Par Noura BENSAAD | Ecrivaine |


Cette réflexion, je me la suis faite à la lecture d’un article paru dans La Presse du 8 octobre 2021 intitulé : «Où sont passés les bus ? ». Il y est ainsi question d’une scène qui se répète depuis des années avec pour personnages principaux les usagers de la ligne 20 et pour lieu la station des bus de la Transtu, avenue Kheïreddine-Pacha, qui acheminent leurs passagers vers les quartiers de Tunis-nord. Mais il se trouve (la scène rapportée se passe à 12h15), que les usagers doivent attendre plus d’une heure l’arrivée d’un autobus alors que, dans l’autre sens, les véhicules défilent en direction de la station Le Passage. Cependant que des bus et taxis privés et des taxis collectifs ne cessent d’assurer leurs navettes, emportant des voyageurs fatigués de la longue attente et qui se demandent pourquoi tous ces bus en route vers le centre-ville ne refont pas, pour la plupart, et comme ils le devraient, le trajet en sens inverse.

Oui, pourquoi ? Le lecteur avisé n’a pas encore lu la réponse qu’elle pointe le bout de son nez dans son esprit lorsqu’il apprend que les conducteurs de la Transtu ont pris l’habitude d’emprunter un raccourci en passant, non plus par l’avenue Kheïreddine-Pacha, mais par l’avenue du Ghana. Un nouveau trajet fantaisiste au mépris des usagers et qui les amène à griller ainsi sept arrêts. «On ne sait vraiment pas ce qui se cache derrière ces pratiques suspectes qui ouvrent la voie à de nombreuses interprétations. Certains soupçonnent, tout simplement, une connivence entre le public et le privé», continue l’auteur de l’article avant de conclure : «Toute autre version mériterait des preuves et des explications probantes. Qui, nous le pressentons, ne viendront pas de sitôt».

Cette scène, on la connaît tous dans la mesure où, un jour ou l’autre, elle s’est présentée à nous, citoyens, et de diverses manières. Elle est le symptôme d’une société qui va mal parce qu’elle révèle une pratique ancrée dans notre vie de tous les jours. Par rapport à cette scène que l’on peut prendre en exemple, cette pratique revient, en quelque sorte, de la part de la Transtu, à dire à ses usagers une chose tout en faisant autre chose qui contrevient à ce qui a été dit mais sans le dire … Car il s’agit d’entretenir le flou, l’intention étant officiellement inavouable. Or c’est dans ce flou entretenu à travers des scènes ou situations les plus variées vécues par le citoyen que se situe le danger pour la démocratie.

Sous le régime de Ben Ali, on ne peut pas dire que les intentions étaient claires, loin s’en faut. Ce qui était dit, car il fallait entretenir pour l’Occident l’illusion d’une démocratie bien portante, était a contrario de la réalité du pays et nous le savions. Mais pour nous, ce jeu de dupes lucides avait une limite parce qu’il était entendu que nous vivions sous une dictature : l’attente ou l’espoir d’évolution étaient quasi nuls. C’était ainsi et il n’y aurait pas d’autrement dans le sens d’une amélioration ! Il y avait mensonge mais c’était clair pour tous. C’était la part de lumière dans l’ombre au temps de notre dictature.

Depuis l’insurrection populaire ou révolution (chacun se fait son opinion là-dessus), nos attentes et espoirs d’une réelle évolution ont été nombreux mais suivis de profondes déceptions. Car nous avons vécu une décennie marquée par la gouvernance de politiciens qui ont mené le pays à la faillite à travers, notamment, la déliquescence rapide des institutions. Ainsi, si nous avons pu exiger haut et fort de véritables changements, nous avons été réduits, comme au temps de la dictature, à être les victimes d’intentions qui ne disent pas leurs noms. En dépit de notre liberté fraîchement acquise, nous nous sommes retrouvés, encore une fois, baladés par des hommes politiques sans foi ni loi. Et à nos attentes déçues, s’est ajoutée l’humiliation d’être pris pour des imbéciles. L’exemple le plus frappant a été celui du Parlement et de ses députés qui ont transformé le siège des élus du peuple en cirque Barnum cependant que se propageait ce maudit usage qui consiste à dire une chose tout en faisant autre chose qui contrevient à ce qui a été dit mais sans le dire.

D’un jeu de dupes lucides, le fait politique s’est ainsi transformé en un jeu pervers qui détruisait notre perception de ce que peut être la démocratie. Car quoi dire ? Quoi faire ? Où se situer lorsque l’intention n’est pas claire, à dessein ?

Depuis le soulèvement du 17 décembre 2010 ayant entraîné le départ de Ben Ali, le citoyen s’est ainsi retrouvé dans la situation de l’usager de la ligne 20 : il attend un service qui lui est dû mais n’arrive pas, il réclame sans avoir de véritable réponse, soupçonne d’être le dupe d’un obscur manège, attend encore jusqu’à ce que, lassé, il tombe dans le piège tendu. C’est la part d’ombre dans la lumière au temps de notre démocratie.

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