Tout en créant un Conseil d’affaires tuniso-hongrois, outre les conventions de coopération bilatérale, notamment à travers l’EximBank hongroise, avec une ligne de crédit de 56 millions de dollars et un partenariat avec la BNA, les Hongrois croient en l’efficacité des relations sincères et concrètes pour relever les différents défis auxquels font face les deux rives de la Méditerranée, notamment celui de l’émigration et de la sécurité. Péter Szijjártó, ministre hongrois des Affaires étrangères et du Commerce extérieur, nous présente l’approche de son pays ainsi que certaines divergences au sein de l’UE quant à ces questions régionales.

La Tunisie bénéficie depuis un moment d’un statut de partenaire stratégique avec l’Union européenne. Pourrons-nous considérer que votre visite s’inscrit dans une logique de renforcement de ces relations avec l’Europe et qu’en est-il en matière des relations bilatérales tuniso-hongroises ?

Sur le plan bilatéral, nous avons une délégation de sept hommes d’affaires qui nous ont accompagnés et qui ont eu des rencontres avec des hommes d’affaires et des responsables locaux. Ces entreprises relèvent des domaines de l’énergie, de l’agroalimentaire, matériel de santé et gestion des eaux. La banque hongroise EximbBank a ouvert une ligne de crédit de 56 millions de dollars pour financer la coopération tuniso-hongroise des hommes d’affaires. Aussi, EximbBank vient de signer une convention de coopération avec votre banque nationale agricole, la BNA, pour financer les projets bilatéraux entre les entreprises des deux pays. Aussi, nous avons un conseil d’affaires qui est actuellement en place et nous avons discuté avec votre ministre de l’Economie à propos de ses prérogatives et son agenda de travail. Il y aura un suivi du financement des différents projets à travers le conseil d’affaires et l’EximbBank.

Pour ce qui est de l’Union européenne, elle est actuellement sous la pression de défis historiques dont notamment les challenges économiques et sécuritaires. Si l’on parle de la sécurité, c’est essentiellement lié aux flux migratoires. Et pour réduire les flux migratoires en provenance du Sud, nous devons travailler ensemble avec les pays de l’Afrique du Nord. C’est que plus ils sont stables plus leur capacité de stopper ces flux avant qu’ils ne submergent l’Europe est performante. Deuxièmement, nous croyons que l’Union européenne a besoin de plus de partenaires économiques externes, car elle est en train de perdre son poids dans l’économie mondiale. Il y a vingt ans, nous avions une part de 21% du PIB mondial, alors qu’elle n’est que 18% actuellement, sachant que le nombre des pays intégrant l’Union n’a cessé de croître depuis. Et en parlant de l’Afrique, c’est le continent des opportunités, des chances de croissance et du futur.

Partant de cela, nous croyons qu’un partenariat économique plus solide avec la Tunisie est très important pour l’Union européenne. C’est dans ce sens que nous sommes en train de pousser vers deux choses. La première concerne une convention de libre-échange profonde et compréhensive qui doit être parachevée entre la Tunisie et l’UE. Deuxièmement, au sein du groupe de travail dans lequel nous sommes et qui traite de la coopération sécuritaire, l’Europe doit apporter son soutien à la Tunisie afin qu’elle protège ses frontières et notamment la région sud afin qu’elle ne soit plus un point de transit pour les flux migratoires.

Nous, les Hongrois, nous avons entamé des actions concrètes, d’ailleurs une délégation d’hommes d’affaires nous a accompagné au cours de cette visite dont des entreprises exerçant dans les domaines de l’agriculture, de l’agroalimentaire, la gestion des eaux et de l’énergie. Ces derniers ont eu des discussions fructueuses avec leurs homologues tunisiens. Nous avons pu enregistrer une croissance de 38% des échanges commerciaux bilatéraux depuis le début de cette année. Aussi, en matière de santé, nous soutenons l’action de la Tunisie dans sa lutte contre la pandémie du Covid 19 et d’ailleurs nous venons avec une aide médicale dont 10 ventilateurs, 150 mille doses de vaccin…

Actuellement, le problème est que l’Union européenne et les institutions européennes à Bruxelles sont soumises au courant libéral international qui est très hostile à l’approche qui prévaut en Tunisie actuellement tout comme celle de la Hongrie. Nous ne croyons pas qu’un leadership fort et bénéficiant d’une large popularité est un problème, ce que Bruxelles le croit de sa part. Après les déclarations du mois de juillet du Président Kaïs Saïed, nous avons dû bloquer certaines initiatives à Bruxelles qui voulaient critiquer ce qui se passe en Tunisie. Nous, nous valorisons vraiment les efforts du Président tunisien et du gouvernement et finalement vous avez pu sortir de cette crise qu’a connue votre pays. Je pense que le mieux est de laisser les citoyens locaux décider de leur propre sort. Donc vous allez avoir des élections dans une année et si les citoyens approuvent ce que votre Président a effectué jusque-là ils vont le confirmer, sinon ils vont le désapprouver.

La dernière communication du G7 a bien suscité des réactions de refus d’ingérence de la part d’un nombre de partis politiques et d’organisations de la société civile tunisiens. Pourrons-nous voir une montée des tensions et est-il possible de voir l’assistance technique et financière européenne pour la Tunisie diminuer ?

Je pense que l’UE devrait normalement offrir son aide et assistance à ses partenaires, amis et alliés au lieu de les juger. C’est notre manière de penser les choses et malheureusement ce n’est pas la manière que tout le monde adopte à Bruxelles. La France, son Président et son administration sont plus sensibles aux régions francophones que les autres. Pour cela, je souhaite que les Français adoptent une approche politique plus raisonnable en ce qui concerne la coopération méditerranéenne, loin des jugements et des lectures politiques et idéologiques. Ce n’est qu’un souhait et je suis presque sûr qu’il n’est pas en adéquation avec ce qui se passe en réalité, puisque le Président français entre dans une campagne électorale et généralement, en ces moments précis, les problématiques politiques et notamment idéologiques refont surface avec force. Je sais aussi que la France avait réduit le nombre de visas accordés aux Tunisiens et je ne vais pas interférer dans des questions de coopération bilatérale mais je pense que ce n’est pas le meilleur moment de le faire.

Nous avons les mêmes appréhensions quant à l’élargissement de l’Union européenne. Nous sommes bien situés au centre de l’Europe, juste à côté du soi-disant Balkans occidentaux, qui sont en toute logique les premiers à être considérés si l’on parle de cet élargissement puisqu’ils sont entourés de pays faisant partie de cette union. Pour cela, nous pensons que l’UE devrait être élargie dans cette direction, cependant les Français ne sont pas trop enthousiastes pour cette idée. Je pense donc qu’au cours des six premiers mois de la présidence française de l’UE, la question des partenariats externes ne sera pas au centre de l’agenda de nos discussions.

Le Président français vient d’effectuer une visite à Budapest lors de sa dernière tournée européenne et les questions de la défense et le nucléaire ont été au centre des discussions Orbáan-Macron. Pourrons-nous voir un renforcement de l’intervention européenne dans notre région afin de faire face à la migration illégale, le terrorisme et assurer la stabilité des pays riverains ?

Pour nous Hongrois, nous avons plusieurs points d’accords avec les Français. Nous avons des convergences politiques et idéologiques, notamment sur la question de l’énergie nucléaire que tous les deux utilisent et qui est une énergie propre, soutenable et décarbonatée. Pour cela, nous ne sommes pas d’accord avec l’approche anti-nucléaire créée en Europe. Deuxièmement, nous sommes aussi d’accord avec le principe de souveraineté européenne et nous pensons que l’industrie de défense dans l’UE doit être renforcée et que l’Europe devrait être capable de se protéger par elle-même.

Quant à la migration, nous avons une position très claire et qui consiste à aider là où il le faut mais ne pas exporter des problèmes là où il n’y en a pas. Cela veut dire, au lieu d’encourager les gens à partir de là où ils vivent, nous devons créer des conditions qui leur permettent de rester et de ne pas chercher à partir ailleurs. Il faut se mettre d’accord sur la manière d’aider les pays africains, qui ont des problèmes avec la migration illégale, à mieux garder leurs populations sur place à travers des projets d’éducation, de développement économique, de soutien aux PME, renforcement des technologies, etc. Par exemple, la Hongrie, qui est un petit pays, est parvenue à accorder 132 millions de dollars en guise de crédits à des pays africains et finance 60 projets, avec une enveloppe de 15 millions de dollars, pour rebâtir des écoles, des églises, couvrir des dépenses de santé ou d’opérations dans des hôpitaux, etc., dans une perspective d’aider les populations locales à rester dans leurs régions respectives. Aussi, nous offrons, annuellement, 1.400 bourses d’études aux étudiants africains, dont 200 pour les Tunisiens. Notre approche est de les aider à acquérir des capacités pour qu’en repartant chez eux ils peuvent donner un apport à la modernisation de leurs pays. 

Au vu de la propagation de la pandémie du Covid 19 à l’échelle mondiale, quelles sont les perspectives de la coopération bilatérale entre la Tunisie et la Hongrie en matière de santé ?

Nous avons ramené avec nous 150 mille doses de vaccin, 10 ventilateurs et nous croyons que la vaccination est la seule façon de se protéger du Covid- 19 pour le moment. Cela tend à aider la Tunisie à accélérer sa campagne de vaccination pour permettre aux Tunisiens de passer à une situation plus stable.

Nous avons en Hongrie plus de 75% de personnes vaccinées et nous encourageons le reste à le faire. Nous avons un stock qui dépasse les dix millions de doses, ce qui permet une deuxième et une troisième doses à tout un chacun. Nous avons pu aider des pays africains avec plus de 2,5 millions de doses et nous sommes en train de construire notre laboratoire national pour produire le vaccin qui sera fin prêt l’automne prochain. On y produira Sinopharm et Sputnik, et nous sommes en négociations avec d’autres producteurs de vaccins.

Il y a eu des rencontres bilatérales de haut niveau durant les deux dernières années traitant de la coopération militaire. Où l’on en est quant à cette coopération ?

Pour la coopération sécuritaire bilatérale, nous procédons sur deux plans. Le premier est d’offrir des formations à vos forces de sécurité au sein de notre centre de lutte anti-terroriste, et le second concerne la formation de vos spécialistes de l’armée en démantèlement de mines et d’explosifs. Ces formations sont exclusivement bilatérales. Dans six mois, les formations dédiées à vos forces de sécurité seront entamées tout comme celles dédiées aux forces armées.

Photos: © Koutheïer KHANCHOUCH

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