Quelle crédibilité pour des sondages d’opinion qui nous font croire qu’un parti qui n’existe pas remportera les prochaines élections législatives ? Les derniers résultats des sondages d’opinion, largement relayés par les médias, nous montrent encore une fois à quel point il s’agit d’instruments manipulateurs et mensongers.

Selon le dernier sondage de Sigma Conseil, largement relayé par les médias et les réseaux sociaux, le patron de la chaîne tv Nessma, Nabil Karoui, est désormais classé numéro 1 dans les intentions de vote pour la présidentielle, quelques semaines après qu’il a officialisé sa candidature. Ces résultats font observer « bizarrement » que le parti de Nabil Karoui, qui n’existe pas notons-le, remportera également les prochaines élections législatives. En effet, les personnes sondées auraient choisi un parti qui n’existe pas pour voter en sa faveur durant les législatives. Fait qui nous amène à nous interroger, une fois de plus, sur la crédibilité de ces instruments de mesure d’opinion qui ne cessent d’influencer, orienter et même tromper l’opinion publique à quatre mois du scrutin.

Le fait d’exprimer son intention de voter pour un parti « fantôme » est porteur de plusieurs sens. Il s’agit en premier lieu d’un aperçu du fonctionnement douteux de ces bureaux d’études qui, parfois, créent implicitement des partis fictifs. Or, la réalité est tout autre, vouloir voter pour un parti inexistant n’est qu’un simple acte insignifiant et vidé de sens, puisqu’il s’agit de choix biaisés.

Ainsi, ces instruments, dont les financements et les modèles économiques sont fréquemment entachés de manque de transparence, dépassent leurs limites comme étant de simples outils de mesure et sondage d’opinion pour entrer sur la scène de la manipulation et la désinformation, en créant même des « symboles » politiques et des partis fictifs pour lesquels il faut voter.

Il s’agit, d’autre part, de plans et stratégies opportunistes pour essayer de manipuler notamment les avis des électeurs indécis, en leur présentant des partis comme des alternatives aux partis politiques déjà existants et opérant en toute légalité loin du trouble jeu de l’exploitation et l’instrumentalisation de la vie associative. Des plans qui sont synonymes de manipulation menaçant l’équité et l’égalité des chances entre les partis et projets politiques. Cette ascension en flèche de Nabil Karoui, avancée par les résultats de ces sondages, fait croire, d’autre part, que les personnes sondées sont parfois dépourvues de tout mécanisme critique et réfractaire face aux remous de la scène politique. En fait, certains aimeraient que tout soit joué d’avance, alors ils misent sur la méthode Coué en essayant de présenter les imaginations comme des certitudes. Car ils prétendent que l’imagination et les émotions, plus que la volonté, déterminent nos actes électoraux. Et, à ce point-là, l’électeur lambda peut soupçonner une tentative de manipulation. A cet égard, le fait de présenter des partis inexistants comme vainqueurs lors des prochaines élections n’est autre qu’une tentative de « façonner »  l’opinion publique et non pas la sonder.

Qui sont les sondés ?

Le phénomène des sondages n’est certes pas propre qu’à la Tunisie, puisqu’il s’agit d’une question qui touche tous les pays démocratiques, mais dans le contexte national l’enjeu est double : assurer toutes les chances pour faire réussir des élections qui s’annoncent décisives pour l’avenir d’une démocratie naissante, mais vulnérable. Pour passer à l’acte d’élection, il va falloir faire preuve, donc, de beaucoup de sagesse et de maturité en vue de choisir les décideurs de demain, mais au vu de ces sondages qui perturbent, sans cesse et presque quotidiennement, les esprits des électeurs tunisiens, on pense d’ailleurs à un matraquage médiatique, on commence à se poser des questions sur les projets manipulatoires qui menacent ce rendez-vous électoral.

Le choix de l’échantillon sondé est déterminant dans les sondages d’opinion et dans la manipulation des intentions de vote. Pour cela, on peut choisir, au hasard, les personnes interrogées, c’est la méthode aléatoire. Elle est très rarement appliquée en Tunisie, on lui préfère une autre méthode, celle des quotas, supposée être plus représentative, pour constituer un échantillon.  Les personnes ne sont pas tirées au sort mais répondent à des critères de choix : sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, région, gouvernorat…

Généralement, en Tunisie, ces bureaux, qui ne disposent pas de grands moyens techniques et humains, optent pour des échantillons qui ne dépassent pas les 1.000 personnes. Par exemple, le bureau Sigma Conseil opère ses sondages sur un échantillon de 800 personnes, tout en affirmant avoir représenté toutes les catégories sociales (âge, sexe, emplacement géographique…) et respecté les marges d’erreur. Mais 800 personnes ne peuvent en aucun cas prévoir les intentions de vote de l’ensemble des électeurs potentiels.

Les sondages constituent-ils cet instrument « innocent » de mesure d’opinion ?  Sont-ils vraiment capables de prévoir les résultats des élections ? Savent-ils vraiment nous dire ce que pense une population donnée ? Tant de questions, mais la réponse est une seule : les sondages ne sont qu’un argument de plus pour les politiciens, les analystes et même les médias pour influencer les choix électoraux.

Frénésie « sondagière » 

Ces derniers mois, une frénésie sondagière a marqué les paysages audiovisuel et politique, soutenue par des intentions de recomposer l’échiquier politique, d’où l’apparition surprise de nouveaux partis et de nouveaux candidats au Palais de Carthage dans les intentions de vote, supposées représenter celles des Tunisiens. En effet, la valse de sondages d’opinion s’est poursuivie tout au long de cette période préélectorale, certains se contredisent, d’autres sont allés dans le même sens, mais entre information et orientation de l’opinion publique, le fil est très fin, la manipulation des esprits des électeurs potentiels est dans le collimateur des bureaux de sondage, positionnés au croisement des intérêts politiques et économiques de certaines parties.

Loin de la Tunisie, il faut rappeler que certains médias ont revu leur politique en ce qui concerne la publication des sondages d’opinion. En 2017, « Le Parisien » avait décidé de suspendre les commandes de sondage politique qui ne permettraient plus, selon ce journal français, de saisir l’opinion de la société française.

Pour conclure, ce sont les propos d’un célèbre sociologue français qui résument la réalité des sondages. Pour lui, ce ne sont pas de simples instruments pour approcher l’opinion publique, ce sont des moyens pour fabriquer le débat public.

Charger plus d'articles
Charger plus par Mohamed Khalil JELASSI
Charger plus dans à la une

Laisser un commentaire