Selon les dernières statistiques, plus de 95.000 compétences tunisiennes ont immigré, depuis 2011, vers plusieurs pays étrangers à la recherche d’une situation sociale plus confortable et des conditions de travail adéquates. Pourtant, l’Etat a consenti des investissements colossaux en vue de former ces compétences dans nos universités et nos instituts supérieurs. Parmi les secteurs touchés par cette migration on peut citer ceux de la médecine, du paramédical, de l’enseignement, de l’ingénierie et de l’expertise. On peut y ajouter aussi les techniciens supérieurs dans le domaine de la mécanique et de l’électronique. Ainsi, la Tunisie s’appauvrit, de jour en jour, de ses cadres qualifiés dont certains disposent d’une longue expérience et qui sont très demandés par les entreprises réputées et les firmes internationales les plus compétitives. Plusieurs raisons poussent ces compétences à tenter leur chance à l’autre rive de la Méditerranée ou dans les pays du Golfe qui comptent de nombreuses compétences tunisiennes établies, déjà, depuis plusieurs années.
La migration se fait par différents structures dont l’Agence tunisienne de coopération technique (Atct) qui publie régulièrement les avis de recrutement parvenus de pays étrangers et notamment des pays du Golfe. Les secteurs de l’enseignement et de la médecine comptent le plus d’offres. L’employeur, qui peut être une entreprise étatique ou privée, fournit toutes les conditions de bien-être et de confort au candidat à condition que son profil soit conforme aux conditions demandées. Depuis son arrivée dans le pays d’accueil, le candidat est pris en charge pour être hébergé dans un logement de fonction. Il a droit à un salaire conséquent lui permettant de mener une vie décente et de faire des économies. L’objectif recherché à travers tous ces avantages est de retenir le candidat le plus longtemps possible surtout s’il est compétent, dévoué et rentable.

Oser l’aventure
Cependant, certains candidats à l’émigration comptent sur leurs propres moyens pour réussir leur installation dans un pays étranger. Ils consacrent, à cet effet, un montant important pour pouvoir s’installer dans le pays d’accueil. C’est une aventure qui comporte quand même un certain risque, mais qui peut aboutir à des résultats satisfaisants. En effet, certains Tunisiens osent voyager à l’étranger sans avoir une offre d’emploi précise de la part d’une entreprise. Ils font leurs démarches, une fois arrivé dans le pays d’accueil quitte à attendre plusieurs jours pour trouver le poste recherché. Certains candidats qui ont des parents à l’étranger en profitent pour bénéficier d’un hébergement gratuit. Encore faut-il avoir les papiers en règle pour pouvoir résider une longue période dans le pays. Il faut dire que la situation de plusieurs émigrés n’est pas régularisée avec les autorités du pays d’accueil ce qui les oblige à faire des démarches pour avoir les documents officiels leur permettant de rester une longue période dans le pays quitte à changer de nationalité.
A noter que les pays européens qui font partie d’un Groupement, en l’occurrence l’Union européenne, accordent des quotas d’émigration pour les pays de la rive Sud de la Méditerranée dont la Tunisie. Dans le cadre de l’Accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca), l’Union européenne fait miroiter l’avantage de la mobilité des travailleurs, et ce, pour inciter les pouvoirs publics à signer ledit Accord qui est refusé par plusieurs organisation nationales et des composantes de la société civile tunisienne. De plus, les pays de l’UE cherchent des candidats justifiant d’une compétence et d’une expérience dans un secteur donné ce qui leur permettrait d’être recrutés et de résider sur une longue période dans l’un des pays européens.
Aujourd’hui, les travailleurs aux pays européens ne sont plus ceux du secteur tertiaire ou des ouvriers dans le bâtiment et les travaux publics comme c’était le cas au début des années soixante-dix. On compte désormais de nombreux Tunisiens qualifiés dans des secteurs aussi pointus que ceux de la médecine, de l’ingénierie et de la gestion qui travaillent dans des entreprises réputées et même à la Nasa américaine. C’est dire que ces unités de production ne trouvent aucun inconvénient pour recruter une compétence tunisienne si un poste vacant est disponible.

Un meilleur salaire
Le salaire constitue l’une des principales motivations qui incitent le Tunisien à émigrer. Depuis la révolution, le rythme d’augmentation des salaires et les taux consentis sont très faibles, comparés à certains pays européens. Parallèlement, les prix des différents produits de consommation ont connu un renchérissement considérable, ce qui a eu pour conséquence la baisse du pouvoir d’achat, d’une année à l’autre. Plusieurs cadres sont réduits à acheter des produits médiocres, compte tenu de leur maigre budget. Plusieurs compétences considèrent qu’ils n’ont pas le salaire qu’ils méritent notamment pour ce qui concerne les enseignants du secondaire et du supérieur ainsi que les chercheurs et les techniciens supérieurs. Autant chercher un nouveau poste à l’étranger pour vivre mieux. De plus, dans les pays de l’Hexagone, les conditions de vie sont meilleures et les possibilités de choisir entre différents produits sont plus nombreuses. Sans omettre les conditions de travail de qualité.
Le souci de l’employeur est de fournir un cadre de travail stimulant et compétitif pour inciter le travailleur à produire plus et mieux. L’agent ne travaille pas sous la contrainte mais dans une ambiance conviviale et sereine, et ce, pour le motiver autant que possible. Ces avantages ne sont pas, malheureusement, toujours disponibles dans nos entreprises qui n’arrivent pas à retenir leurs employés pour une longue période. C’est le cas, par exemple, des hôpitaux publics, des établissements éducatifs qui manquent, parfois, des équipements didactiques nécessaires et dont l’infrastructure est dans un état délabré. Toutes ces insuffisances et bien d’autres favorisent l’émigration de nos compétences les plus douées.
Les travailleurs tunisiens qualifiés peuvent apporter le plus aux entreprises européennes et tirer largement profit de leurs efforts. C’est que le travail bien fait est récompensé en dollars ou en euros, convertis en monnaie locale qui ne cesse de chuter au niveau de la valeur. Certains émigrés, une fois installés et entrés en fonction, envoient de l’argent à leur famille ou pour l’épargne. L’objectif est de constituer un budget qui pourrait être utilisé pour monter un projet en Tunisie, une fois la période d’émigration achevée.

Retenir les compétences
Autoriser les Tunisiens à émigrer en Europe ou dans les pays du Golfe pour tenter leur chance est une bonne chose en soi, mais cette migration ne doit pas être massive et toucher tous les secteurs d’activités. Autrement, le pays risquerait de s’appauvrir en cadres supérieurs qui sont indispensables pour assurer la bonne gestion des affaires des entreprises et garantir une production de qualité. Mais on ne peut pas empêcher un cadre de démissionner et d’aller travailler ailleurs. D’où la nécessité de motiver les travailleurs en leur offrant des avantages matériels conséquents en plus d’un cadre de travail adéquat. D’ailleurs, il existe un concours annuel qui attribue des prix aux entreprises qui ont su retenir et motiver leurs employés. C’est dire que le maintien de l’effectif sur une longue période est l’une des conditions de réussite de l’entreprise.
Les entreprises sont appelées, par ailleurs, à donner la liberté aux employés afin qu’ils mettent en œuvre leur conception des projets en faisant appel à leurs compétences et leur expérience. Le fait est que certaines compétences se plaignent, de temps à autre, des limites mises en place par leurs employeurs les empêchant de concrétiser leurs idées, leur façon de voir et gérer les projets. Les dirigeants des entreprises ont intérêt à accorder une totale confiance à leurs cadres en mettant à leur disposition tous les équipements et moyens de travail de pointe pour qu’ils puissent apporter le plus à l’entreprise.
Certes, la volonté de partir travailler ailleurs n’est pas due uniquement à un manque d’avantages matériels et de salaire. Certaines compétences veulent tout simplement partir dans un pays étranger pour réaliser un changement au niveau de leur vie professionnelle et ouvrir de nouveaux horizons. Côtoyer des compétences internationales dans une firme d’envergure pourrait améliorer le savoir-faire du travailleur tunisien et enrichir ses connaissances. Si certaines compétences nationales pensent un jour revenir au pays dans le cadre du retour définitif, d’autres souhaitent s’établir définitivement dans ces entreprises et c’est bien dommage.

Repères…
•Des candidats à l’émigration qui occupent pourtant des postes de cadres ont estimé que les salaires servis en Tunisie sont les plus bas dans le monde et ne récompensent pas les efforts déployés par les travailleurs.
•L’émigration clandestine concerne souvent des jeunes sans qualification qui tentent d’atteindre la rive nord pour trouver un travail dans n’importe quel secteur leur permettant d’avoir un revenu conséquent.
•Certaines entreprises tunisiennes, privées et publiques, ne disposent pas des moyens de travail nécessaires, ce qui ne permet pas aux cadres de réaliser leurs projets ou de gérer les affaires administratives d’une façon normale.
•Les cadres recrutés à travers l’agence tunisienne de coopération tunisienne bénéficient d’une garantie d’emploi avec une prise en charge totale depuis leur arrivée dans le pays d’accueil.
•La Tunisie devrait former une nouvelle génération de cadres de différentes spécialités qui doivent s’engager à se consacrer au travail dans les entreprises nationales sur une période convenue, et ce, pour réduire le départ des compétences.

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