Alia Rhaïem, l’autrice de ce recueil de nouvelles intitulé métaphoriquement «El-aoussej yatabarraâ min dhillih» (La ronce se débarrasse de son ombre), avance vers le lecteur à visage découvert, sans fard ni rimmel : aucune préface qui témoignerait de son talent de nouvelliste, aucune postface, non plus, ni épigraphe à l’ouverture du livre. Rien de tous ces éléments paratextuels qui auraient annoncé un peu l’univers de cette écriture nouvellistique ou qui auraient informé sur son autrice qui n’est pas une inconnue dans le domaine de la création littéraire féminine tunisienne, puisqu’elle a déjà, à son actif, d’autres livres de nouvelles et de poésie dont «Tin wa belawr» (Argile et verre-1994), «El khaïba tasbok el maout» (La déception devance la mort-1997) et «Ismek la yadolou alaïk» (Ton nom n’informe pas sur toi- 2001), «Selfi» (2021) ; et puisque aussi elle anime et produit depuis plusieurs années des émissions radiophoniques à la Radio régionale de Monastir joliment baptisée «Arouss El Bahr» (La Sirène).

C’est que Alia Rhaïem semble vouloir s’imposer, en tant que nouvelliste, auprès du lecteur seulement par la bonne qualité de son écriture. Là, elle ne se trompe pas du tout, car au-delà de tous les paratextes et fioritures, c’est le texte en lui-même qui compte en premier, et c’est à sa force et à sa beauté scripturaire qu’on reconnaît le talent de l’écrivain. Alors, Alia Rhaïem construit ce texte, son texte à elle, avec patience et beaucoup de maîtrise dans une langue arabe très soignée qu’elle s’applique à poétiser un peu et à un régime variable, souvent juste ce qu’il faut pour que cette langue devienne plus exquise et plus attrayante. Nul développement excessif de la jakobsonienne fonction poétique qui aurait rendu l’écriture opaque ou illisible. Tout ici se distingue par l’aisance de l’expression, la splendeur de l’image et l’écoulement naturel et simple des phrases, jamais gonflées, jamais alambiquées.

Le «je» énonciatif, qui ne nous paraît pas tout à fait un «je» autobiographique ou lyrique et que notre auteur met en œuvre dans pas moins de cinq nouvelles, aime à s’écrire dans des formes verbales plutôt imagées et savoureuses. Il est «une barque sans marin», «un arbre sans racines», «un oiseau sans ailes», «un horizon sans continuité» (p. 36) et il «souhaite disparaître sous la pluie de ses pleurs» (p. 74). Lorsqu’il se laisse remplacer, dans d’autres nouvelles, par d’autres pronoms personnels plus distants et moins subjectifs «il» et «elle», ce sont les mêmes formes langagières, élégantes et belles, qui reviennent et qui décident de la claire sympathie avec laquelle on accueille cette écriture simple et agréable de Alia Rhaïem. Seul le titre du recueil, qui est aussi le titre de la première nouvelle, est quelque peu cabalistique et requiert beaucoup d’effort pour que son sens soit déchiffré. Peut-être aurait-il été plus productif, sémantiquement et poétiquement, de trouver un titre moins énigmatique et plus captivant. Toutefois, ce titre n’amoindrit point la valeur de ces nouvelles, dont certaines sont joyeusement intitulées «La gardienne du soleil» (p. 19) ou «Journal d’une femme en colère» (p. 29) ou «Le banc public» (p. 41) ou «Ils égorgent les oiseaux» (p. 61) ou encore «Dans les billets il y a de la place pour tous les rêves» (p. 105). Rêves de femmes surtout, rêves d’amour et rêves du quotidien dans des espaces de vie marqués souvent de tension et traversés d’inquiétude et d’interrogation. Femmes et hommes sont inquiets dans l’univers scripto-imaginaire de Alia Rhaïem. Une angoisse, vague, mais constante, les accable de l’intérieur et dresse entre eux et leur propre épanouissement comme un écran invisible. C’est un relent de mort qu’ils ont quelquefois au fond de la gorge : dans la nouvelle placée sous le titre «Le labour dans la mer», le personnage raconte l’automne imprégné de sa mort. Il dit en tournant la métaphore : «L’automne de cette année a rompu ma relation avec les sources de la lumière qui me submergeaient par leur clémence, il a bouffé tous mes vœux et n’a laissé en moi qu’une seule envie qu’à chaque fois que je vérifie, je réalise qu’elle porte mon salut : je veux mourir» (p. 76).

Ailleurs aussi, dans ces beaux textes de Alia Rhaïem, il y a des cœurs brisés, des âmes fatiguées et des êtres désemparés, en dérive, emportés au gré d’une vie pénible et contrariée. Alia Rhaïem, pour ne pas laisser ses nouvelles verser dans le tragique, recourt à l’ironie. Une ironie intelligente et subtile qui, avec la grâce de l’expression, agrémente la lecture de ce livre prometteur.

Alia Rhaïem, «El-aoussej yatabarraâ min dhillih», 2001, 121 pages

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