Les garde-fous comme les forces de l’ordre préservent le citoyen d’une erreur fatale ou dramatique et agissent en permanence contre l’injustice. «Leur présence et leur renfort sont nécessaires», d’après les affirmations du sociologue Mohamed Jouili.


La violence urbaine a pris des proportions considérables ces derniers jours et durablement depuis plusieurs années. Jamais la Tunisie n’a connu un tel seuil de violence en société. D’ailleurs, les dernières nouvelles qui tournent autour des affaires criminelles et des actes de braquage font les choux gras de la presse. Nous avons contacté Mohamed Jouili, sociologue et enseignant à la faculté 9-Avril de l’Université de Tunis, pour évoquer l’ampleur du phénomène de la violence urbaine en Tunisie et ses conséquences sur la délinquance et le taux de criminalité sans doute jamais atteint depuis la jeune histoire de la République tunisienne, réputée pour être un havre de paix et de solidarité entre citoyens.

Même si les chiffres officiels ne sont pas disponibles, il y a matière à réflexion. Oui parce que la paix sociale est menacée avec cette série d’actes aussi étranges qu’inquiétants qui se produisent au petit matin ou à la tombée de la nuit dans l’indifférence générale. Comment le Tunisien a-t-il l’arme et le crime facile? Le sentiment d’impunité qui prévaut dans plusieurs sphères de la société où les condamnations semblent en décalage avec la violence et les jugements prononcés qui sont très faibles au point d’irriter la population locale sont-ils donc encore admissibles ? Comment l’Etat doit-il intervenir pour contrecarrer ce phénomène qui ne connaît plus de limite et aucun répit ?

Après le dernier meurtre du jeune Firas Kacem dimanche dernier, le crime commis en ville le lendemain par un énergumène au moyen d’une barre de fer, «on franchit le Rubicon». On se souvient encore de la jeune Rahma, victime d’un délinquant notoire et plein d‘autres crimes lâches, commis un peu partout jusque dans les régions intérieures du pays comme à Béja.

Avant-hier, à Monastir, un chef de famille n’a pas hésité à frapper son épouse devant son bébé de manière très violente, vidéo amateur à l’appui et confirme la banalisation de la violence dans notre société. Pourquoi le délinquant en vient souvent par tuer sa proie au lieu de «lui garder la vie sauve» ? Pourquoi la criminalité augmente-t-elle en Tunisie ? Tant de questions auxquelles M. Jouili a bien voulu répondre.

Le crime gagne du terrain

Le contrôle de la violence se fait par les forces de l’ordre et c’est l’Etat qui pénalise et gère la criminalité depuis tout temps. Mais Jouili fait un flashback pour rappeler que la violence urbaine et le crime existent depuis de longues décennies et qu’il n’y a rien de nouveau dans ce qui se traduit dans la société tunisienne actuelle, hormis des nuances et des spécificités nouvelles. «Sous le régime de l’ancien président Ben Ali, il y avait une gestion politique de la criminalité urbaine. On contrôlait totalement ce qui pouvait paraître ou pas».

Aujourd’hui, il y a une crise sociale, morale et une perte des valeurs si bien que les actes de violence et les crimes sont devenus légion. La gestion médiatique des événements est devenue plus marquée et marquante à tel point que la population est effrayée en permanence, peut-on penser, alors que c’est la proportion de l’effet d’annonce qui a évolué.

C’est une raison pour laquelle M. Jouili ne veut pas qu’on porte des préjugés négatifs sur la période actuelle que traverse le pays, du moins depuis l’avènement de la révolution du 14 janvier 2011. «Le sens commun fait qu’on va dans des préjugés qui affirment que la société tunisienne est violente». Pour lui, le problème est plus complexe et le mal est à chercher ailleurs… «Qui sont les auteurs de ces crimes ?».

Voilà une question qui le taraude pour connaître les motifs réels qui poussent certains à commettre l’irréparable. Il estime qu’il y a une discrimination pour un même crime en fonction du réseau d’influence de la victime et sa notoriété. «Il n’y a pas une équité dans les affaires criminelles. Il y a parfois deux poids, deux mesures». Il admet une défaillance de l’Etat avec la crise économique, sociale, sécuritaire, une crise politique, une jeunesse désemparée, le tout formant un cocktail explosif.

Le passage à l’acte est devenu facile

«Le passage à l’acte se fait sur la base de quelque chose de très futile, pour une clope, pour une vexation devant sa copine ou le déclenchement d’une dispute violente». Il décèle des différences de passage avec une distance temporelle qui s’amenuise au fil des ans en formulant : «Il n’y a pas de garde- fous, ni de médiation, ni de ralentisseur. Tout est très rapide et instinctif, le tueur n’hésite plus à passer à l’acte pour commettre l’irréparable». Les normes et les médiations par rapport aux liens sociaux comme l’image de soi sont des pare-chocs essentiels qui ont disparu. Il n’y a, par conséquent, plus aucune retenue. Il revient sur l’épisode tragique qui a provoqué la mort du jeune Firas K., âgé de 29 ans qui devait se marier prochainement : «Avant l’homicide involontaire commis à l’encontre de Firas K., la victime et son bourreau d’un soir se sont réconciliés au commissariat de police si bien qu’on a cru à tort que l’affaire s’est terminée sans dégâts. Mais ils ont préféré en découdre en dehors du poste de police si bien que l’intrigue reste entière. Pourquoi le garde-fou de la sécurité n’a-t-il pas agi ? C’est la question qui se pose».

Il y a un nouveau rapport à la mort et à l’assassinat puisqu’on se rend bien compte de la fragilité psychologique de l’assaillant qui fait qu’il n’accepte pas l’humiliation devant sa compagne ou, parce qu’il est ou pas, sous l’emprise de la drogue, gère très mal une simple dispute. Le passage à l’acte est devenu facile et le malaise est très grand.

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