Jamais encore le monde n’a connu une déferlante de fake news comme au temps du pic de la pandémie de Covid-19. Une problématique au centre d’un colloque qui s’est déroulé à Tunis les 12 et 13 octobre


«Parce qu’elles marchent dans leur majorité à l’émotion, les sociétés arabo-islamiques ont été facilement influençables par les infox pendant la pandémie de Covid-19. Des infox qui se sont répandues bien plus rapidement que la maladie. Les gens ont cru par exemple que faire ses cinq prières quotidiennes immunisait contre le virus !».

L’information cette fois-ci est juste, vraie et vérifiée. Elle a été présentée au cours du colloque sur «Les faits comme fiction» par Raed Mohamed Sharif, programmateur en chef de l’organisation Salam@ pour la région Mena. Le colloque où intervenait Raed M. Sharif a été organisé à Tunis les 12 et 13 octobre par l’Institut national démocratique (NDI) pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ainsi que la Fondation Konrad-Adenauer et d’autres ONG, Access Now et Salam@.

L’objectif de la rencontre hybride, comme il s’en fait de plus en plus, réunissant des experts via l’application zoom et des intervenants en présentiel avec une interaction en live sur les réseaux sociaux est le réseautage entre les différentes parties luttant contre les fake news dans le monde arabe, vérificateurs de contenus, société civile, médias, institutions officielles…Parce que les informations mensongères ciblent en premier lieu les couches fragiles et les minorités marginalisées de la société et qu’elles nuisent gravement à la démocratie en changeant de fond en comble le cours des campagnes électorales, tout en accentuant les discours de haine et la bipolarisation politique, ces deux thématiques ont bénéficié de plusieurs panels au cours du colloque.

L’éducation aux médias comme alternative à la culture du faux

Si des histoires totalement erronées, voire absurdes, sur le virus, son origine et les moyens de le combattre ont pu toucher, d’une manière virale, des millions d’individus pendant la crise sanitaire, c’est que les infox, notamment dans le monde arabe, sont à la fois la cause et le symptôme d’une défiance à l’égard de la classe politique en général et des systèmes d’information officielle en particulier. Les informations mensongères, produites et diffusées d’une manière délibérée, prennent alors le dessus en s’appuyant sur des réflexes comme l’indignation.

«Selon les derniers rapports de Freedom House, les libertés restent cadenassées dans la plupart des pays arabes. Pire encore, ces gouvernements exploitent la situation de la propagation des fake news pour soi-disant résoudre le problème par voie juridique. Il s’agit en fait d’un prétexte pour rétrécir encore plus les droits et les libertés», témoigne Raed Mohamed Sharif.

Basée en Jordanie, Rawen Damen est la directrice exécutive de l’Organisation reporters arabes pour l’investigation (Arij). En pleine pandémie, Arij a fondé il y a une année le réseau arabe pour le factcheking. En vérifiant le contenu de dix investigations réalisées dans plusieurs pays arabes, le Réseau a  constaté que les journalistes sont tombés dans le piège des infox parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’accéder aux sources de l’information, qu’ils souffraient d’un manque de formation et d’un déficit de déontologie professionnelle. Ou encore à cause du manque de maîtrise des outils technologiques et numériques pour vérifier une donnée, une photo ou encore un enregistrement sonore.

Plutôt que de réprimer, Rawen Damen préconise des solutions programmées en amont dès l’école primaire, à savoir l’éducation aux médias.

Un enseignement de qualité où le sens critique des enfants est développé dès le premier âge les immunisera contre les pièges de la manipulation et du «fake». La directrice d’Arij a également cité parmi les grandes lignes de la stratégie de son organisation : l’élargissement du réseautage parmi les lanceurs d’alerte du faux dans le monde arabe ainsi que le renforcement de leurs capacités. La création d’une nouvelle génération de vérificateurs de l’information (fact-chekers) dans le monde arabe, qui travaillent à l’intérieur des rédactions notamment incarne une autre idée d’Arij. Ces traqueurs des fausses informations ne sont pas forcément des journalistes car leur domaine d’expertise est plutôt les technologies numériques.

Vérificateurs de données : un nouveau métier est né

Dans les faits, cette nouvelle génération dont parle Rawen Damen existe bel et bien. Deux de ses représentants en Tunisie sont intervenus le second jour du colloque, Aly Mhenni, vérificateur de données du site «Falso», et Makrem Dhifalli, analyste data. Un nouveau métier est né à la suite des dernières vagues de désinformation. Tous les deux sont jeunes, anglophones affirmés — car le monde du digital parle uniquement la langue de Shakespeare — surfent sur des relations professionnelles et un échange d’expérience très larges et jonglent avec un  vocabulaire référant aux codes des plateformes numériques. Leur métier consiste à former notamment les journalistes dans la détection des données montées de toutes pièces.

«Mais le citoyen lambda nous intéresse aussi, parce que sa prise de conscience du modus operandi des falsificateurs en fait un éventuel électeur intelligent, lucide et clairvoyant», insiste Aly Mhenni.

Pour l’animateur du site Falso, lancé au début de l’année 2020 pour réagir contre le flot incessant d’infox se déversant sur les réseaux sociaux au moment de la pandémie, les gens choisissent souvent de croire quand même aux fake news malgré les démentis apportés par le site car elles correspondent à leur vision du monde, les confortant dans leurs idées et préjugés.

Makrem Dhifalli regrette lui que Facebook reste insensible devant les initiatives, y compris parmi les plus sérieuses de factcheking dans le monde arabe : «Les reconnaître peut mener à l’élimination par la plateforme de Mark Zuckerberg de contenus erronés et haineux».

Si huit millions de Tunisiens sont aujourd’hui sur FB, une autre plateforme semble avoir de beaux jours de faux et d’usage de faux devant elle, Tik Tok.

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