Chiffres et statistiques à l’appui, le rapport de l’Observatoire tunisien de l’économie (OTE), sur les conséquences de la dévaluation du dinar sur l’économie, met sur la sellette le FMI pour sa politique d’austérité que le Fonds prêche dans l’objectif de favoriser la libéralisation du dinar et la diminution
du rôle de l’Etat dans  l’économie.

Publié récemment sous le titre «FMI : Impact de la dévaluation du dinar», le « Briefing Paper» de l’OTE met en évidence les effets négatifs de la dévaluation du dinar—une conditionnalité imposée par le FMI dans le cadre de son programme d’assistance financière—sur les échanges extérieurs mais aussi sur la situation financière des entreprises publiques. «Au total, la somme accordée par le FMI à la Tunisie de 2016 à 2018 ne couvre même pas les coûts d’une seule réforme, en l’occurrence pour notre cas d’étude la dévaluation du dinar», note l’Observatoire. 

Coût de l’impact de l’évolution de change sur l’encours de la dette

Au volet des échanges extérieurs, le rapport explique comment la libéralisation du dinar a induit, par effet de ricochet, une amplification de l’encours de la dette extérieure à partir de 2016.  C’est dans le cadre de l’accord du mécanisme élargi de crédit qui a été conclu en 2016, que la BCT a libéré totalement le flux de capitaux et a abandonné sa politique de change encadrée pour céder la maîtrise du taux de change du dinar aux forces du marché. Le rapport indique  que cette libéralisation de la monnaie tunisienne  a eu pour effet d’augmenter considérablement les intérêts des dettes. Le coût de l’impact de l’évolution de change sur l’encours de la dette est passé de 855 millions de dinars en 2015 à 9,5 milliards de dinars en 2018, soit cinq fois plus que le déficit budgétaire de la même année. En effet, le taux d’endettement a considérablement augmenté de 46% en 2013 à 77% du PIB en 2018, soit une augmentation globale dépassant 30,5% du PIB, dont 18,84% est due à «l’effet de change». «La raison la plus importante de l’augmentation du taux d’endettement reste le glissement du dinar par rapport aux principales devises composant le portefeuille de la dette extérieure, à savoir l’euro et le dollar», note-on dans le rapport. 

Selon le document de l’OTE, le glissement du dinar a, aussi, provoqué un emballement de l’inflation qui a atteint un record de 7,3%  en 2018. Elle est principalement due  à l’augmentation des prix des biens importés.

Déficit commercial : c’est l’effet inverse qui s’est produit 

A en croire l’analyse du rapport, le déficit commercial a, aussi,  pâti de la dévaluation du dinar. Contrairement aux prévisions du FMI qui tablaient sur une amélioration de la balance commerciale, suite à l’augmentation des exportations et la baisse du volume des importations après la libéralisation du dinar,  le déficit commercial s’est détérioré. Et pour cause : l’effet négatif de l’augmentation de la valeur des importations due à la baisse du dinar a surpassé l’effet positif de l’augmentation de la valeur des exportations. 

Le cercle vicieux de la baisse

des réserves en devises 

Quant aux réserves en devises, l’Observatoire met en exergue leur tendance baissière. Déjà en 2016, les entrées de devises, provenant notamment des tirages sur les crédits extérieurs, ne couvraient pas  les sorties de devises, et ce, sous l’effet de l’aggravation du déficit de la balance commerciale et des remboursements au titre de la dette extérieure. Cette tendance de la baisse des avoirs nets en devises s’est confirmée davantage avec le décrochage du dinar en 2017. Ainsi, depuis 2016, la Tunisie s’est enlisée dans un cercle vicieux  où la baisse du dinar entraîne la détérioration du déficit commercial, laquelle détérioration  engendre une diminution des réserves en devise. Ce qui pousse le  FMI à exiger encore une dévaluation du dinar.

Dévaluation du dinar et charges financières des entreprises

publiques 

Même constat pour les entreprises publiques. La dévaluation du dinar a dûment impacté leurs situations financières très difficiles. En effet, l’Observatoire assure  que les entreprises publiques sont devenues «surendettées et inefficaces» à cause des politiques d’austérité imposées par le FMI et ses recommandations, notamment concernant la dévaluation du dinar.

Une radioscopie des états financiers de la Pharmacie Centrale, une des sept entreprises publiques qui ont fait l’objet d’un accord pour la restructuration entre le gouvernement et l’Ugtt, a révélé que l’accroissement du poids de la compensation qui est à l’origine d’une perte estimée à 210 millions de dinars sur l’exercice 2018,  est fortement corrélé à la dépréciation du dinar face à l’euro. « Etant donné  que 80% des achats de la PCT sont libellés en euro, la rentabilité opérationnelle de la PCT se dégrade d’année en année avec la dégradation du dinar», souligne-t-on dans le rapport. Selon la loi des finances de 2021, la dévaluation du dinar a causé une perte de 62% sur le résultat net de l’année 2018 par rapport à l’année 2017 pour s’établir à -234,6 millions de dinars. Cette détérioration est principalement due à l’augmentation de 30,3% des charges financières nettes résultant de la poursuite de la baisse du taux de change. 

Pour la Steg, la situation n’est guère reluisante, non plus. L’Observatoire explique que selon la loi des finances de 2020, la Steg, a enregistré des pertes de change et des intérêts bancaires estimés à 1.500 millions de dinars en 2017, en raison de l’évolution du taux de change du dollar et de l’euro par rapport au dinar. Les pertes comptables de 2017 proviennent principalement des charges financières (intérêts et pertes de change) des emprunts bancaires en devises conclus et assumés par la Steg au titre du financement de ses achats et investissements.

La dévaluation du dinar face à l’euro et au dollar a, aussi,  causé une augmentation des charges financières de l’Office des céréales, qui sont passées  de 68,3 millions de dinars en 2016 à 100 millions de dinars en 2018. La valeur de la compensation des ventes de céréales a augmenté de 8,1% entre 2016 et 2017 et de 35,6% entre 2017 et 2018 pour s’établir à 1.326 millions de dinars. L’Observatoire note que cette augmentation n’est pas due à une augmentation de la valeur de compensation ou à l’élargissement de la cible de la compensation mais à l’effet de change qui est à l’origine de l’augmentation du coût des céréales locales.

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