Tribune | Ouvrir le champ des possibles ! : Des dangers de l’austérité et des alternatives (Suite et fin)

Par Hakim Ben Hammouda *

Cette vision sera à l’origine de la proposition formulée par le gouvernement dans les négociations avec le FMI. En effet, ce document met l’accent sur deux éléments essentiels. Le premier concerne le choix de l’austérité et le rejet de toute option de relance. Le second est relatif à l’idée sous-jacente qui considère qu’il n’y a pas d’autres alternatives en dehors de celle proposée par le FMI à la fin de sa revue en février 2021.   

Dans ce document, nous allons mettre l’accent non seulement sur la capacité de formuler des options alternatives qui seront plus efficaces et permettront de réaliser des résultats supérieurs au choix de l’austérité.

Analyse comparative du scénario de l’austérité et les options alternatives.

Dans cette note, nous avons effectué une étude comparative entre quatre scénarios quant à l’évolution de la situation économique dans notre pays au cours des quatre prochaines années, de 2022 à 2025, qui est la période couverte par le futur accord avec le FMI. Nous avons mesuré les résultats de chacun des scénarios à l’aide d’un modèle de la famille des modèles d’équilibre général calculable d’une grande complexité avec plus de 200 équations que nous avons construit il y a quelques années pour étudier les évolutions économiques dans les pays en développement. Ce modèle nous a donné des résultats d’une grande robustesse et précision. La mesure des résultats des différents scénarios nous permettra d’effectuer une analyse comparative des différentes options de politique économique.

Nous avons examiné les scénarios suivants :

Le scénario naturel

Ce scénario laisse l’économie se développer naturellement au cours des prochaines années et sans aucune intervention des politiques économiques ni réformes. Ce scénario a été indiqué dans le rapport de la revue du FMI lors de sa visite en Tunisie en février 2021.

Le scénario de l’austérité

Ce scénario a été également défini par le FMI lors de sa revue de février 2021 et a été repris par le gouvernement dans le document préparé par le gouvernement pour ses négociations avec le FMI. Il s’agit du scénario d’austérité dans la mesure où il cherche à opérer une grande baisse de la masse salariale, une réduction des subventions et la privatisation de certaines entreprises publiques afin de réduire les dépenses de l’Etat et par conséquent revenir aux grands équilibres macroéconomiques qui constituent la plus grande préoccupation du FMI.

Le scénario de la relance

Ce scénario fait partie des alternatives que nous avons formulées qui cherche dans une optique keynésienne à opérer une relance par l’investissement public et un affermissement de l’investissement privé avec une moyenne annuelle d’un milliard de dinars en plus de l’investissement prévu et rejeter toutes les mesures d’austérité du second scénario.

Le scénario de l’audace

Ce scénario reprend l’hypothèse du scénario de la relance et y ajoute une amélioration de la productivité des dépenses publiques qui provient de quelques réformes notamment en matière d’accélération et de facilitation des décisions d’investissement de la part de l’administration.

L’étude des résultats des différentes simulations montre la supériorité des scénarios alternatifs qui permettent de réaliser de meilleurs résultats économiques que celui de l’austérité.

Les effets sur la croissance

En matière de croissance, le scénario de l’austérité ne permettra qu’une croissance annuelle de 3% en fin de période qui reste faible eu égard aux grands défis de développement de notre pays et la nécessité par conséquent d’atteindre des niveaux de croissance élevés (voir graphique n°1).

En même temps, et si les performances du scénario de la relance keynésienne sont limitées, elles sont supérieures à celles du scénario de l’austérité. Le scénario audacieux nous permet de réaliser les meilleurs résultats en matière de croissance (Voir graphique n°1).

Les effets sur le déficit public

Même si nous prenons en considération, les objectifs du gouvernement et du FMI en matière de stabilisation et de réduction des déficits, nos simulations montrent que le scénario audacieux ne sera pas éloigné de celui de l’austérité. En effet, l’austérité proposée par le gouvernement ramènera le déficit public à -1,7% du PIB en fin de période alors que le scénario de l’audace le réduira à -2,3% (Voir graphique n°2).

Les effets sur la masse salariale :

Pour ce qui est de la masse salariale qui constitue l’obsession du FMI et le fondement des programmes d’austérité, nos simulations montrent que le scénario de l’audace donnera de loin les meilleurs résultats et permettra de la réduire en fin de période et la ramènera à 14,17% du PIB (Voir graphique n°3).

Les effets sur l’emploi

Les résultats en matière d’emploi constituent une différence majeure entre les différents scénarios dans la mesure où le scénario permettra une réduction significative du chômage à un taux de 12,4% alors que les scénarios de l’austérité le maintiendront à des niveaux très élevés (voir graphique n°4).

Dans cette contribution nous n’avons repris que quelques chiffres d’une étude détaillée et précise des effets des différents scénarii sur notre économie. Mais les résultats de nos simulations nous permettent de souligner la supériorité des scénarii de la relance keynésienne ou de l’audace économique sur ceux de l’austérité suggérés par le FMI et repris par le gouvernement dans son document de base. Cette suprématie s’observe non seulement en matière de croissance et d’emploi mais y compris pour parvenir aux objectifs de stabilisation du FMI et du gouvernement, notamment en matière de réduction des déficits et de la masse salariale.

Ces résultats nous invitent à repenser les scénarii proposés par le gouvernement dans sa négociation avec le FMI et à formuler des choix alternatifs.

Repenser la négociation avec le FMI et les institutions financières internationales.

Dans cette étude nous voulons insister sur l’importance et la nécessité de parvenir à un accord avec le FMI et les grandes institutions financières internationales et tous les partenaires qui ont exprimé leur soutien à notre pays et leur disponibilité pour nous appuyer dans notre transition.

Mais il est également important de définir une nouvelle stratégie de négociation qui se libère de l’hégémonie de l’austérité qui caractérise la vision du gouvernement et du syndrome de Tina qui se refuse de réfléchir sur d’autres options en matière de politique économique et d’ouvrir par conséquent le champ des possibles. Nous pensons qu’il est possible de parvenir à de meilleurs résultats économiques et sociaux et de sortir de la crise par le haut si nous armons d’audace et de courage dans une vision qui fait de la relance, du retour de l’espoir et de la libération des énergies ses chevaux de bataille.

Notre succès dans l’élaboration d’une nouvelle stratégie de négociation sera tributaire de trois conditions.

La première est relative à l’élaboration d’une nouvelle vision et d’un projet ambitieux et audacieux quant à l’avenir de notre développement et les options pour relever les défis de la transition économique. A ce niveau, les institutions de l’Etat doivent se libérer de la vision conservatrice et classique qui a dominé le champ des politiques publiques et commencer à réfléchir sur de nouvelles options et des politiques alternatives. Plusieurs pays ont entamé cette recherche dont l’Argentine qui traverse probablement la plus importante crise aujourd’hui dans le monde. Mais, l’ampleur de cette crise n’a pas empêché l’Argentine, avec l’appui de certains experts dont le prix Nobel Joseph Stiglitz, de réfléchir et de mettre en place des options qui ont coupé court avec l’austérité et ont fait de la relance économique le moyen de l’espoir et du rêve pour les populations et de la reconstruction du contrat social.

La seconde condition est d’ordre politique et social et concerne la participation des organisations sociales et syndicales et les composantes du paysage politique afin de construire un consensus large qui peut porter cette vision et l’appuyer. D’ailleurs, le FMI et les grandes organisations internationales ne cessent d’exiger la nécessité de respecter cette condition pour parvenir à un accord.

La troisième condition concerne la préparation technique précise pour ces visions et ces options avec notamment des études techniques rigoureuses qui serviront de base à nos négociations internationales. De ce point de vue, notre pays dispose des compétences techniques nécessaires capables de renforcer les positions de négociations par des études techniques solides et robustes.

Notre pays traverse aujourd’hui une crise économique et financière d’une ampleur sans précédent dans notre histoire. A notre avis, notre capacité de sortir de cette crise, même si elle difficile, n’est pas impossible à condition de nous libérer de l’hégémonie des paradigmes conservateurs et des politiques conventionnelles et que nous faisons d’imagination, d’audace et de courage afin d’élaborer de nouvelles options qui feront de la relance économique le moyen du retour de la confiance et de l’espérance collective de la réussite de notre expérience de transition.

H.B.H.

(*) Ancien ministre de l’Economie et des Finances, Directeur « Global  Institute 4 Transition »

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Mohamed Hédi Bchir, Hakim Ben Hammouda, Mohamed Abdelbasset Chemingui, DIVA, A CGE Model for the study of african diversification, Working Paper, African Trade Policy Centre, UNECA, Addis Abeba, December 2006.

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