Les entreprises publiques connaissent depuis des années un déficit chronique. Nombre d’entre elles sont déstructurées. Elles se trouvent, dans certains cas, dans l’incapacité de payer régulièrement les salaires de leurs travailleurs et leurs fournisseurs. Et c’est à l’Etat qu’elles se tournent souvent lorsqu’elles sont en difficulté. C’est à lui d’éponger très souvent les dettes et de renflouer la trésorerie de ces entreprises. Alors comment ces entreprises—qui sont nécessaires au tissu économique et dont certaines d’entre elles réussissent aussi, sont productives et ont des plans de développement—peuvent-elles réussir à sortir de ce cercle vicieux ? Comment l’Etat peut-il diminuer le poids qu’elles sont en train de peser sur le trésor public et quelles sont les solutions concrètes et managériales à mettre en œuvre pour faire en sorte qu’elles soient à la fois productives et efficientes ?

Les entrepreneurs et les investisseurs n’ont cessé de multiplier les alertes et les mises en garde devant la dégradation du climat des affaires, mis à mal par une gestion bureaucratique et irrationnelle de l’économie. Ces coups de boutoir répétés placent aujourd’hui l’entreprise dans une situation gravissime, à telle enseigne qu’il s’agit pour elle désormais d’une question de survie.

Cris de détresse

Les entreprises publiques subissent des difficultés qui peuvent nuire sérieusement à leur activité économique. En clair, l’environnement n’est pas propice, hostile même, à l’amélioration de la compétitivité et au développement de l’entreprise tunisienne quelle que soit sa taille. Les difficultés, que cette dernière rencontre dans les domaines du crédit bancaire, la lourdeur administrative, la gestion, la gouvernance…, poussent le plus souvent son dirigeant à se préoccuper davantage du court terme que de se pencher sur les plans de développement à moyen et long terme. De même, les pouvoirs publics semblent  ignorer les cris de détresse des organisations patronales quant à l’état de la trésorerie de plusieurs petites et moyennes entreprises dont plus de 130 PME sont en voie de disparition. D’ailleurs, les organisations professionnelles et patronales avaient déjà tiré la sonnette d’alarme sur la situation des PME en difficulté. La crise économique que vit le pays s’est aggravée durant l’année 2020  après la pandémie du covid, au point de mettre les entreprises, en particulier les plus petites d’entre elles, les PME, en sérieuses difficultés de trésorerie.

La baisse de la commande publique et le blocage de certains budgets ont entraîné des crises de liquidités en cascade. En l’espace de quelques années, tous les secteurs de l’économie se sont trouvés affectés par une baisse d’activité. Sur le court terme, les organisations patronales et professionnelles évoquent le risque de disparition d’un grand nombre d’entreprises et de perte d’emplois.

Dans son rapport annuel de suivi de la situation économique de la Tunisie publié en 2020, la Banque mondiale indique que « les entreprises tunisiennes ont perdu une grande partie de leur dynamisme dans leur démarche. Sur la période de sept ans entre 2013 et 2020, les données indiquent un certain nombre de domaines dans lesquels l’environnement s’est amélioré et où la Tunisie enregistre de meilleurs résultats que ses voisins. Mais, plus généralement, les données indiquent un affaiblissement du secteur privé. Les entreprises investissent moins, elles sont moins innovantes, moins orientées vers l’exportation et, par conséquent, moins productives».

Le rapport appelle à « accroître la capacité des entreprises à entrer sur le marché et à offrir de nouveaux produits ou services, à s’attaquer aux goulots d’étranglement structurels qui compliquent leur accès au financement, à faire face à la détérioration significative des services douaniers et à élaborer une vision claire de la politique d’innovation afin de soutenir les secteurs dans lesquels l’innovation et l’avantage comparatif commencent à se manifester».

Prêts de l’Etat accordés aux entreprises publiques

Au cours de l’année 2019, le ministère des Finances a conclu 12 accords de prêts avec les entreprises publiques pour un montant global de 116.6 millions de dinars contre neuf accords de prêts en 2018, dont la valeur est égale à 97.9 MD. Quant à l’année 2017, elle a présenté une année exceptionnelle avec la conclusion de 15 accords de prêts pour un montant total de 715.6 millions de dinars, ceci est dû, essentiellement, à la conclusion de trois accords de rétrocession, à savoir : la rétrocession du crédit du Fonds koweïtien pour le développement économique arabe (Fkdea) au profit de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede), dont le montant est de 22 millions de dinars koweïtiens, la conclusion d’une convention de rétrocession du prêt accordé par le Fonds saoudien de développement au profit de la (Steg) d’un montant de 483.75 millions de riyals saoudien, et l’octroi d’un crédit du budget de l’Etat à la Banque tunisienne de solidarité (BTS) d’un montant de 125 MD.

Le ministère des Finances a également conclu 11 accords de prêts au cours des six premiers mois de 2020, pour une valeur de 94.7 millions de dinars. Les crédits accordés aux entreprises publiques au cours des années, 2017, 2018 et 2019 sont répartis selon les bénéficiaires. En effet, en 2019, le montant des recouvrements des échéances, au titre des crédits accordés aux entreprises publiques, a atteint 176.5 MD (dont 158.3 MD en principal et 18.2 MD en intérêts), soit une évolution de 12,4 % par rapport à 2018 (156.97 MD dont 137.99 MD en principal et 18.98 en intérêts) et 31 % par rapport à 2017 (119.3 MD dont 102.9 MD en principal et 16.4 MD en intérêts).

Les recouvrements réalisés au cours des six premiers mois de 2020 ont atteint 13,7 millions de dinars. Le volume des recouvrements pendant la deuxième moitié de l’année 2020 s’élève à environ 70 millions de dinars. Cette forte baisse des recouvrements en 2020 est due aux répercussions de la pandémie du coronavirus sur l’activité économique en général et sur la situation financière des entreprises publiques

Les entreprises publiques les plus endettées

Selon le rapport du ministère des Finances de l’année 2020, les arriérés sur les prêts accordés aux entreprises publiques ont enregistré une légère augmentation de 4% pour atteindre 855,7 MD à fin 2019 contre 818.5 MD en 2018 augmentant ainsi de 17% par rapport à l’année 2017 (701 MD).

La baisse du rythme d’accroissement de la valeur des arriérés sur les prêts accordés aux entreprises publiques à la fin de 2019 est expliquée par le rééchelonnement de ces arriérés relatifs à certains établissements, à l’instar de l’Onas, Tunisair et la Sncft pour des montants respectifs de 71,3 MD, 2,4 MD et 11,7 MD

Au cours du premier semestre de l’année 2020, les arriérés des entreprises publiques ont subi une légère baisse pour atteindre 852 MD. Ceci est dû essentiellement au rééchelonnement des arriérés de la Sncpa pour un montant de 230,4 MD.

Concernant les entreprises publiques qui ont enregistré des arriérés au titre des crédits extérieurs rétrocédés, «il est nécessaire de faire la distinction entre les crédits extérieurs pour le financement des projets d’infrastructure et dont l’Etat supporte le service de la dette (principal et intérêt) et les projets des entreprises publiques, au titre desquels elles prennent en charge, pour la partie relative aux équipements, fournitures et meubles, et l’Etat prend en charge le remboursement direct des bailleurs de fonds (en principal et intérêt) qui lui sera remboursé ultérieurement par l’entreprise publique en question».

Le recours à ce type de financement s’explique par l’incapacité de ces entreprises à conclure directement des prêts extérieurs, vu le déficit de leurs ressources.

Les arriérés des crédits extérieurs rétrocédés ont connu une forte hausse, passant de 302,2 MD en 2017 à 453 MD en 2019, représentant environ 53 % du total des arriérés des crédits accordés aux entreprises publiques, et cela peut s’expliquer par la dépréciation du dinar par rapport aux autres devises étrangères et la situation critique de certaines entreprises publiques qui souffrent d’un problème structurel, notamment la Société des transports de Tunis (Transtu) qui a continué à maintenir les mêmes prix de transport depuis 2011 malgré l’augmentation continue des coûts (prix du carburant, des pièces de rechange, salaires…). Les arriérés de la Transtu ont atteint 214,8 MD à fin 2019, ce qui représente environ 47 % du total des arriérés des crédits rétrocédés.

«Les arriérés de prêts accordés sur les ressources des fonds spéciaux du trésor (fonds de restructuration des entreprises à participation publique) sont restés stables au cours des trois dernières années 2017 à 2019, dans la limite de 31 millions de dinars, du fait que ce type de prêt est accordé aux établissements publics en liquidation ou en restructuration, ce qui représente environ 3,6% du total des arriérés des prêts accordés aux entreprises publiques».

Selon la même source, et en ce qui concerne les arriérés des prêts du Trésor, «il est à noter que ce type de prêt est accordé principalement aux entreprises publiques qui souffrent d’un besoin temporaire de liquidités résultant de la non-concordance des flux monétaires entre les recettes et les dépenses de l’entreprise. Certaines entreprises publiques ont recours à ce type de crédit pour financer leur déficit structurel, puisqu’elles n’ont pas la possibilité de bénéficier des crédits bancaires. A ce niveau, la Sncpa est considérée parmi les principales entreprises ayant des arriérés au titre de prêt du Trésor. Le montant des prêts a atteint 156,9 MD en 2019, soit 75% du total des arriérés de ce type de crédit».

En effet, la Sncpa connaît un déficit structurel résultant des politiques suivies dans la détermination du prix du papier, avec la hausse des coûts de production, ce qui a impacté négativement la situation financière de l’entreprise et un endettement envers le secteur bancaire en augmentation.

En outre, la Sncpa n’a pas été soumise à un plan de restructuration, ce qui contraint le Trésor à lui verser annuellement des fonds pour assurer la continuité et le fonctionnement de cette entreprise et lui permettre de poursuivre le rôle essentiel qu’elle joue dans le tissu économique et social.

Suite à l’accumulation des arriérés d’un certain nombre d’entreprises publiques, l’Etat fait recours au rééchelonnement de ces arriérés sous forme de nouveaux crédits avec de nouveaux échéanciers. Mais malgré les efforts de l’Etat pour alléger le fardeau de leur endettement, ces entreprises souffrent d’un déficit structurel ne permettant pas de respecter les nouvelles échéances et en conséquence les arriérés sont restés stationnaires.

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