S’attaquer au système de rente en Tunisie, c’est complexe car la rupture avec cette économie doit se faire sur le plan légal et réglementaire en bannissant les autorisations et autres barrières à l’entrée qui favorisent les positions installées et poussent les concurrents moins outillés vers l’informel. Cette dynamique devrait être assurée par une amélioration du climat des affaires. Dans ce sens, une guerre généralisée contre la corruption, l’évasion fiscale et les activités illicites s’avérera indispensable.


«L’Entreprise entre économie de rente & champions nationaux», tel était le thème du quatrième panel de la 35e édition des journées de l’entreprise, durant lequel les intervenants ont essayé de répondre à une question cruciale mais aussi compliquée : pourquoi ce système subsiste-t-il encore aujourd’hui alors que la Tunisie dispose d’un capital humain élevé, d’une position géographique enviable et d’une profondeur historique qui font sa solidité ?

Non à l’abus de pouvoir

Feriel Ouerghi, experte et universitaire, indique que l’économie de rente repose sur la création, la protection et l’exploitation de privilèges, de faveurs ou d’opportunités d’affaires à l’abri de la concurrence et de l’efficience économique. Mais lutter contre l’économie de rente ne signifie pas s’attaquer aux grandes entreprises. Au contraire, on doit soutenir les grandes entreprises pour qu’elles soient des champions, chacune dans son domaine, et pour qu’elles vont à l’international.

«La majorité des puissances économiques mondiales ont été bâties grâce à leurs soutiens à leurs grandes entreprises. Ces puissances ont accordé et donné des faveurs, des avantages financiers et autres privilèges à ces grandes entreprises pour les soutenir à aller vers l’international et à devenir de gros groupes tels que les Gafam, Ali Baba… Ces grandes entreprises ont réussi à bâtir des trajectoires économiques exceptionnelles dans ces pays, et donc ils ont attiré vers le haut leurs PME. Mais entre une grande entreprise et l’abus de pouvoir des grandes entreprises, il y a une grande différence. L’abus de position dominante veut dire qu’une entreprise ou groupe d’entreprises présents sur un marché adoptent un comportement visant à éliminer et à dissuader tout concurrent d’entrer ou de se maintenir sur ce marché ou un marché connexe. Et donc, ce n’est pas la grande entreprise qui est illicite, mais c’est sa position dominante ou l’abus de pouvoir», explique-t-elle.

Mme Ouerghi ajoute que l’économie de rente ne concerne pas uniquement les pays qui sont riches en ressources naturelles. Elle peut concerner aussi des pays qui protègent les profits… Ces économies, à profit protégé, consistent essentiellement à des économies dans lesquelles il y a des entreprises créées qui réussissent à bénéficier de relations privilégiées avec les décideurs économiques pour qu’ils prennent des décisions en leur faveur c’est-à-dire qu’ils coupent toute nouvelle initiative. «Ce sont des pratiques anticoncurrentielles et les avantages accordés sont de plusieurs types tels que les autorisations et les licences, l’accès aux marchés publics, aux crédits bancaires… Et donc, ça ne peut que dissuader la concurrence et toute autre initiative de concurrence», souligne-t-elle.

L’Etat est aussi un rentier

L’universitaire affirme, également, que l’économie de rente ne concerne pas uniquement les entreprises dans le secteur privé. L’Etat est aussi un rentier, parce qu’il se fait le privilège pour détenir encore le monopole de certains produits et services. Il a aussi le privilège d’importer certains produits tels que l’huile, le sucre… «Donc, l’Etat fait aussi des pratiques anticoncurrentielles qui ne font pas avancer l’économie tunisienne. D’où l’importance de les combattre. Mais il est important aussi de souligner que l’économie de rente ne vient pas essentiellement de l’Etat, mais peut venir de l’absence de l’Etat quand il est incapable de combattre la formation des ententes ou des cartels. Il faut bouger pour combattre et libérer l’économie tunisienne pour atteindre réellement le potentiel existant dans le pays», indique-t-elle.

Pour éradiquer ce fléau, Feriel Ouerghi propose un assouplissement de la réglementation anticoncurrentielle, un réexamen minutieux des licences et des autorisations déjà accordées, trouver les moyens pour combattre et enlever les obstacles douaniers, lutter contre les abus des entreprises dominantes, mettre en œuvre des lois sur la concurrence en luttant contre les ententes… «Il ne suffit pas de promulguer des lois, mais il faut les doter de clarté juridique et des moyens nécessaires à leur application», conclut-elle.

Rente de position

Pour sa part, Nafaa Ennaifer, membre du comité directeur de l’Iace, précise que la rente découle des biens ou des richesses qu’on exploite et qu’on protège. Il n’existe pas uniquement de la rente dans le domaine de l’entreprise, il existe aussi la rente de position : ceux qui sont dans les administrations et qui accordent les autorisations, licences, crédits…captent une partie de la rente puisqu’ils font résister à tout ce qui est facilitation, enlèvement des licences… Donc, la rente est globale, c’est tout un système. Cette rente de position profite à une catégorie bien déterminée mais provoque de grandes frustrations et un sentiment d’injustice, ce qui limite l’accès au développement du pays.

«Dans le milieu de l’entreprise, derrière chaque position de rente, il y a une autorisation ou un agrément…

On parle souvent de la collision entre le pouvoir politique et le milieu des affaires…Il ne faut pas dire que chaque fois qu’il y a une entreprise et surtout une grande entreprise, il y a de la rente…

Malheureusement, tous les maux proviennent de l’administration tunisienne qui a tout verrouillé et bloqué.

Dans le domaine de l’entreprise, comme dans le domaine de l’économie de position, les exemples sont multiples et ne concernent pas uniquement les jeux d’influence ou de lobbys. On a sans cesse reporté une ouverture plus large de l’espace aérien au prétexte de défendre Tunisair sans prendre en compte que, ce faisant, on limite le nombre de visiteurs et affecte donc de nombreux autres secteurs et notamment le tourisme… C’est, donc, un système qui a créé beaucoup de distorsions et de répercutions extrêmement graves à l’économie ; lorsqu’on protège une entreprise au détriment de l’accès d’un autre opérateur, cela empêche son développement puisqu’elle ne va pas chercher de nouvelles technologies, cela booste aussi la corruption, encourage la migration vers le secteur informel, décourage l’activité productive…

La rente empêche, d’autre part, l’accès des nouveaux entrants qui seraient peut-être plus efficaces, plus ingénieux et qui permettraient peut-être également à ceux qui sont en place d’aller plus loin et plus haut.

Donc, il est impératif de libérer les énergies pour lutter contre l’économie de rente, faciliter les procédures administratives et l’accès au financement, renforcer la capacité de l’administration à gérer et à être un moteur de changement, aider les compétences à être un vecteur du changement… En un mot, l’économie de rente est la cause principale de la quasi-absence de grandes entreprises tunisiennes d’envergure internationale», explique-il.

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