul d’une décennie de mauvaise gestion des affaires économiques, mais actuellement il est urgent d’agir au vu de l’énormité des défis.

Selon les estimations des économistes, si la Tunisie a les moyens de clôturer l’exercice budgétaire de 2021 sans grandes difficultés, 2022 ne sera pas une année clémente pour le budget et les finances de l’Etat. Il suffit de rappeler que le service de la dette extérieure sera de 2,032 milliards de dollars. A ceci s’ajoutent certainement les dépenses de l’Etat et la masse salariale de plus en plus conséquente sur les équilibres budgétaires.

Sauf que pour le reste de l’année, la Tunisie est appelée à mobiliser d’énormes fonds pour payer ses dettes, répondre aux pressions budgétaires et éviter le retardement de paiement des salaires et des pensions de retraites. Sans l’aide des partenaires de la Tunisie et notamment le FMI, on risque gros, s’alarment les économistes. Mais pour Kaïs Saïed, une chose est sûre, cela ne passera pas au détriment de la souveraineté du pays, car comme il l’a expliqué, «la Tunisie ne pourra être l’élève de quiconque».

Les négociations avec

le FMI à la traîne !

Effectivement, parmi les solutions envisagées figure notamment un nouvel accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Un accord qui devra alléger la pression sur le budget de l’Etat dans une phase économique peu confortable. Néanmoins, actuellement les négociations entre les deux parties sont au point mort. L’institution financière demande plus de visibilité pour les projets de réformes économiques, chose que la Tunisie peine à assurer depuis plusieurs années. En effet, les négociations entre le FMI et la Tunisie sont à la traîne. La dernière réunion entre les responsables des deux parties remonte à cinq mois; depuis, les choses n’avancent pas. Or, selon les spécialistes, sans une telle assistance financière, la Tunisie sera exposée à des difficultés économiques énormes.

«La loi de finances 2022 n’est pas encore élaborée. Certainement que les services du ministère des Finances sont en plein dans sa préparation. De fait, on ne sait pas grand-chose sur cette LF, mais elle sera certainement caractérisée par un ensemble de dépenses quasi-incompressibles (salaires, transferts et interventions de l’Etat, dépenses de gestion, paiement du service de la dette…) et des ressources qui seront très incertaines, sinon en grande partie inexistantes. En effet, sans programme avec le FMI, ce dernier ainsi que les autres bailleurs de fonds ne vont pas prévoir d’appui budgétaire à la Tunisie et les ressources fiscales et non fiscales sont très insuffisantes pour couvrir les dépenses budgétaires», explique dans ce sens la professeure universitaire Fatma Marrakchi Charfi.

Quid des partenaires ?

Outre l’assistance du FMI, la Tunisie pourra-t-elle compter sur ses partenaires économiques ? Si les messages de rassurance et d’engagement envers la Tunisie sont devenus nombreux ces derniers temps, pour l’instant, pas de pas concrets. Dernièrement, ce sont les Etats-Unis qui ont réitéré leur engagement envers la Tunisie et ont promis de l’appuyer auprès des bailleurs de fonds. A l’issue d’une rencontre avec la chargée de la gestion du ministère de l’Economie, des Finances et de l’Appui à l’investissement, Sihem Boughdiri Nemsia, l’ambassadeur des Etats-Unis en Tunisie, Donald Blome, a exprimé la volonté de son pays de continuer à soutenir la Tunisie à tous les niveaux afin de l’aider à ancrer son processus démocratique et réussir sa transition économique.

Le diplomate a réitéré l’engagement de son pays à poursuivre le travail et les concertations sur les principaux programmes bilatéraux de coopération financière et technique, ainsi que l’appui des institutions financières internationales et régionales donatrices pour aider la Tunisie à surmonter les difficultés et les défis.

En revanche, si le renforcement des pouvoirs du Président, même pour une durée bien déterminée, était considéré par les puissances internationales comme une atteinte à la démocratie, la Tunisie perdrait tout appui financier supplémentaire.

D’ailleurs, le Haut représentant pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité et vice-président de la Commission européenne, Josep Borrell, était clair à ce sujet. Pour lui, les nouvelles décisions du président de la République seront cruciales dans l’assistance financière à la Tunisie. «Notre aide et notre soutien à la Tunisie seront dictés par les prochaines décisions et mesures qui vont être prises dans les prochaines semaines», avait-il déclaré.

Une chose est sûre, après avoir annoncé son acte II, Kaïs Saïed devra urgemment désigner un nouveau chef de gouvernement, installer un gouvernement, démarrer les réformes politiques et économiques et rassurer l’opinion internationale, autrement c’est la Tunisie qui risque de tout perdre, son économie et son expérience démocratique à la lumière des défis économiques de taille.  

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