Trace des traces. C’est ainsi que nous pouvons qualifier le livre d’Art de l’artiste visuel Slim Gomri, publié tout récemment par les Éditions Cartaginoiseries avec le concours de l’Institut français de Tunisie.

« Vie de pêcheur » est, en réalité, le fruit d’une expérience artistique engagée depuis 1996 où le hasard a joué un rôle non des moindres. Une collection de 31 magnifiques clichés qui transcendent le monde des pêcheurs sur le littoral tunisien, ou du moins, quelques fragments. Un monde rude, cruel et conjugué au masculin.

En pêcheur d’images, Slim Gomri est allé à la recherche de ses « objets photographiques » en pleine répétition de gestes séculaires pourtant en pleine contemporanéité. Il les a observés, suivi leurs traces et capté leurs labeurs, exploits quotidiens. Mais l’artiste ne s’est pas contenté de ce que nous sommes tentés de qualifier d’ « épopée photographique ». Il ne s’est point contenté de ces traces de pêcheurs, en temps et lieux déterminés. Il a fait subir à ses tirages différentes torsions et à ses clichés de multiples manipulations. Il a infligé à ses supports la rudesse des intempéries comme une prise de revanche sur le sort réservé aux corps de ces hommes défiant souvent la nature. La photo devient peau et l’artiste prend la peau de ses « sujets » comme pour revivre leurs épreuves.

Quand se joignent les contraires…

À la photographie, Slim Gomri a marié les procédés artistiques et combiné les techniques mixtes et les nouvelles technologies pour aboutir à une plasticité très intéressante du point de vue esthétique. Jeu de répétition/superposition, chiffonnage et froissage, grattage, calibrage couleurs, suppressions, ajout de textures, collage,… l’artiste a combiné effets naturels et effets numériques afin de créer un « trouble » visuel et développer un autre regard sur les attitudes corporelles des pêcheurs et leur quotidien. Après les différentes opérations de transformation, les compositions initiales sont ainsi recomposées, frôlant, parfois, l’abstraction. Mis à l’épreuve du temps, des intempéries et de la technologie, les clichés, initialement simples immortalisations d’instants figés, de scènes de durs labeurs, images de la vie des pêcheurs, se sont transformés en œuvres au genre indéfini. Peintures photographiques ? Photographies picturales ? Ou l’entre-deux ? En réalité, la question de statut ne se pose plus et n’a pas lieu d’être comme l’a si bien mentionné Aïcha Filali.

Nous avons parlé du hasard dans le processus technique et artistique adopté par Slim Gomri qui a donné vie à et grâce l’improbable. Mais même si le hasard a fortement opéré dans l’élaboration des propositions visuelles de l’artiste, il ne faut pas omettre que ce dernier a procédé à des sélections et fait des choix : personnages, éléments, cadrages, techniques, durée et méthode d’altération, palette, rajouts, etc. Intentionnalité et aléa ont façonné ces œuvres ; instantanéité et durée également. Ces photographies inclassables qui se veulent discours fusionnent le « cru » et le « cuit », oscillent entre le visible et l’invisible, le dicible et l’indicible et vacillent entre construction et déconstruction… Passé et présent se mêlent pareillement.

Au-delà de leur valeur et portée esthétiques, elles se positionnent, à notre avis, comme discours anthropologique. Nous ne savons pas d’ailleurs exactement, si Slim est mu par un souci anthropologique, mémoriel, archivistique, artistique ou technique. Aussi, n’est-il pas pertinent de se demander si la récupération de ces « signes inférieurs » traduit une admiration réelle pour les métiers de la mer ou, au contraire, certaine condescendance et un penchant vers un certain exotisme local, aussi inconscient soit-il ?

Quoi qu’il en soit, l’artiste se démarque nettement du champ de la photographie anthropologique, apparu dès 1841 et se situe plutôt dans une démarche expérimentale propre à l’art contemporain. Ces photographies, racontant une condition humaine travaillée, brodée, voire surfaite, sont autant artistiques qu’émotionnelles et conceptuelles. La sensibilité habituelle de Slim Gomri, doublée d’une maîtrise technique, s’y dégage fortement. Le lancer du filet ou de la ligne bouleverse désormais le regard et secoue l’âme. « Vie de pêcheur » est une histoire de connexion avec soi, avec l’autre et avec son environnement. Une immersion, une excursion contemporaine dans les ports de la Tunisie à la rencontre de jeunes hommes en pleine joute existentielle, à corps perdus… Mais le livre n’est pas un simple album photographique. L’artiste confronte, en effet, ses œuvres aux regards de praticiens et de théoriciens : Aïcha Filali, Luce Rudent, Samir Makhlouf et Emna Ghézaiel. Quatre textes aux veines différentes sont donc proposés au lecteur. Quatre points de vue, quatre regards sur le travail de Slim Gomri qui aident à la lecture des œuvres, à leur interprétation et qui témoignent, autant, de sa poétique. Ici, les propos illustrent les photos et le rapport quasi organique entre écriture(s) et images et le croisement de regards est, pour le moins, assez intéressant.

Dans « Vie de pêcheur », l’artiste fait naître de ses œuvres, à la démarche et à la technique originale, une autre vision des métiers de la mer pour que perdure le souvenir, pour que soit l’identité…

Après la séance de présentation de l’ouvrage, modérée par la médecin et écrivaine Azza Filali, organisée au musée Safia-Farhat à Radès, d’autres séances de dédicace sont prévues du 12 au 21 novembre à la Foire internationale du Livre de Tunis. « Vie de pêcheur » est disponible en librairie depuis le 1er novembre.

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