C’est sans conteste l’homme du «match du brouillard», la rencontre la plus difficile négociée par les Aigles de Carthage devant le Sénégal sur le chemin de leur triomphe tunisois en 2004 en coupe d’Afrique des nations. Le seul titre continental à mettre à l’actif de notre football. En effet, en quart de finale, Jawhar Mnari a inscrit le but de la victoire (1-0). 

L’enfant de Monastir, qui évolua durant six bonnes saisons en Bundesliga, aurait pu rejoindre en 2007 le grand Bayern Munich au terme d’une saison où il a été élu meilleur pivot de la phase aller. «Un seul petit regret: j’aurais sans doute dû partir dans le professionnalisme un peu plus tôt», admet-il à l’heure des bilans avec une pointe d’amertume.


Propos recueillis par Tarak GHARBI

Jawhar Mnari, votre but contre les Lions de la Teranga d’El Hadji Diouf a permis à l’équipe de Tunisie d’aller très très loin à la CAN-2004. Racontez-nous cet exploit.

A la 65e minute, le Sénégal amorce un contre neutralisé par Radhi Jaidi qui subtilise le ballon à Diouf. Notre défenseur axial sert aussitôt Mehdi Nafti qui adresse un joli lob en direction de Ziad Jaziri lequel, sans se compliquer l’existence, me sert au deuxième poteau d’un joli «ciseau». D’une détente phénoménale, je bats de la tête le gardien sénégalais. Jusqu’à aujourd’hui, je me demande comment j’ai pu faire pour sauter aussi haut. Sur la photo immortalisant ce but, on peut voir ma jambe au niveau de l’épaule de Pape Malick Diop. Déjà en première période, Jaziri a tenté la même action en ma direction. A la mi-temps, dans les vestiaires, il m’a dit : «Prépare-toi Jawhar, je vais te servir de la même façon !». Ce qui a été fait.

Et la suite de l’épopée ?

Déjà face au Sénégal, nous avons donné le maximum. En demi-finales, contre le Nigeria, la fatigue  commençait déjà par nous marquer. Okocha inscrit un but sur penalty (67’). Nous répliquons à la 82’ par Khaled Badra sur penalty également. Nous avons eu de la chance dans la loterie des tirs au but (5-3). Vous connaissez la suite triomphale devant nos frères marocains qui possédaient de véritables virtuoses au milieu de terrain. Nous avons mené au score par le biais de Santos dès la 5’ au prix d’une belle première mi-temps. Mokhtari a égalisé à la 38’. Le but de Jaziri à la 52’ va se révéler décisif.

Quel a été le match le plus difficile pour vous ?

Contre le Sénégal, une formation solide qui figurait parmi les grands favoris. Après un bon premier tour de gestion intelligente de la qualification, nous avons hérité d’un quart de finale très difficile face aux Lions de la Teranga qui venaient d’atteindre les quarts de finale au Mondial 2002, et qui étaient truffés de stars internationales: El Hadji Diouf, Khalilou Fadiga, Omar Daf, Aliou Cissé, Henri Camara… Tout le monde a donné plus de cent pour cent. Grâce à une volonté de fer, nous avons passé ce cap. 

Qu’est-ce qui a fait la différence en faveur de notre pays dans cette édition ?

Une préparation totalement réussie. La fédération de Hamouda Ben Ammar a réuni toutes les conditions de la réussite. Par exemple, volet primes, tous les 23 joueurs qui ont participé à cette campagne ont bénéficié de la même prime. Qu’ils aient joué une minute seulement ou tout le tournoi, c’est kif kif, ce qui en dit long sur la solidarité qui prévalait au sein du groupe. Chaque joueur voulait ardemment se trouver sur le terrain et apporter sa contribution. Bref, l’ambiance était super ! 

Combien avez-vous perçu comme prime ?

Cent mille dinars.

Quel rôle a joué le sélectionneur Roger Lemerre dans cet exploit ?

Sa personnalité et son code de conduite disciplinaire ont marqué pour longtemps la sélection nationale. Grand bosseur, il imposait une discipline de fer. Il tenait au respect rigoureux de l’horaire du départ pour le stade et du retour vers l’hôtel, l’heure du sommeil… Pour les médias, il n’était plus possible de s’adresser à tout moment aux joueurs. En dehors des conférences de presse, Lemerre ne tolérait aucune infraction de la part de la presse. Cela n’était pas pour plaire à certaines télés et radios qui voulaient bénéficier à tout moment de déclarations et de scoops. En Tunisie, nous n’étions pas habitués à ce régime-là. Malgré quelques erreurs, Lemerre a énormément donné à la Tunisie. Après six ans à la barre, l’arrivée d’un nouveau bureau fédéral a mis fin au règne de Lemerre. 

D’autant plus que la suite n’allait pas être aussi brillante, non ?

Deux ans plus tard, à la CAN organisée en Egypte, nous partions avec les faveurs du pronostic. Les Pharaons, qui vont finir par s’imposer sur leurs terres, nous redoutaient comme la peste. Nous avions une belle équipe qui a fini par gagner beaucoup d’expérience. Malheureusement, cette fois-ci, le Nigeria nous a sortis au stade des quarts de finale aux penalties (6 tab à 5). Nous avons pourtant dominé les débats. Ce jour-là, Karim Haggui et Haykel Guemamdia ont raté deux buts tout faits. 

Vint donc dans la foulée la coupe du monde en Allemagne…

Oui, les problèmes avec Lemerre commençaient à pointer le bout du nez. Nous espérions au départ passer au second tour. Malheureusement, 40% des joueurs n’étaient pas totalement prêts.Il faut dire que la préparation n’était pas  idéale. Plusieurs joueurs se trouvaient avec nous en stage de préparation alors qu’ils étaient blessés: Santos, Hatem Trabelsi, Jaziri… La convocation de David Jemmali était inopportune. Peut-être que Roger Lemerre aurait dû aligner Ayari à sa place. Le nul (2-2) contre l’Arabie Saoudite pour notre entame de Mondial nous a presque définitivement condamnés. Pourtant, jusqu’au dernier match contre l’Ukraine, nous aurions pu passer. Malheureusement, nous avons été battus (1-0). Avec l’expulsion de Jaziri dès le premier quart d’heure, c’était devenu mission impossible. 

Petite satisfaction pour vous tout de même: comme lors de la CAN de Tunis deux ans plus tôt, vous y êtes allé de votre propre but au Mondial allemand ?

Il n’en reste pas moins que l’amertume est là. J’aurais préféré que l’équipe gagne ce match. Peut-être avons-nous payé le tribut de notre préparation pas au top, de l’ambiance pas très gaie…. Quelques erreurs individuelles et tactiques nous ont condamnés à la défaite (3-1) au deuxième match face à l’Espagne de Raul et Torres. Nous aurions pu éviter le 2e et 3e buts. Malgré tout, nous avons longtemps mené au score, de la 8e jusqu’à la 71e minute grâce à mon but. 

Décrivez-le nous…

Suite à un contre, Ziad Jaziri profite d’un contre favorable suite à un ballon arraché à Bouazizi par un demi ibérique. L’attaquant étoilé dribble dans la surface trois défenseurs, dont Pujol. Ensuite, me voyant au point du penalty, il me sert. Ma première demi-volée est renvoyée par Iker Casillas. Mais le grand gardien espagnol ne peut rien sur la deuxième. Vraiment, un grand honneur, celui de marquer un but au meilleur gardien du monde. Une grande sensation.

Revenons à vos débuts. Comment êtes-vous venu au football ?

Au quartier El Hay El Thani, au centre de Monastir, nous jouions au foot du matin au soir. Me voyant jouer, notre voisin Mohamed Essouki me proposa d’aller signer à l’USM. Ce que je fis à l’âge minimes.

Pourquoi avez-vous choisi le foot ?

Au départ, j’ai pratiqué tous genres de sport.A l’école, je jouais au basket. Mais le sport-roi a fini par avoir le dessus. La technique s’est développée dans les interminables concours de jonglage improvisés au quartier.

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer le football ?

Après un moment d’hésitation, ils ont fini par tomber sous le charme. Mon père Mohamed Habib et ma mère Jnaïna, des surveillants de lycée, tenaient toutefois à ce que je poursuive mes études. Mais le foot a fini par prendre tout mon temps.

Qui avez-vous trouvé en débarquant dans l’équipe seniors usémiste ?

Lansari, Adel Moussa, Moez Khammar, Nabil Chouchène, Zied Toumi, Ridha Skhiri, Hichem Aguir, Farhat Zarrouk… C’est Salah Guedich qui m’a lancé dans le grand bain.

Dans quelles conditions êtes-vous parti à l’Espérance ?

C’est Ali Fergani qui m’a conseillé auprès du président de l’EST, Slim Chiboub. Le technicien algérien venait alors de quitter l’USM pour l’Espérance. J’ai bénéficié du même salaire que je touchais à Monastir, soit mille dinars. Lors de ma dernière saison au Parc B, ce salaire est passé à 1700 dinars. C’était un autre palier auquel j’accédais. Une étape indispensable sur le chemin d’une carrière professionnelle en Europe.

Justement, qu’est-ce qui a changé pour vous en partant en Allemagne ?

Cela n’a rien à voir avec notre foot. Là-bas, dès les premiers jours, je me demandais si nous pratiquions vraiment un même sport en Tunisie. En Bundesliga, le rythme est infernal, et je m’y attendais un peu, à vrai dire. Il me fallait travailler énormément et consentir beaucoup de sacrifices. Pour réussir, il faut jouer simplement. Beaucoup de nos joueurs ne sont pas prêts à souffrir autant. Dès leur première saison en Europe, ils rentrent au pays. J’avais au départ des contacts avec Auxerre, Lille et Rennes. Mais le contact le plus sérieux a été avec Nuremberg.

Avez-vous toujours été milieu défensif ?

Dans les catégories des jeunes, j’évoluais juste derrière l’attaquant de pointe. Parfois même en demi droit ou gauche. C’est Lotfi Benzarti qui m’a définitivement installé au poste de pivot.

Quelles sont les qualités d’un bon pivot ?

Une condition physique impeccable, la vision du jeu, l’assist… Le milieu défensif n’est jamais sous le feu des projecteurs. C’est le joueur de l’ombre, un gregario, un porteur d’eau, comme on dit.

Quel a été votre modèle de joueur ?

Je regardais à la télé les matches de coupe d’Europe. J’aimais voir l’Allemand Matthias Sammer, le genre de pivot moderne. 

A votre avis, quel est le meilleur joueur tunisien de tous les temps ?

Ils sont nombreux. Je citerai Agrebi, Tarek, Hergal, Souayah, Baya, Ayadi Hamrouni… Dans la génération actuelle, Youssef Msakni reste au-dessus du lot.

Quel est le joueur qui vous a le plus donné de fil à retordre ?

Le Libyen Tarek Ettayeb. Ses changements fréquents de vitesse, sa façon de freiner puis de repartir plus vite encore ont de quoi désarçonner l’adversaire le plus vigilant.

Et le meilleur match de votre carrière ?

Contre le Sénégal à la CAN,  mais aussi Espérance Sportive de Tunis-Al Ahly du Caire, et Enyemba-EST en novembre 2004 où j’ai inscrit des 25m un but pleine lucarne suite à un corner de Skander Souayah.

Vous rappelez-vous de vos entraîneurs ?

Oui. Par exemple, chez les jeunes, Frej Hammami, Hedi Gdouda et Samir Jouili qui m’a beaucoup appris. Je marquais alors beaucoup de buts de l’extérieur du pied ou du point du corner. Bouraoui Jemmali, qui nous a entraînés chez les jeunes me disait, amusé, en me voyant marquer un but de l’extérieur du pied: «Hé, c’était ma spécialité, vous êtes en train de me la piquer !». Avec les seniors de l’USM, j’ai été coaché par Salah Guediche, Youssef Seriati, Jean-Ives Chay, Lotfi Benzarti, Mokhtar Tlili,  et Ali Fergani qui allait m’emmener à l’Espérance de Tunis où j’ai eu comme entraîneurs  Mokhtar Tlili, Decastel, Fullone…

Quel est votre meilleur souvenir sportif ?

Incontestablement, la CAN 2004.

Et le plus mauvais ?

Le carton rouge dont j’ai écopé contre Al Ismailia. L’Espérance a perdu (3-1) en demi-finales de coupe d’Afrique 2003.

Les joueurs les plus proches de vous ?

Mourad Malki, mais aussi Ameur Derbal et Ali Zitouni.

Parlez-nous de votre famille…

J’ai épousé en 2006 Narjess. Nous avons trois enfants: Adem, 11 ans et Mohamed Amine, 9 ans, tous deux élèves, et Alaâ, 4 printemps.

Comment passez-vous votre temps libre ?

J’aime lire les romans historiques, et passer un moment de détente dans ma petite ferme. Je vais rarement au café, puisque, la plupart du temps, je suis en famille. A la télé, je regarde les matches de l’USM, l’EST et de Barcelone. Le dernière fois où je suis allé au stade, ce fut le 11 novembre 2017 pour suivre à Radès le match Tunisie-Libye. Personne ne m’a invité, pas même la fédération qui aurait dû associer les anciens internationaux à la fête. Vous savez, pour le 10e anniversaire de la coupe d’Allemagne, mon ancien club, Nuremberg FC m’a invité. Il y a eu une grande fête avant un match de Bundesliga où les vainqueurs du trophée en 2007 ont été présentés au public. Chez nous, on ne voit rien de tel.

Enfin, si c’était à refaire ?

Au lieu de partir à 29 ans, j’aurais sans doute quitté plus tôt la Tunisie pour suivre une carrière professionnelle en Europe. Cela m’aurait permis de donner davantage. Et j’aurais eu le temps de rejoindre un grand club européen. Cette chance-là, j’ai pourtant failli l’avoir. En 2006-2007, j’ai été élu meilleur demi défensif de la phase aller du championnat d’Allemagne. Le Bayern de Munich voulait m’engager. Malheureusement, j’ai contracté une blessure qui m’a laissé inactif durant un mois et demi. Un rêve s’était envolé.

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