Menace épidémiologique, infrastructure défaillante, encombrement, grèves et tension, l’école publique n’est pas, malheureusement, dans ses meilleurs états. Si toutes les parties concernées s’accordent sur la nécessité d’opérer des réformes au système éducatif tunisien, par où faut-il commencer ? Pour Ridha Zahrouni, président de l’Association tunisienne des parents, la réforme de l’éducation est un projet de nation. Interview.

Commençons par l’actualité, comment jugez-vous la rentrée scolaire jusque-là ?

C’est désastreux. Il y avait des protestations, des tiraillements voire de la tension. Imaginez qu’au moment de la rentrée, il y a 1.200 établissements scolaires en travaux. Cela nous amène à conclure que l’actuelle année scolaire ne sera pas meilleure que la dernière. Avec la fin du régime d’enseignement par groupes, nous avons espéré le mieux, mais nous sommes rapidement rattrapés par la réalité. Les moyens manquent partout, même le cadre enseignant n’est pas suffisant pour couvrir tous les établissements, cette situation nous inquiète vraiment.

Qu’en est-il de la crise sanitaire ? La menace est-elle toujours de mise ?

Le degré d’inquiétude a baissé de plusieurs crans. Compte tenu de la politique de l’Etat pour lutter contre la pandémie en milieu scolaire, notamment en ce qui concerne la vaccination des élèves et des enseignants, nous pensons que la crainte que nous avons déjà connue est finie.

Donc, pour vous, la crise sanitaire n’est plus une préoccupation en milieu scolaire ?

Si, bien sûr, on poursuit les campagnes de vaccination et l’application des protocoles sanitaires. La question du pass sanitaire est également très importante pour limiter la propagation du coronavirus.

Peut-on appliquer un pass sanitaire dans les établissements scolaires ?

On ne peut pas l’appliquer en tant que concept, mais je pense que tous les élèves et les enseignants sont censés être vaccinés.

Nous avons tous été choqués par l’incident survenu dans une école primaire au Kram, à Tunis. Quelles sont selon vous les solutions pour améliorer l’infrastructure des établissements scolaires ?

Quand j’évoque cette question, je pense à une approche à moyen et à long termes, mais aussi à des dispositions dans l’urgence. L’éducation est le seul secteur où nous avons une projection de son évolution démographique, nous connaissons donc nos besoins. L’Etat doit avoir certainement un tableau de bord portant sur l’état des écoles et des établissements éducatifs. Nous devons avoir une visibilité quant à l’école tunisienne, mais malheureusement nous procédons aléatoirement, certains travaux de maintenance sont effectués au milieu de l’année scolaire. En matière d’infrastructure, l’Etat tunisien est un très mauvais gestionnaire. Les décideurs doivent savoir que ces conditions affectent considérablement le rendement de nos élèves et de nos enseignants. Où allons-nous ? Aucune visibilité, nous n’avons pas besoin de demi-solutions.

Le ministre de l’Education a déjà répondu à cette question, en disant que l’Etat, à lui seul, ne peut pas se charger de la maintenance de tous les établissements scolaires.

Si on n’investit pas dans l’éducation, nous perdrons tout. Il ne faut pas retarder la résolution du problème à demain. Nous allons accumuler les méfaits négatifs sur le système éducatif. Avec une certaine vision et des projets clairs, le ministère pourra avoir l’appui des bailleurs de fonds.

Il faut aussi souligner l’importance de faire impliquer les parents dans cette restructuration de l’école publique. Le parent est un partenaire principal de par la loi dans l’éducation de ses enfants. Il faut encadrer la présence des parents et leur implication dans cette opération. Le secteur privé doit être également un partenaire, pourquoi le considérer comme un concurrent ?

Si cette visibilité existait, le parent est-il prêt à financer la réforme de l’école publique ?

Assurément. Je vous assure que les parents choisissent les écoles privées contre leur gré. Les parents sont prêts à contribuer à un tel projet national. Ils ont besoin d’une relation de confiance avec tout le système d’éducation. Sauf que malheureusement dans certaines situations, les parents sont considérés comme des ennemis de l’éducation. Il faut miser sur les parents qui croient à l’école publique, qui font confiance au système d’enseignement public. Le parent est prêt à faire des sacrifices pour garantir le futur de ses enfants. Il faut le respecter, il faut l’impliquer davantage.

Nous entamons une troisième année scolaire sous la menace épidémique. Avec les cours qui ont été sautés et les matières annulées, faut-il craindre pour le niveau de cette génération d’élèves à long terme ?

Effectivement. Avec un cursus ordinaire de treize ans d’enseignement, ces deux dernières années scolaires, nous avons perdu au moins un an d’enseignement. L’enseignement par alternance nous a fait perdre une demi année scolaire et les interruptions une autre demi-année. Comment allons-nous récupérer tout cela ? Nous n’avons pas une baguette magique. Nous avons besoin d’une régulation de cette année scolaire, mais en projection dans les années à venir. Car certaines matières ont un effet d’entraînement, nous devons identifier les lacunes pour pouvoir tout rattraper. Une matière comme les mathématiques va affecter tout le parcours des élèves. Ils sont en train de manipuler les parents, ils disent qu’ils vont rattraper ce temps d’enseignement durant un mois, c’est un mensonge. Le système doit pousser les élèves à accéder au savoir et aux connaissances et non pas le contraire.

Cela nous amène à évoquer votre appel à la mise en place d’un Conseil supérieur de l’éducation. Dites-nous plus ?

Nous avons déjà fait deux appels qui ont fait écho. Le premier portait sur la question de la langue d’enseignement des matières scientifiques. En effet, il est criminel de faire enseigner les matières scientifiques dans les collèges en arabe puis passer au français au secondaire. C’est un effort intellectuel double pour nos élèves, c’est une perte de temps justifiée par des considérations identitaires. Pour pouvoir accéder aux connaissances scientifiques, nous avons besoin impérativement de comprendre la langue d’enseignement.

Quant au Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement, pour nous il est impératif. Au fait, l’école doit être au service des cursus universitaires, celui qui établit les programmes d’enseignement doit prendre cela en considération. Nous devons mettre en place des objectifs pour l’éducation nationale en impliquant toutes les parties concernées.

Cela dépasse de loin le ministère et les syndicats. La réforme de l’éducation est un projet de nation qui dépasse de très loin les spécialités du ministre de l’Education. C’est le secteur le plus transversal qu’il soit. Les syndicats sont en train de nous imposer leur vision. La réforme de l’enseignement commence dès les petites classes et les petits âges. Le Président de la République est déjà imprégné par l’idée. Il a évoqué la mise en place d’un tel Conseil de l’éducation. Mais malheureusement, on est en train de traiter les dossiers urgents comme des dossiers de réformes, alors, la restructuration de l’école fait défaut.

Le projet de réforme de l’école s’impose aujourd’hui. Quelles sont les décisions les plus urgentes selon vous ?

Nous devons travailler parallèlement sur plusieurs axes. Il nous faut une équipe qui se penche sur les textes de loi qui entravent ces réformes. Nous avons déjà un projet d’un code de l’éducation pour améliorer le cadre légal régissant l’enseignement en Tunisie. Il faut aussi clarifier la question des langues dans le système d’enseignement tunisien et axer l’effort sur le niveau primaire, car c’est la base, tout passe par les premières classes. A ceci s’ajoute certainement la question de l’implication des parents dans ces réformes. Par la Constitution, ce partenaire doit être impliqué dans le projet d’éducation en Tunisie.

Pareillement, nous devons généraliser les classes préscolaires, il faut considérer l’éducation comme un levier de la nation. Les solutions existent, mais il faut mettre la main dans la main pour redresser notre éducation. Nous avons chaque année cent mille décrocheurs scolaires, ils n’ont aucun avenir, ils vont être récupérés par la délinquance. Il faut trouver une solution urgente à ce phénomène, car chaque élève coûte deux mille dinars annuellement à l’Etat. Depuis la révolution, nous avons, donc, perdu deux milliards de dinars à cause du décrochage scolaire.

Pensez-vous qu’il existe une intention de sacrifier l’école publique au profit du secteur privé ?

Pas du tout. C’est du populisme. Si le secteur privé est en train de progresser c’est que l’école publique n’est pas à son niveau. Tout le monde a instrumentalisé le dossier de l’école publique. Il existe une inconscience à l’égard de la nécessité de réformer l’école publique, c’est ce qui fait que les parents choisissent à contrecœur le privé. Sauf que dans notre stratégie nous devons développer notre relation avec le secteur privé comme par exemple mettre en place des partenariats. Nous devons créer des solutions pour améliorer la situation de l’école. Nous avons même pensé à un bus-école pour limiter l’isolement des régions internes.

La violence politique observée ces dernières années a-t-elle des répercussions sur la psychologie des élèves ?

Notre élite politique tombe en effet dans le piège de la violence politique. Cette situation observée avant le 25 juillet a contribué à la décadence de l’école, nous avons perdu beaucoup de valeurs.

Néanmoins, le Président de la République en recevant la chargée de former le gouvernement, a fixé l’éducation comme une priorité. Il doit transformer ce discours en réalité, c’est impératif pour l’avenir de nos enfants.

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