Si pendant les élections, les sondages d’opinion ont montré leur fiabilité, en matière de prédiction des résultats à des degrés près, ils ne sont pas cependant exemptés de critiques, de remise en cause et même d’accusations. Pour certains, ces instruments ne font qu’orienter l’opinion publique.


Encore une fois, le dossier des instituts de sondage d’opinion remonte à la surface. Et pour cause, de nouvelles accusations de manipulation politique et de l’opinion publique. Si dix ans après la révolution, ce secteur s’enfonce davantage dans une situation de désordre et d’absence de cadre légal, les risques sont énormes, notamment en période électorale, puisque nous évoquons les choix électoraux des Tunisiens. Ces instruments de sondage d’opinion donnent-ils seulement un aperçu de la vie et des tendances politiques ou s’ingèrent-ils désormais dans la formation de l’opinion publique et dans la formation des opinions politiques ?

Avant la révolution, les sondages d’opinion étaient interdits par le régime totalitaire de Ben Ali. Juste à la suite de la chute de ce régime, ces instituts ont proliféré. A l’époque, donner son avis politique publiquement était encore chose nouvelle pour les Tunisiens. Mais désormais personne ne craint plus la répression du pouvoir et chaque occasion est bonne pour partager ses idées. On évoque aujourd’hui des baromètres politiques mensuels publiés par tous les médias et relayés par les réseaux sociaux. Si pendant les élections, ces sondages ont montré leur fiabilité, en matière de prédiction des résultats à des degrés près, ils ne sont pas exemptés de critiques, de remise en cause et même d’accusations. Pour certains, ces instruments ne font qu’orienter l’opinion publique.

Signe d’une démocratie en bonne santé, les sondages d’opinion ne font pas, pourtant, l’unanimité et font l’objet de tiraillements politiques. Dernièrement, voyant en ces instituts un vecteur de détournement de l’opinion publique, le Parti destourien libre (PDL) a décidé de passer à l’action. Dans un communiqué rendu public, il annonce avoir envoyé des correspondances sous forme d’avertissement à ces instituts pour mettre en garde contre le manque de degré scientifique de ces opérations censées représenter les orientations politiques de la société.

Si le sondage d’opinion, appelé également enquête d’opinion, constitue une application d’un ensemble de techniques scientifiques à une population visant à déterminer les opinions, mais aussi les préférences probables des individus la composant, à partir de l’étude d’un échantillon de cette population, pour le PDL, les instruments utilisés en Tunisie sont anti-scientifiques.

Accusations de manipulation

En effet, le parti fustige notamment le fait que ces sondages vont jusqu’à créer ce qu’il appelle des « partis fantômes qui n’existent pas » dans une tentative de manipuler l’opinion publique.

Le PDL dénonce surtout l’utilisation de l’expression «parti de Kaïs Saïed» tant que «le Président de la République n’a pas de parti légalement constitué». «Ceci représente une flagrante tromperie de l’opinion publique», a-t-on dénoncé. Dans ce sens, le PDL reproche aux instituts de sondage d’être à la solde de certaines parties et que leurs sondages ne font que servir des intérêts particuliers.

Pourtant, le PDL occupe presque continuellement la tête des sondages d’opinion relatifs aux élections. Sauf que l’apparition d’un concurrent de taille, bien qu’il n’existe pas réellement, pourrait en effet redistribuer les cartes dans l’échiquier politique tunisien. Le «Parti de Kaïs Saïed», une fabrication des instituts de sondage ou une simple réponse spontanée des Tunisiens après les événements du 25 juillet ? Quoi qu’il en soit, le Chef de l’Etat a nié, à plusieurs reprises, son intention de fonder un parti politique. Mieux, sa mouvance du 25 juillet intervient pour briser toute la classe politique construite après le 14 janvier.

En tout cas, pas qu’en Tunisie, les résultats et le degré de scientificité des sondages d’opinion posent problème. A vrai dire, ces instruments sont continuellement contestés même dans les pays aux plus anciennes démocraties. Ils sont surtout accusés de manipulation de l’opinion publique et d’orientation des tendances de vote, notamment en périodes préélectorales. Or pour le cas tunisien, l’enjeu est double : s’assurer de la crédibilité de tels instruments, mais aussi préserver une démocratie naissante et exposée à tous les risques. Quelle crédibilité pour des sondages d’opinion qui nous font, par exemple, croire à l’existence d’un parti fantôme ?

Les instituts réagissent

Face à la polémique, ces instituts de sondage ont brisé le silence. Nabil Belaam, directeur général d’Emrhod Consulting, soutient le fait que ces instituts, ou du moins leur structure, disposent de tous les atouts et moyens scientifiques pour réaliser les différents baromètres politiques. «Abir Moussi n’a qu’à présenter à la justice les éléments de preuve dont elle dispose pour appuyer ses accusations», a-t-il déclaré, niant toute manipulation politique dans les résultats de sondages publiés régulièrement.

Le fondateur d’Emrhod a, dans ce même contexte, expliqué que le PDL s’était attaqué aux instituts de sondage sans fondement, laissant croire que ceci constitue une flagrante atteinte à la liberté d’expression.

En Tunisie, le secteur de sondage d’opinion est livré à lui-même. A l’exception de quelques articles juridiques, cette activité marque un vide juridique qui dure depuis 2011.

La Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica) avait annoncé, en 2019, qu’un institut de sondages sera lancé. Ce projet n’a pas vu le jour, bien que des problèmes structurels y existent.

Pour Hichem Snoussi, membre de ladite instance, la Haica a préparé un projet de cadre régissant les sondages d’opinion en Tunisie en attendant sa présentation aux parties intervenantes pour concertation. Il explique dans ce sens que les journalistes doivent maîtriser l’exploitation des données produites par les sociétés de sondage d’opinion et ce dans l’objectif de bien informer l’opinion publique et d’éviter toute forme de manipulation.

Notons aussi que la publication des résultats des sondages d’opinion, est prohibée durant la totalité de la campagne électorale (y compris les trois semaines préélectorales), surtout en l’absence d’un cadre juridique organisant ce secteur.

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