Il ne s’agit pas d’un fait rarissime en Tunisie. Il y a un an, la grève d’un mois des magistrats avait provoqué la colère des avocats. Ces derniers estiment même que la « paralysie de la justice aura des retombées graves sur la situation générale, les droits et libertés dans le pays ».


Actuellement, la justice et les magistrats sont au cœur de la tourmente. D’un côté, le Président de la République urge une réforme profonde de la branche judiciaire, de l’autre des crises professionnelles et éthiques entourent certains tribunaux et, pour finir, une opinion publique qui remet en cause, interminablement, l’intégrité et l’indépendance de la justice tunisienne.

Car, en effet, l’Association des magistrats tunisiens (AMT), mais aussi le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) ne ratent aucune apparition médiatique pour défendre leur indépendance, leur intégrité et appeler à tenir la justice avec tous ses appareils loin des tiraillements politiques. Cependant, la question de l’indépendance de la justice fait toujours débat, mais encore faut-il rappeler que les magistrats font face à des pressions venant de toute part.

Récemment, l’affaire de l’arrestation d’un avocat a rouvert ce débat. Un mandat de dépôt à l’encontre de l’avocat Abdelwahab Ben Rejeb a été émis jeudi dernier dans le cadre d’une affaire de justice. Une décision qui a entraîné la levée de boucliers des avocats, notamment ceux rattachés à l’Ordre des avocats tunisiens section Mahdia. Ces derniers ont observé un sit-in à l’intérieur du tribunal de première instance de Mahdia affichant des slogans hostiles au juge ayant émis ce mandat d’arrêt et faisant pression pour annuler cette décision. Ils considèrent que l’état de santé de leur confrère n’a pas été pris en considération puisqu’il souffrait de problèmes cardiaques et qu’il était menotté sur un lit d’hôpital, et ce, pour un délit « sans la moindre importance, à savoir préjudice à autrui à travers les réseaux sociaux ».

Chose qui a provoqué une tension dans ce tribunal, d’autant plus que certains juges ont dénoncé des propos hostiles à la magistrature et à la justice tunisiennes.

D’ailleurs, dans un communiqué rendu public, l’AMT dénonce un comportement «inadmissible» de certains avocats envers le juge d’instruction du Tribunal de première instance de Mahdia, le qualifiant de « très grave ».

D’après l’Association, les protestataires se sont rassemblés devant le bureau du juge d’instruction, brandissant des slogans hostiles au juge et contraires au respect des organes judiciaires et aux traditions des relations entre juges et avocats.

Les slogans scandés portaient atteinte au juge en sa personne et en sa qualité, a fustigé l’Association, dénonçant la perturbation du déroulement des audiences au siège du Tribunal.

L’Ordre des avocats réagit

Contactée, une source à l’Ordre des avocats de Tunisie estime que cette affaire a été exagérée pointant un manquement au niveau des procédures judiciaires lors de l’émission de ce mandat de dépôt, réaffirmant qu’en effet, l’état de santé de l’avocat en question n’a pas été pris en considération par le juge à qui a été confiée l’affaire.

Du côté de l’Ordre des avocats, on réfute toute pression exercée sur la justice, « on voudrait seulement défendre les droits de l’avocat ».

La tension entre les avocats et les magistrats n’est pas un fait rarissime en Tunisie. Il faut rappeler qu’il y a un an, la grève d’un mois des magistrats avait provoqué la colère des avocats. Ces derniers estiment même que la « paralysie de la justice aura des retombées graves sur la situation générale, les droits et libertés dans le pays ».

En 2014, jamais dans l’histoire, les relations entre les magistrats et les avocats n’avaient connu un tel niveau de tension. Bien que ces relations entre les deux composantes essentielles de l’institution judiciaire doivent être au beau fixe, un mandat de dépôt émis contre l’avocate Fatma Mejri, accusée d’avoir arnaqué l’une de ses clientes, a fait exploser la situation. Suite à cette affaire, le Palais de justice a vécu des événements le moins qu’on puisse dire indignes de l’institution judiciaire, les avocats et les magistrats sont arrivés même à se lyncher sur les plateaux des médias.

A l’époque, on craignait que les relations entre les avocats et les juges soient entrées dans une spirale de tension permanente et de conflits à n’en plus finir. Et malheureusement, à chaque nouveau conflit, cette tension ne fait que surgir mettant à mal toute l’institution judiciaire.

La justice ciblée ?

Comme évoqué, la justice tunisienne semble être aujourd’hui au cœur de la tourmente. Au lieu de se pencher sur la question cruciale de la réforme de l’institution judiciaire, certains conflits collatéraux pouvaient être évités, car la justice tunisienne en a eu assez.

D’ailleurs, dans ce contexte, il faut rappeler que le ministère public près le Pôle judiciaire de lutte antiterroriste a ouvert une enquête à propos des appels « à attaquer », le 17 décembre prochain, les sièges des tribunaux et « au rassemblement » devant le Conseil supérieur de la magistrature pour « assainir le secteur de la justice », indique  le bureau de presse du Tribunal de première instance de Tunis. Ces appels sont relayés sur les réseaux sociaux.

Le juge d’instruction chargé du dossier a ordonné d’effectuer les réquisitions nécessaires pour « identifier les instigateurs de ces mouvements et révéler l’identité des propriétaires et administrateurs des comptes des réseaux sociaux qui diffusent ces appels, notamment sur Facebook.  L’enquête est ouverte pour « incitation à la violence, par tous les moyens, à tuer une personne, causer des blessures et des coups violents, détérioration des biens publics et privés, de l’infrastructure et des services publics, outre l’incitation à la haine et la discrimination raciale et religieuse ».

Khalil JELASSI  

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