Certains le découvrent à peine comme réalisateur d’une des meilleures séries de Ramadan 2019 « Dar Nana », diffusée sur la chaîne de télévision privée Nessma TV, mais les initiés et les cinéphiles le connaissent depuis longtemps et reconnaissent sa touche à l’écran • Mohamed Ali Mihoub est un réalisateur de l’ombre, un soldat de la grande armée muette du cinéma et de la télévision. Discret, secret, il préférerait le son de ses images pour toute réponse à nos questions mais cède, quand même, quelques codes pour éclairer son parcours. Vingt ans de plateaux où Mihoub s’est construit à son rythme avant de se confirmer comme réalisateur. L’aventure ne fait que commencer pour ce marathonien à l’avenir plein de promesses dont le prélude se cache quelque part dans les secrets de “Dar Nana”. Entretien.

Dar Nana est un succès unanime, comment vivez-vous cela d’autant que pour une première réalisation c’est plutôt un très bon début ?
L’intérêt pour la série a mis un certain temps à se manifester mais on avait la conviction d’avoir été sérieux et respectueux du public. Cette reconnaissance est la plus belle récompense. Par ailleurs je ne suis pas exactement ce qu’on appelle un «jeune débutant ». Je suis dans le métier depuis 20 ans comme assistant réalisateur pour des films tunisiens et étrangers ainsi que pour des feuilletons télé. Le dernier en date étant le feuilleton “El Dawama” (2017).

Pourquoi avez-vous attendu si longtemps avant de passer le cap “ réalisateur ” ?
C’était la voie la plus longue mais également la plus naturelle pour moi. Vingt ans sur les tournages est un chemin de compagnonnage où j’ai appris la valeur de chaque poste et de chaque geste sur un plateau. J’ai effectivement mis un certain temps à signer une œuvre, surtout pour ne pas avoir su me fondre dans un système de lobbies ou de” copinage;” ou parce que j’ai un côté anti-mondain», mais je ne garde aucune frustration d’avoir travaillé dans l’ombre. C’est là que tout se fait, on y apprend autant à diriger qu’à écouter, à filmer mais surtout à voir et regarder l’autre, « l’acteur ». Ce parcours m‘a appris la patience, la persévérance et l’endurance, ce qui est primordial quand on est un cinéaste marathonien.

Younes El Ferhi revient avec ce projet après huit saisons de Nsibti Laaziza, est-ce que cela a empiété sur l’attente du public vis-à-vis de « Dar Nana » ?
Younes el Ferhi a eu la force et l’intelligence de passer d’un registre à un autre et d’un univers à un autre. C’est un artiste complet, il est profondément imprégné de son époque, de sa société mais également d’une grande culture. Son écriture est exigeante, même quand elle paraît légère et offre plusieurs axes et niveaux de lecture. Dans «Dar Nana», tout est neuf, l’esthétique, les lieux, les personnages, l’intrigue… C’est une rupture réelle pour lui et je salue son courage pour avoir mené cette décharge disruptive avec autant de succès.

Un univers neuf et intrigant, ne craignez-vous pas que le tunisien ne puisse pas s’y reconnaître, ou s’y retrouver comme milieu familier ?
Il est temps de comprendre que le public a mûri et qu’il ne se cherche plus dans une fiction télé. Il faut, je pense, éduquer le spectateur à une réception plus critique et plus intelligente. Une série, comme tout produit culturel, a un pouvoir, de séduction d’abord puis d’immersion, elle donne à voir et offre de nouveaux horizons. C’est dans le meilleur des cas un miroir que l’on tend et chacun s’y reflète selon son propre regard. Le Tunisien dans «Dar Nana» est tel que moi je le vois, élégant, propre, fin, cultivé, sensible aux belles choses, certes il est différent de celui que tous les médias cherchent à mettre en lumière. Si la série a plu, ceci montre bien qu’elle a su à la fois toucher les sensibilités et les imaginaires des gens, elle a su les plonger dans un univers imaginaire mais reconnu comme familier, lié à leurs réalités, leurs préoccupations leurs émotions et leur mémoire commune.

Est-ce que le personnage de Nana Jaouida (Mouna Noureddine) est représentatif des Tunisiennes pour vous?
Absolument, c’est une artiste et une femme tunisienne forte, libre qui protège les siens et qui a lutté pour avoir son indépendance. Elle est également la gardienne de l’Histoire réelle qui se passe dans les antichambres et les soirées du cabaret. Sans pour autant rien révéler; Nana garde les secrets pour se protéger face à un monde qui change, qui se travestit. Cet album rouge, c’est l’histoire de la vie privée des hommes publics, celle des ( cinq à sept et plus tard dans la nuit). C’est une lecture de l’histoire cachée, qui est déterminante parce qu’elle influence le cours du présent. Le scandale est bien sûr un prétexte, il n’y a d’ailleurs aucune révélation mais c’est le moteur de la mécanique secrète qui les anime. Tous les personnages sont “humains» : ni bons ni mauvais, racontés en dehors de tout manichéisme et jugement. Chaque personnage a sa part d’ombre et de lumière et de surprises. Les personnages les plus sombres étaient finalement les plus drôles et ne faisaient que lutter pour s’en sortir, préserver des acquis, sauver une image. Nana tend aux autres personnages comme au public un miroir où chacun fait sa propre réflexion et creuse dans son propre vécu qui, au final, s’avère commun.

Comment avez-vous traduit ça dans votre mise en scène?
Ce souci de l’image et le paradoxe entre vérité et réalité, entre l’officiel et l’intime, j’ai essayé de l’exprimer par la multitude des surfaces de réflexion. Dans le décor de Dar nana, vous trouverez des miroirs, et des psychés qui évoquent à la fois la psychanalyse et le rapport au regard de l’autre. J’ai tenu à exprimer cette trinité qui guide chacun des personnages, (comme chacun de nous) : l’image que l’on a de soi, celle que l’on aspire à donner et celle perçue par ceux qui nous observent. Les réflexions des personnages dans les miroirs et les vitres, les soliloques parfois psychanalytiques ont contribué à exprimer cette trinité déterminante. C’est également l’expression de notre époque où l’apparence prime la vérité et où on fait tout pour sauver l’image vitrine aux dépens de la vérité historique ou de la réalité politique.
Le décor est plus qu’un lieu dans «Dar Nana» : quelle place lui avez-vous réservé ?
Le décor et l’espace sont des éléments de narration, ce sont des personnages à part avec un axe du récit qui leur est propre. Les acteurs évoluent dans les différents espaces contigus et communicants par des séparations en faisant passer les scènes d’une pièce à l’autre et d’un univers à l’autre à travers les portes ou les fenêtres. Tous ces personnages étaient dans un mouvement de va-et-vient vers soi, un dedans-dehors que j’ai essayé de capturer en mettant en valeur le visible et le non-visible (champs/hors-champs).

Le décor est également rempli de nostalgie, qu’est-ce que ça évoque pour vous, une Tunisie perdue, une histoire à réhabiliter?
C’est une forme de réminiscence nécessaire pour comprendre et accepter notre passé. Il faut creuser ce passé et se réconcilier avec notre histoire pour nous projeter dans l’avenir. Le passé que Dar Nana abrite est une période avec des zones sombres et des zones lumineuses, et il faut accepter ce passé car ce qui est fait n’est ni à faire ni à refaire ni même à défaire mais à dépasser.
Quel regard portez-vous sur cette époque,celle de la jeunesse de Nana Jaouida des années 70 en Tunisie?

C’était une époque lumineuse, celle de l’enfance du pays et celle de l’idéal commun. Nous étions unis dans le rêve national commun d’un pays jeune à bâtir. C’était une époque où la culture avait une importance et où les artistes, les intellectuels étaient respectés. Aujourd’hui est l’époque des individualismes féroces, du matérialisme et de l’amnésie. Il y un mal tunisien chronique, celui d’omettre, d’une part, la pluralité des récits historiques et la pluralité des identifications. Il nous est pourtant facile d’assumer ce que nous sommes, pluriel mais unis par une « tunisianité »

Quelle image avez-vous souhaité porter à l’écran de ce Tunisien. Justement comment voyez-vous le tunisien?
Au meilleur de lui-même, bon vivant, pacifiste, conjugant tous ses acquis, se projetant vers demain. Dans la série, j’ai accordé beaucoup d’importance aux détails et tous les personnages quels que soient leurs rôles étaient élégants, soignés, à travers leurs faits et gestes quels que soient leurs apparences et leurs comportements. Même dans les conflits et les désaccords, j’ai essayé de mettre en valeur cette capacité au dialogue et au consensus que je considère comme tunisienne et fidèlement au scénario, car c’était un souci dans l’écriture de Younes Ferhi .

Nana est incarnée par Mme Mouna Noureddine, après 8 saisons de “Nsibti Laaziza,”n’était-ce pas un casting risqué?
Cétait pour moi une évidence. Mme Mouna Noureddine est une grande actrice et je peux parler pour mon ami Younes Ferhi en disant que ce rôle est taillé pour elle. Par ailleurs, « Nssibti Laaziza » est un passage parmi d’autres dans son parcours de comédienne. Filmer Mme Mouna Noureddine est un projet que j’ai porté depuis vingt ans. La première fois où j’ai travaillé avec elle, j’étais assistant réalisateur (La saison des hommes de Moufida Tlatli en 2000) et j’avais une grande appréhension avant de la retrouver. Mais j’ai été, comme toute l’équipe, transporté par sa maîtrise, la fraîcheur et la modernité de son jeu. J’étais son premier spectateur et souvent j’ai oublié de donner le clap de fin sous l’effet de sa présence. Elle à un jeu fascinant, un grand charisme et elle ménage toujours un espace pour ses partenaires de jeu. Elle a joué « Jaouida » comme si c’était son premier rôle avec ce “trac” des premières fois et un investissement total. C’est une actrice majeure et une grande dame.

Un sans-faute également pour le reste du casting récompensé par plusieurs Awards?
Mohamed Ali Ben Jemaâ est un comédien d’une grande intelligence. C’est avant tout un physique présent, un corps totalement investi de son rôle et il tient cela de sa formation de danseur et de comédien de théâtre. Par ailleurs, c’est un comique-né, il est très drôle. Parfois, le scénario et la direction d’acteur le poussent dans ses retranchements et il en est le premier surpris. Mais c’est un comédien qui travaille intensivement avec une grande concentration, jusqu’à épuisement. C’est une force qui m’a subjugué par moments. Il est dans le respect de son métier. Il y a à travers lui et son personnage de Najib un réel hommage à ce métier dangereux et parfois ingrat. Sans oublier Asma Ben Othman,Sameh Sankari ,Younes El Ferhi ou Fethi Mselmani qui est un des comédiens les plus drôles que je connaisse et dont le potentiel comique est totalement sous-exploité,malheureusement.

Rabeb Srairi, dans un premier rôle à la télévision, était également une prise de risque?
Pour elle certainement mais moi j’étais confiant dès le début. Rabeb s‘est révélée dès les premières répétitions, c’est une comédienne intuitive et talentueuse. Elle a étudié le théâtre qui est sa passion première même si elle travaille dans les médias. Mais Rabeb est une actrice douée, dès qu’elle entre en scène, on est dans le spectacle. Rabeb travaille avec beaucoup d’aisance, elle est présente et crée un lien immédiat avec les spectateurs, et la caméra. C’est une comédienne généreuse qui donne toute sa force et son temps avec humilité et bienveillance.

Il y a également beaucoup de générosité dans votre mise en scène, dans ce décor très riche avec tous ses détails.
J’ai fait du décor un personnage à part entière, qui a son texte et chaque détail est un élément de narration… Tous les objets servent la dramaturgie et le jeu des comédiens. Chaque accessoire porte une part de mémoire. De même, les passages d’un espace à un autre (à travers l’escalier des domestiques),les pommes rouges; les roses blanches… J’ai essayé de placer dans le décor, ainsi que dans ma façon de cadrer, des éléments qui ajoutent une profondeur en m’appuyant sur tout ce dont je dispose.

Vous êtes parfois exigeant avec le téléspectateur, il y a des références littéraires ou esthétiques qui ne sont pas si communes à tous.
J’estime au contraire être dans le respect de celui qui regarde en lui offrant un objet de consommation culturelle accessible à différents niveaux de lecture mais surtout en habituant son regard à de nouvelles esthétiques et son oreille à un discours drôle mais profond et intelligent parce que le public tunisien n’en mérite pas moins. Il y a dans cette série une induction émotionnelle, qui en appelle au “ sens commun” qui vise un moment de communion du sentir, sans tomber dans le pathos ou la facilité. C’est une recherche d‘émotion vraie car c’est le seul moyen de toucher réellement un téléspectateur, tout en gardant une distance avec la dérision et l’humour. Cet équilibre entre l’œuvre et le spectateur est une marque de respect, et je pense que Dar Nana doit son succès à cela: c’est un hommage à chaque tunisien, à son raffinement, parfois estompé, à sa sensibilité, à sa nostalgie et, au final, une invitation à voir plus grand.

C’est la métaphore de votre scène finale ?
Cette scène est à mon sens le concentré de toute la série, tout y conduit en toute fluidité et pose plus de questions qu’elle n’en donne des réponses… Comme une fenêtre qui s’ouvre sur la mer. C ‘est une construction cohérente jour après jour qui a abouti à cette fin: Naji troque enfin l’uniforme sombre contre le costume coloré de clown et part à la recherche de sa vraie vie et de son bonheur. Le cerf-volant qu’il fait voler est à la fois le symbole de la liberté, de l’indépendance mais également les fils le rattachent aux belles choses de son passé.
Il s’envole avec son rêve mais sans rompre complètement .
C’est cette image que j’aimerais garder et transmettre . Dans notre situation actuelle, un élan d’insouciance responsable est nécessaire. Rêver et se projeter dans l’avenir sans s’amputer de ce qui fait notre richesse.
Pour finir, j’aimerais saluer tous ceux qui m’ont accompagné sur ce tournage, c’est à eux que revient tout le mérite, les techniciens, la régien les costumiers, décorateurs, maquilleurs, coiffeurs ; c’est par eux que vivent la fiction et le cinéma. Ils sont dans l’ombre mais éclairent nos vies et vos écrans. Merci à eux !

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