Sportif éclectique aux multiples talents, Ahmed Hammami n’a jamais rompu les amarres avec son club de toujours : «L’Espérance de Tunis fait toujours partie intégrante de moi. J’ai eu la chance et l’honneur de porter un maillot aussi prestigieux que celui «sang et or». Je suis un homme de défis: aussi bien dans ma carrière sportive que dans mon parcours professionnel, je crois avoir relevé le défi», s’enorgueillit-il dans cet entretien où Hammami nous emmène de notre foot à celui allemand au cœur des années 1960.


Ahmed Hammami, tout d’abord, comment avez-vous débarqué à l’EST ?

De prime abord, j’ai pratiqué la gymnastique entre 1955 et 1958 à La Naceuria. Ameur Bahri m’a découvert au quartier. Et ce sont Hachemi Cherif et Hassen Tasco qui m’ont fait éclore à  l’Espérance. J’ai pris la relève des défenseurs centraux Driss Messaoud, Noureddine Aloui et Naceur Nawar.

Qu’est-ce qui a établi votre réputation ?

Le fameux ciseau ou retourné acrobatique. Avec le Marsois Hédi Douiri et le Clubiste Mohamed Naouali dit Gouchi, je m’étais rendu célèbre par ce geste technique difficile mais très spectaculaire. Les spectateurs en raffolent pourtant.

Pourquoi avez-vous raccroché aussi prématurément, à seulement 28 ans ?

Il me fallait aider mes parents Belgacem Ben Barka Hammami, cuistot au Tunisia Palace et Khedija Saâdallah, tous deux originaires de Kebili. J’étais l’aîné d’une famille composée de sept enfants. En fait, mon père n’aimait pas le foot, il pratiquait un peu la pétanque. J’ai travaillé dans une banque et dans des assurances. Ensuite, j’ai dû passer un concours de recrutement de délégués médicaux pour le compte d’une firme pharmaceutique internationale. Au départ, certains amis se moquaient de mes chances de réussite au motif que je n’étais pas formé dans ce domaine.

Pourtant, vous avez réussi ce concours…

Oui, j’ai relevé le défi. Mieux encore, j’ai été major de promotion, ce qui m’a donné la chance de voyager aux Etats-Unis, de connaître le monde. De recevoir aussi des offres faramineuses pour faire fortune dans mon domaine à  une condition: séjourner aux Etats-Unis. Seulement, je ne pouvais pas laisser tomber ma mère Khedija. Elle est toute ma vie. Malade, lorsqu’elle m’appelle pour l’emmener voir un médecin, il lui suffit de me voir pour qu’elle me dise être guérie. Elle est décédée en 2000. Jusqu’à aujourd’hui, elle me parle encore.

Est-ce la seule raison de votre retraite sportive précoce ?

Non, les événements de la finale de la coupe de Tunisie 1971 devant le Club Sportif Sfaxien m’ont beaucoup marqué, m’ôtant l’envie de poursuivre l’aventure. Nous avons été suspendus, mon coéquipier Abdelkader Ben Sayel «Gaddour» et moi-même avant cette finale. Le 16 mai 1971, lors de la demi-finale contre l’ESS à Sousse, j’ai été exclu, moi et l’Etoilé Abdessalam Adhouma. On s’est qualifié aux corners (6-2) après une deuxième édition disputée à El Menzah, conclue elle aussi par un nul (0-0). La commission de discipline m’inflige un match de suspension. Des pressions exercées par le… ministère des Sports porteront cette suspension à quatre matches. Eh bien, mon club, l’EST, trouve la parade en demandant à faire jouer le match en retard du championnat face à l’UST avant la finale de telle sorte que je puisse purger ma suspension. Mais le ministre des Sports de l’époque, Tahar Belkhodja, annonce le 9 juin que le match en retard ne se jouera qu’après la finale de la coupe. Pourtant, dès le départ, soit le 10 mai, les présidents de l’UST, Dr Richard Liscia, et celui de l’EST, Ali Zouaoui, ont conclu un accord  écrit pour faire disputer ce match le 28 mai. 

Mais, en fin de compte, vous devez déclarer forfait…

Malheureusement. L’Espérance disputera la finale sans Gaddour ni moi-même. De plus, El Kamel Ben Abdelaziz était blessé. J’ai suivi la finale devant le téléviseur chez mon ami Mounir Jelili. Nous perdons (1-0). La suite, tout le monde la connaît: les violences dans et autour du stade, notre section football dissoute, puis l’intervention du président Bourguiba, de retour de Suisse, pour lever cette sanction.

Dans quelles conditions vous a-t-on recruté en RFA (ex-Allemagne) ?

J’ai évolué durant deux ans et demi à Sportfreunde Siegen, un club de Regionalliga Ouest. En fait, j’y suis parti suite à une déception amoureuse. C’est mon ami Abdellatif Slouma, tenancier d’un cabaret à Olpe (Rhénanie du Nord-Westphalie), à 50 Km de Siegen, qui m’a proposé d’y aller. Ameur Bahri m’a envoyé l’autorisation de sortie. Malheureusement, le froid tenace, et mes muscles longs m’ont causé des claquages récurrents. Dès mon retour d’Allemagne, j’ai été capitaine de l’Espérance. Meneur d’hommes, un leader aussi bien aux scouts, en classe…., parmi mon club, aussi, il me fallait être capitaine.

Quelles sont les qualités d’un bon défenseur axial, poste où vous avez évolué ?

Dans les matches inter-quartiers, avec notre petite équipe de Sabbat Dziri, à Tronja, j’étais aligné gardien de but. C’est le poste réservé à ceux qui arrivent au dernier moment et dont on ne sait quoi faire puisque tout le monde veut être joueur de champ. Ma carrière seniors à l’EST et en sélection Espoirs où Mokhtar Ben Nacef m’a convoqué cinq fois, je l’ai faite à l’axe défensif. Il faut être viril sans abuser de brutalités, avoir un bon placement et une bonne lecture du jeu. Techniquement, j’étais limité. Mais je savais compenser cela par une grande présence physique. J’ai beaucoup appris de Mohieddine Seghaier et Baganda. Notre entraîneur Chedly Ben Slimène m’emmenait suivre les matches du Stade Tunisien, l’équipe en vogue à l’époque pour voir comment jouait  Mohieddine et apprendre sur lui.

Justement, quel a été votre meilleur entraîneur ?

Abderrahmane Ben Ezzeddine. Je lui voue un amour indéfectible. Il n’annonçait la formation rentrante qu’un petit quart d’heure avant le match aux vestiaires. L’année du titre du championnat, contre l’avis du docteur Léger, il me fait jouer contre le ST (victoire 2-0) alors que j’étais blessé au mollet suite à un coup donné par le Clubiste Jalloul Chaâoua.

Quels attaquants redoutiez-vous le plus ?

L’avant-centre du SRS, Amor Madhi, une force de la nature, et l’attaquant du CSS, Mongi Delhoum, pour sa vitesse et sa frappe phénoménale.

Quels sont vos présidents qui vous ont marqué le plus ?

Quatre présidents, en fait. Chedly Zouiten qui venait à bord de sa DS suivre nos matches avec l’équipe des cadets. Savez-vous quel était son mot d’ordre ? Il nous répétait: «Demain, nous allons jouer contre douze joueurs. Le 12e, c’est l’arbitre.

Il n’est pas question que nous contestions ses décisions. Avec lui, il n’était pas question que l’EST gagne une seule réserve. C’est lui-même qui rejetait un tel «cadeau». Durant 33 ans, il a formé des hommes, alors que le foot de l’époque attirait généralement ce qu’on appelait les «zoufris», les voyous». 

Et les autres ?

Ali Zouaoui, toujours le premier à vous dire bonjour. Fils d’un modeste paysan de Hajeb Laâyoun, dans le Kairouanais, il était profondément humain. Il y a aussi Slim Chiboub, le président sang et or le plus titré. Enfin, Hamdi Meddeb qui a donné de son argent pour placer son club sur le toit du Continent . Il n’ y a plus des gens pareils capables d’autant de passion et de générosité. Malheureusement, la règle veut que les présidents des clubs soient entourés entre autres de «parasites». C’est pourquoi ils doivent savoir se prémunir contre les opportunistes flagorneurs, les lèche-bottes.

Derrière ces présidents, il y a évidemment eu des hommes de l’ombre dont l’apport et l’efficacité ont été très précieux ?

Peu de gens savent tout ce qu’ont pu donner à l’Espérance des hommes de l’ombre comme Ahmed Titouhi, Sadok Mokni, intendant de l’école d’agronomie de Mogren, Bechir Guermazi, directeur du marché de gros du temps où celui-ci élisait domicile Rue Moncef Bey, Mohamed Marouani, père de l’ancien arbitre Slim, Hamadi Jaziri, joaillier à El Berka. Sans oublier le généreux Ali Ourak, un homme qui a marqué l’histoire espérantiste. 

A votre avis, quel est le meilleur footballeur tunisien de tous les temps ?

Noureddine Diwa, sans conteste. Une sorte d’Alpe d’Huez dans le jargon du cyclisme et du Tour de France, un mont inaccessible. C’était déjà mon idole bien avant que je ne joue contre lui lorsqu’il portait encore les couleurs du Stade Tunisien, puis à ses côtés lorsqu’il nous rejoignit à l’EST dès son retour de Limoges.

Un événement qui a changé votre vie ?

Le pèlerinage à la Mecque. Cela a transformé mon existence qui a pris depuis un virage de 180 degrés. Ma journée commence désormais à 5H du matin et finit à 20H, soit au rythme des prières et du recueillement.

Quels sont vos hobbies ?

Je suis mélomane jusqu’à la moelle. Lors de nos déplacements, avec quelques copains, je m’installais au fond du bus, et je reprenais surtout les chefs-d’œuvre d’Oum Kalthoum dont je garde un souvenir impérissable à l’occasion de ses deux concerts donnés le 31 mai et 3 juin 1968 du Palais des Sports d’El Menzah.

Notre dirigeant Ali Ourak nous a octroyé 40 tickets pour les deux galas. Autant j’aime la musique orientale, autant je déteste le Mezoued, un air triste et lugubre. Chaque fois que j’allais chez mon oncle, à Bab Sidi Abdessalam, c’était pour moi une torture.

Tout simplement parce qu’il était mzaoudi. J’aime aussi regarder la sitcom «Nsibti Laâziza» que je préfère à «Choufli Hal».

J’apprécie énormément Kaouthar Bardi. Je regarde avec grand intérêt l’émission de France 2 «Envoyé spécial», et la chaîne National Geographic. 

Parlez-nous de votre famille

Je me suis marié en 1971. J’ai trois enfants: Sonia, chef de magasin à Dubai, Mohamed Ali, manager dans une société de gammes solaires, et Imen, chef de service dans une société de décoration.  

Une grosse blessure qui vous a profondément marqué ?

Deux, en fait. D’abord, la grosse déception amoureuse qui m’a poussé à aller jouer en Allemagne.

Ensuite, la mort tragique de mon parent maternel, et en même temps mon coéquipier à l’EST, Larbi Gueblaoui, dans un accident de la route. Le 5 août 1978, à Bab Laâssel, il a été percuté par un bus de la SNT dont le conducteur voulait éviter un camion. On a laissé croire qu’il s’était volontairement jeté devant ce bus.

Or, cela n’est pas vrai. Résultat: les droits d’assurance revenant à sa famille furent spoliés. Certes, Gueblaoui buvait beaucoup et entrait régulièrement en conflit avec le dirigeant Moncef Kchok. L’entraîneur Hmid Dhib le réprimandait aussi.

Couvant mon parent, j’ai souvent demandé à Si Hmid de le ménager. En vain. La plaie provoquée par cette injustice restera vive à jamais.

Enfin, le foot et l’Espérance, que représentent-ils pour vous ?

C’était presque par accident que j’ai entamé ma carrière, je n’ai pas misé un sou sur le foot. Cela m’ennuie d’en parler d’autant qu’au fond, je suis quelqu’un d’introverti.

Pourtant, l’Espérance fait partie intégrante de ma vie. J’ai eu la chance et l’honneur de porter un maillot aussi prestigieux que celui «sang et or». Je suis un homme de défis.

Aussi bien dans ma carrière sportive que dans mon parcours professionnel, je crois avoir relevé le défi.

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