En avril 1950, Bourguiba proposa à la France une série de revendications du peuple à même de mettre fin à la présence effective de cette dernière en Tunisie, tout en préservant quelques-uns de ses intérêts. Propositions qui provoquèrent le courroux des colons français, mais annonceront, quelques semaines plus tard, une nouvelle politique française en Tunisie avec la perspective du lancement d’un processus qui devrait mener notre pays vers l’indépendance.


Contrairement aux usages, qui voulaient que le discours du bey soit transmis à l’avance à la résidence générale, Lamine Bey déclara, 15 mai 1951, que le peuple tunisien « a acquis le droit de respirer l’air de la liberté, d’étancher sa soif aux sources de la justice, de jouir de tous ses droits individuels et collectifs, de vivre dans la paix et la dignité dans le cadre de la souveraineté nationale intégrale ».

Le 16 octobre 1951, le gouvernement français annonça timidement son intention d’envisager une forme d’autonomie interne pour la Tunisie, mais fit volte-face fin décembre 1951. Entre-temps, les Tunisiens maintenaient la pression contre l’occupant au prix d’une répression ayant fait plusieurs martyrs.

Les autorités françaises nommèrent  alors Jean de Hauteclocque, nouveau résident général de France en Tunisie. Celui-ci inaugurera, dès son arrivée à Tunis, le 13 janvier 1952, une politique de la terreur. Le peuple répondra à cette attitude belliqueuse et les mesures coercitives qui la concrétisèrent par des manifestations houleuses et déclenchera la résistance armée.

De Hauteclocque entreprit alors l’arrestation de plusieurs leaders du mouvement national, dont Habib Bourguiba, ce qui finira par faire entrer tout le pays en ébullition. Commencera, quelques jours après, l’oppression musclée du peuple et elle se poursuivra plusieurs jours pour atteindre son paroxysme au Cap Bon, qui sera victime du déchaînement sauvage et  criminel des forces de l’occupation, contre les populations civiles. Ben Ammar parvint à réunir le Front national qui adoptera une série de revendications,  dont la pleine autonomie interne de la Tunisie, l’élection d’un Parlement qui sera composé exclusivement de Tunisiens, un gouvernement formé exclusivement par des Tunisiens et la tunisification de l’administration publique. Le mouvement national intensifia alors son action sur le double front intérieur et extérieur et commença à tout mettre en œuvre pour internationaliser la cause tunisienne et la lier à celle du reste des pays du Maghreb et même à celle de tous les peuples encore sous le joug de la colonisation. Eclatèrent alors, fin janvier 1952, l’insurrection du peuple tunisien et sa résistance armée. Les principaux leaders du mouvement national, en prison, la direction de la lutte politique et armée fut confiée au leader Farhat Hached, dirigeant du mouvement syndical national et porte étendard de la cause tunisienne auprès des instances internationales. Encore une fois, le colonisateur feint d’ignorer les revendications légitimes du peuple tunisien et contre-attaqua par la proposition de réformes qui projetaient d’instaurer, en Tunisie,  d’une manière officielle et définitive,  la cosouveraineté.

Farhat Hached, leader du mouvement syndical et chef secret de la résistance nationale ainsi que d’autres leaders, Ben Ammar et de personnalités issues de la société civile tunisienne se mobilisèrent contre le projet de l’occupant.

Une commission ad hoc dite «Conseil des quarante» verra  alors le jour, le 1er août 1952, et s’emploiera à  soutenir le roi afin qu’il refuse ledit projet. Le monarque résistera, ainsi,  farouchement aux desseins encore plus hégémoniques de la France en Tunisie.

Une action qui coûtera à Ben Ammar et Hached et le Dr. Abderrahmane Mami, médecin personnel du roi, et l’un des dirigeants du vieux-Destour de figurer sur la liste des leaders à éliminer, établie par les autorités françaises. Le premier faillit être liquidé le 4 décembre 1952 et il échappa à la mort par miracle. Ce ne sera pas le lendemain le cas du leader Farhat Hached qui, lui, tombera en martyr. Le Dr. Mami sera quant à lui assassiné le 14 juillet 1954.

Les raisons d’un crime

Le crime perpétré à l’encontre de Farhat Hached intervient dans un contexte politique où le leader syndicaliste est sans conteste le maître de la situation, multipliant les contacts internationaux en vue d’obtenir l’examen par l’ONU de la question tunisienne et menant à l’intérieur la résistance nationale à un moment où les autres personnalités étaient soit exilées, soit internées ou emprisonnées. Son assassinat, annoncé dans un tract de la Main Rouge, ne pouvait que débarrasser la France du “ plus redoutable des adversaires du moment ” (selon Hauteclocque, in J.A . n°2187) afin de permettre à l’autorité coloniale, entre autres choses, d’imposer son programme de réformes à Lamine Bey auprès de qui le leader syndicaliste bénéficiait d’une place privilégiée et dont il était “ le conseiller le plus écouté ”. Sur Farhat Hached, écrit Juliette Bessis, “ le seul des grands leaders à avoir été laissé en liberté ”, “ reposent la direction de la lutte, la coordination entre les actions extérieures pour soutenir cette étape cruciale du combat ”.

Selon Simone Lacouture dans son ouvrage “ Les syndicats en Afrique du Nord ”, cité par Abdesselem Ben Hamida dans sa thèse sus-mentionnée: “ En cette année 1952, il (Hached) représentait à la fois la tendance extrême et le véritable carrefour par lequel passaient tous les courants et toutes les tactiques du nationalisme tunisien… Il irritait enfin les “prépondérants” français par sa popularité et son “intouchabilité”.

Ces propos sont confirmés par le Résident Général, Jean de Hauteclocque, dans ses Mémoires inédits (déjà cités) : “ A cette époque, écrit-il, Farhat Hached, (…), était certainement le plus redoutable de nos adversaires du moment (…). Il était considéré par les Français comme un homme dangereux ” ou encore : “ Le leader syndicaliste prenait de plus en plus d’influence, s’agitait de plus en plus, devenait de plus en plus audacieux, confiant sans doute dans les nouvelles qu’il recevait sans doute de New-York… ”. Mais, pour décrire davantage le contexte historique de l’assassinat, on pourrait, pour rendre un grand hommage à la mémoire du défunt, se référer à son propre compte-rendu des évènements qui ont précédé son assassinat. Lequel compte rendu rendu a été consigné dans sa lettre du 21 octobre 1952 au“ Camarade Oldenbroek, S.G. de la CISL ”, alors qu’il était empêché de quitter le pays pour assister aux travaux du Comité exécutif de la CISL qui devait se tenir à New-York du 1er au 5 décembre 1952.

Cette lettre a été publiée dans le cadre d’une très riche communication présentée par la fille du défunt, Jamila Hached Châari, au Ier Congrès international organisé à Tunis par la Fondation Temimi avec l’Ugtt du 22 au 24 novembre 2000 : “ Farhat Hached : mouvement ouvrier et lutte nationale ”. Hached évoque “ la répression féroce contre le peuple et les travailleurs ” en janvier-février 1952, “ les milliers d’arrestations ”, “ les centaines de morts et de blessés ”, “ les camps de concentration ”, “ les prisons et les condamnations à mort par les tribunaux militaires ”, “ les libertés syndicales étouffées et les assauts répétés contre le mouvement syndical libre ”, “ la répression qui n’épargne ni les femmes, ni les enfants ”, ni encore la population estudiantine, et “ les ratissages généralisés ” ; et en mars 1952 “ l’état de siège renforcé ”, “ la censure de la presse et des communications ”, “ la déposition du ministère tunisien par les forces armées ” et l’internement de ses membres, et “ la pression intolérable ” qu’exerce le Résident général sur le Bey. Ajoutons à cela les 50 attentats organisés à l’encontre des Tunisiens par la Main Rouge, durant les mois qui ont précédé l’assassinat du leader syndicaliste, entre le 3 mars et le 5 décembre 1952.

L’assassinat de Hached signera l’arrêt de mort de la colonisation et provoqua l’indignation de l’opinion internationale et aussi des émeutes dans plusieurs pays colonisés et annonça le ras-le-bol de ces derniers face à la colonisation.

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