Dans la composition des personnages, dans l’imbrication des évènements, dans le comique de certaines situations, dans la dérision et dans la cruauté du trash et du politiquement et du «moralement» incorrect, nous sommes dans du pur et dur cinéma urbain, fantastique, amer et violent.


Est-il possible de regarder «Insurrection» de Jilani Saâdi sans le placer dans une suite logique de ses précédentes œuvres. Depuis «Le mariage du loup», en passant par ses 3 «Bidoun», le cinéaste développe un regard particulier et un dispositif qui lui est propre. Jilani Saâdi nous offre une œuvre cohérente avec sa pensée, respectueuse de sa liberté et en accord avec sa vision du monde.

Une nuit d’insurrection à Tunis. Plus rien ne fonctionne. Une folie s’est emparée de la capitale et de sa périphérie.  Une espèce de volonté divine réunit Baya, Mosmar et Oueld Janet avec le vieux, sur chaise roulante sur l’autoroute Tunis-Bizerte. Marchant jusqu’au bout de la nuit, ils ont décidé d’en découdre avec l’injustice. Il est évident que le monde de la nuit est une donne quasi constante dans les films de Jilani Saâdi, les rues désertes, les routes mal éclairées, les personnages qui rôdent et qui s’approprient l’espace, ceux qui trouvent dans les éléments de la cité nocturne un décor de jeu et de vie.

La scène inaugurale donne le ton… Sur le bord d’une autoroute, un vieillard sur une chaise roulante se fait abandonner par ses fils, dans une scène des plus inhumaines, la caméra invasive du cinéaste capte le pire, ne lésine pas sur la violence de l’acte… Un vieux paraplégique jeté en pâture comme un vieux sac encombrant au bord de la route, une ouverture de film qui nous place dans un univers fait de cruauté et de violence.

La construction du film se fait par pièce, les personnages sont introduits un à un, dans un dévoilement progressif mettant, à chaque fois, des situations diverses, mais qui mènent toutes au même point. La rue, la ville et le vieillard. Baya se retrouve dans la rue après s’être querellée avec son mari ; en tenue de soirée perchée sur ses talons hauts, elle brasse la rue sans destination précise.

Oueld Janet, qui frappe à la porte de son ex dans l’espoir de voir sa petite fille, est confronté à une horde de femmes qui le dépouillent de ses habits et il se retrouve en djellaba de femme… Mosmar, un boxeur à la poigne de fer, poignardé par un adversaire…

La rencontre de ces trois personnages avec le vieillard se fait comme par volonté divine. Sur un même chemin ils tracent une route vers l’inconnu, des escales diverses au gré des événements créent des rebondissements dans le déroulement de l’action. Un axe linéaire sur fond d’émeute qui tisse la trame de fond de tout le film.

Encore une fois, Jilani Saâdi nous livre une lecture de la société et de ses manifestations diverses. Dans la composition des personnages, dans l’imbrication des événements, dans le comique de certaines situations, dans la dérision et dans la cruauté du trash et du politiquement et du « moralement » incorrect, nous sommes dans du pur et dur cinéma urbain, fantastique, amer et violent.  A chacun de nous de faire sa propre lecture politique de cette gigantesque métaphore, car le film est traversant à outrance. La caméra tremblotante en alternance avec des images de drone, la teinte jaunie, avec le point lumineux d’une lumière led, la ville qui surgit de nulle part, un tsunami qui emporte le tout, des rapports de force fluctuants, la représentation des insurgés, des flics… «Insurrection» de Jilani Saâdi est une œuvre poignante et troublante. Elle pousse les limites du tolérable, casse les codes habituels, sans tabous, sans retenue avec, pour seul parti pris, une vision personnelle du cinéma qu’il a toujours défendue. Une œuvre dans laquelle il assume ses positions, sans détours, ni faux semblant. Un parcours à part qui n’a pas perdu de vue ses points d’ancrage. 

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