Donner aux Tunisiens l’espoir de lendemains qui chantent. Voilà une lourde tâche qui attend le nouveau gouvernement. L’équipe gouvernementale, fraîchement désignée, hérite d’une situation économique extrêmement difficile. Elle ne doit pas ménager ses efforts pour lutter contre l’inflation, le chômage, la détérioration du pouvoir d’achat, la pauvreté, etc. Mais avant tout, elle doit trouver une issue sur le plan financier et boucler le budget de l’Etat  pour l’exercice 2021. Un véritable casse-tête, étant donné le tarissement des ressources de financement intérieur et extérieur. En dépit du  risque croissant de défaut de paiement, on estime que les fondamentaux de l’économie tunisienne demeurent encore solides.“Il faut mettre le dossier économique en priorité parce que la bataille aujourd’hui est fondamentalement économique”, affirme Mohsen Hassan. Pour l’ancien ministre du Commerce, ce nouveau gouvernement a  les coudées franches et peut engager une dynamique vertueuse de réformes qui peut faire éviter à l’économie nationale le scénario libanais.

Restaurer la confiance avec les agents économiques mais aussi avec les partenaires étrangers, notamment les bailleurs de fonds, est la première priorité à laquelle doit s’attaquer le nouveau gouvernement, affirme Mohsen Hassan, ancien ministre du Commerce et expert économique dans une interview accordée à La Presse. Il souligne, à cet égard, que la confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs en Tunisie ne cesse de s’éroder, et ce, en raison principalement  de l’instabilité politique précisant, dans ce même contexte, qu’il est impératif de rétablir  la confiance aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Boucler le budget de l’Etat pour l’exercice 2021

Deuxième priorité: les finances publiques. En effet, le gouvernement doit se pencher dans l’immédiat sur l’élaboration de la loi de finances complémentaire 2021 et la loi de finances 2022.  Avec un déficit budgétaire établi à près de 10 milliards de dinars et une hausse galopante des cours de pétrole et des matières premières, les solutions au casse-tête du budget 2021 ne sont pas légion. “Les besoins de financement pour boucler le budget de l’Etat pour l’exercice 2021 sont de l’ordre de 10 milliards de dinars et seront en hausse continue, vu l’augmentation continuelle des prix, au niveau mondial, notamment du baril de pétrole qui a dépassé les 82 dollars mais aussi du coût du transport maritime. Toutes ces hausses se traduisent par des pressions inflationnistes au niveau mondial qui risquent d’aggraver nos besoins pour les années 2021 et 2022.

Le dernier communiqué de la BCT a bien confirmé ces difficultés”, a précisé Hassan. S’agissant des ressources de financement extérieures, l’expert estime que les relations avec le FMI ne sont pas sur la bonne voie et qu’il est peu probable que le nouveau gouvernement arrivera à trouver un terrain d’entente avec l’institution de Bretton Woods, et ce, pour deux raisons. Tout d’abord, il s’agit d’un gouvernement provisoire, indique notre interlocuteur. “ D’après les déclarations du Chef de l’Etat, le nouveau gouvernement est un gouvernement provisoire. Sa mission se termine avec la fin des mesures exceptionnelles”, a-t-il noté. Ensuite, l’instabilité politique et la faiblesse des institutions de l’Etat sont autant de facteurs dissuadants pour le FMI. “Lors des dernières négociations entre le FMI et le gouvernement Mechichi, l’institution a exigé que l’Ugtt et le parlement montrent patte blanche et approuvent le programme de réformes présenté,” a ajouté Hassan. Recourir au marché financier international semble également une solution qui n’est pas du tout évidente, étant donné la dégradation de la note souveraine de la Tunisie. “En suivant l’évolution des obligations tunisiennes sur le marché financier international et l’élargissement du spread, on comprend que notre image au niveau du marché financier international n’est pas bonne. Si on ajoute à cela la détérioration de la note souveraine de la Tunisie qui risque de se dégrader encore, les possibilités d’accès au marché financier international sont de plus en plus limitées. Il ne faut pas s’attendre à un recours au marché financier sans l’aval d’un pays à notation investment grade”, a expliqué l’expert.   

Émission de Sukuk et diplomatie économique

Quelles sont alors les solutions possibles, si toutes les portes sont fermées? Selon l’ancien ministre du Commerce, l’émission des Sukuks souverains et l’activation de la diplomatie économique constituent la seule issue ouverte pour surmonter l’impasse budgétaire. Il ajoute : “ Le bilatéral est une  recommandation de la BCT si on fait une lecture du  dernier communiqué. C’est la diplomatie économique, c’est- à- dire que le Président de la République est appelé à exercer son rôle au niveau  de la diplomatie économique en sollicitant des pays amis et frères afin de solliciter un crédit à des conditions bonifiées ou même une aide pour financer les besoins du reste de l’année et préparer l’année 2022. Il ne faut pas trop compter sur le multilatéral, l’Union européenne, les Etats-Unis, etc. Je pense que le Président de la République doit aller directement aux pays du Golfe, qui ont soutenu les décisions prises le 25 juillet mais attention ça aura un coût politique. Les pays arabes, qui vont accepter de nous soutenir financièrement, vont imposer une contrepartie politique et c’est la règle du jeu”.

Endettement intérieur : des marges de manœuvre très restreintes.   

Au mois de juillet et août derniers, le trésor public a échoué deux émissions de bons BTA à long terme. Les banques ont refusé de souscrire à ces émissions. L’effet d’éviction exercé sur l’économie et provoqué par le recours excessif de l’Etat au financement intérieur risque de s’accentuer. Selon l’ancien ministre, la situation est d’autant plus critique que la solvabilité des banques pourrait être en jeu. “ L’endettement du trésor auprès du système bancaire est de 18 milliards de dinars, c’est  un niveau alarmant. Je vous rappelle aussi que l’endettement du secteur public (l’Office des céréales, l’Etap, la Steg, la Stir, etc. surtout auprès des banques publiques, est sans précédent où  on a dépassé largement les règles prudentielles et les règles de répartition de risques adoptées par les banques” a-t-il mis en garde. 

Il rappelle, à cet égard, que le marché monétaire et financier connaît, en ce moment, une crise de liquidité. L’intervention quotidienne de la BCT est à hauteur de 12 milliards de dinars. “Si on continue à agir sur le système bancaire et à l’obliger à financer le trésor public, on risque d’abord  l’effet d’éviction qui sera exercé sur les entreprises mais aussi on risque d’altérer la solidité financière des banques.

Le dernier rapport de Standard and Poor’s confirme que les banques tunisiennes seront confrontées à une baisse de la rentabilité, à une augmentation de risques et à une baisse des fonds propres. On risque d’asséner le coup de grâce au secteur bancaire et c’est grave”, a souligné l’ancien ministre. Il tire la sonnette d’alarme et met en garde contre les risques qui planent sur les banques dont le rôle principal est de  collecter les dépôts et octroyer les crédits au secteur privé. La possibilité des emprunts obligataires n’est pas, elle aussi, envisageable. L’échec de l’emprunt obligataire destiné au grand public montre la capacité très limitée de ce moyen de financement à lever les fonds. Il précise, à cet égard : “Dernièrement, on a lancé deux emprunts obligataires destinés au grand public. Le premier a permis de collecter 700 millions de dinars, le deuxième 400 millions. C’est le ministère des Finances qui a pu les  boucler,  ce n’est pas le grand public qui y a participé, mais ce sont  encore les banques»

La planche à billets pour financer le plan de relance ?

Pour l’expert, la solution de la planche à billets présente plusieurs  difficultés. Sur la sellette, la création monétaire génère les risques d’une spirale inflationniste. Mais notre interlocuteur tempère son avis, précisant que la planche à billets peut être recommandée si elle est activée pour financer la relance économique et la création de richesses. “Le taux d’inflation est à presque 6%. Notre économie est une économie ouverte. La hausse des prix des matières premières au niveau mondial aura des répercussions sur l’inflation, c’est l’inflation importée. Si on opte pour le financement monétaire, on risque de voir un taux d’inflation à deux chiffres. Mais on peut recourir à la planche à billets avec des seuils limites qui préviennent les risques d’inflation”, a-t-il soutenu. Il ajoute “On peut faire tourner la planche à billets pour relancer l’économie. Lorsque la BCT crée de la monnaie pour créer de la richesse, ça pourrait être une bonne solution. La BCT peut financer le plan de relance et les investissements publics. On peut également restructurer les PME en recourant à la création monétaire. La BCT peut intervenir pour assurer la relance de l’économie, mais c’est risqué quand il s’agit du financement du trésor public”.

Affirmant que le spectre du défaut de paiement plane sur la Tunisie, Hassan a rappelé que le service de la dette est établi à plus de 7 milliards de dinars dont 5 de dettes intérieures et 2 de dettes extérieures, qui devront être remboursées avant la fin de l’année en cours. Enfin, l’expert n’a pas éloigné la possibilité de cession de certaines entreprises publiques pour résoudre le problème du déficit budgétaire. “Je considère que les entreprises publiques ont un rôle économique et social à jouer et je défends  un secteur public fort, mais aussi un secteur privé fort. Mais dans les moments difficiles, la privatisation de certaines entreprises pourrait être une solution et sauver le pays, et ce, en attendant de lancer les réformes structurelles”, a-t-il indiqué.

Un autre dossier doit être traité en priorité: le plan de relance. Il s’agit d’une urgence économique, compte tenu de la conjoncture de crise liée au coronavirus. Selon l’ancien ministre, le plan de relance doit faire partie du budget de l’Etat 2022 ou du budget complémentaire 2021. “On ne peut pas rester sans créer de la richesse. Si on continue sur cette lancée, le risque est énorme. Le communiqué de la BCT l’a bien dit. Le nouveau gouvernement doit annoncer un plan de relance économique basé sur deux éléments essentiels, à savoir  les investissements publics et privés et la restructuration des PME”, a-t-il fait savoir.

Il a affirmé qu’aujourd’hui, les investissements publics sont insignifiants et que, malgré l’assèchement des ressources financières, le gouvernement est appelé à consacrer  un budget conséquent pour les investissements publics, notamment  dans l’infrastructure, la santé, l’éducation; l’infrastructure routière, etc. Les partenariats publics privés sont, à cet égard, recommandés pour pallier les problèmes de financement. “Il y a un tas de projets à la Kasbah qui peuvent être financés dans le cadre du PPP. C’est à nous de trouver les partenaires étrangers et  c’est à nous de rassurer les partenaires étrangers”, a-t-il noté. 

En ce qui concerne l’investissement privé, l’enjeu consiste d’abord à sauver le tissu du secteur privé, sachant que plus de 80 mille PME sont menacées. Avec des caisses vides, ces entreprises risquent de fermer définitivement leurs portes. “Un état d’urgence national doit être décrété pour sauver nos PME qui opèrent dans tous les secteurs. L’objectif derrière est de  restructurer ces PME financièrement et fiscalement”, a-t-il souligné.

Un nouveau contrat social

La sécurité sociale et le maintien du pouvoir d’achat sont des dossiers qui doivent être traités en urgence, et ce, sur un pied d’égalité que les priorités économiques. A cet égard, Mohsen Hassan a rappelé que le cinquième des Tunisiens vit sous le seuil de la pauvreté. Avec un chômage endémique qui touche plus de 18%  de la population, et qui s’est aggravé sous l’effet de la crise liée au coronavirus, l’Etat est appelé à soutenir et venir en aide  aux couches vulnérables.

L’expert a également souligné que, de même la préservation du pouvoir d’achat est une priorité de ce gouvernement. Pour ce faire, une stratégie basée sur la diversification de l’offre,  à travers  des politiques de filières claires, mais aussi à travers  la mise à niveau des circuits de distribution et la lutte contre le marché parallèle, doit être élaborée. La réduction de la pression fiscale sur le revenu et la révision du tableau d’imposition peuvent être dans ce sens une mesure au profit des couches sociales démunies, affirme l’ancien ministre.

La mise en place d’un nouveau contrat social figure aussi parmi les priorités de la nouvelle équipe gouvernementale.  “Ce gouvernement est appelé à constituer une task force,  formée des meilleurs experts économiques et sociaux. Son objectif est d’élaborer un contrat social qui définit le socle d’une vie commune. Ce contrat social doit contenir des réponses aux questions suivantes: quel est le rôle de l’Etat? Quel est le modèle économique à adopter?  Quel avenir pour les entreprises publiques? Quel avenir pour le secteur privé pour le PPP? Ce sont, en somme, des questions d’ordre stratégique qui concernent les générations futures”, a fait savoir l’ancien ministre.

Les réformes structurelles

Dans ce même sillage, les réformes structurelles sont un autre dossier important et non des moindres. Pour l’expert, la Tunisie a besoin d’une nouvelle vision économique, de nouvelles politiques sectorielles, notamment pour l’agriculture, l’industrie 4.0, la transition énergétique, la santé, l’enseignement…  Il étaye son propos : «Elaborer des politiques de filières afin de développer l’offre, proposer un plan de réformes de l’environnement des affaires, revoir le modèle de financement de l’économie,  revoir le rôle de la Bourse de Tunis, assurer une stabilité et une réforme fiscale, améliorer l’employabilité des diplômés de l’enseignement supérieur, améliorer la qualité de services publics, combattre l’inflation, améliorer l’environnement des affaires, débloquer la mise en place de l’économie sociale et solidaire. etc, sont autant de réformes qui doivent voir le jour.

Une stratégie d’implémentation de réformes, qui obéit  à une démarche scientifique et  prend en compte le coût de financement, doit être également mise en place avant le démarrage des réformes”, a-t-il lancé.  Pour l’ancien ministre, le nouveau gouvernement a  l’avantage d’avoir les coudées franches en étant libre des contraintes imposées par l’ARP. Il a estimé que, durant les dix dernières années, le parlement a été un élément de blocage de la mise en œuvre à temps des réformes. Il conclut : «On est dans cette situation très difficile parce qu’on n’a pas mené les réformes à temps. Les gouvernements précédents ont essayé de démarrer les réformes structurelles  mais je pense que ce gouvernement dispose de plus de marge de manœuvre pour le faire correctement. Malgré ces difficultés économiques, je demeure convaincu que les fondamentaux de l’économie tunisienne restent encore solides. Ce qui est important c’est de mettre le dossier économique en priorité.

La bataille aujourd’hui est fondamentalement économique. Il faut que le Président accorde beaucoup d’importance  à ce dossier. Je crains que la Tunisie ne connaisse le même sort que le Liban ou qu’elle sollicite le club de Paris pour un rééchelonnement de la dette. J’ai peur que mon pays ne trouve pas les moyens de payer les salaires des fonctionnaires, d’honorer ses engagements  et qu’il continue sur la même voie économique actuelle”.

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