A 49 ans, Mohamed Ali (Dali) Nahdi, acteur et réalisateur de plusieurs courts métrages, vient de réaliser son premier long métrage. Un film d’action sur le thème de l’embrigadement et du lavage de cerveau des jeunes par des terroristes. Une page récente de l’histoire de la Tunisie post-Révolution. L’auteur la relate avec plus de détails dans cet entretien.

«Moez, le bout du tunnel », votre premier long-métrage, a connu différentes péripéties. Si vous voulez bien les rappeler.

C’est ma première œuvre de long-métrage que je n’ai pas choisi. Je me suis retrouvé face à une situation qui m’a obligé à faire un long-métrage qui était, au début, destiné à être une série pour la télévision. J’ai tourné deux épisodes que j’ai proposés à des chaînes de télévision. Les responsables de ces chaînes ont apprécié le produit mais m’ont demandé le script de la suite de la série. Après lecture, ils ont répondu par un refus en raison du sujet abordé qui est le terrorisme, d’autant plus qu’à cette époque 2015, le parti Ennahdha avait son mot à dire dans le pays. Ils ont eu peur de s’investir dans un tel projet. J’ai dû donc transformer la série en film.

Vous avez dû procéder à une réécriture du scénario

Tout à fait, et de façon complètement différente. J’ai réécrit avec Slim Ben Ismail, en modifiant certaines scènes mais en gardant le canevas. J’ai supprimé dix minutes des deux épisodes tournés de la série parce qu’elles ne correspondaient pas à la version cinéma. Le problème essentiel est le manque de ressources financières. Un film d’action nécessite beaucoup de moyens.

Vous vous intéressez à l’histoire récente de la Tunisie après la Révolution que les Tunisiens ont vécue et connaissent déjà. N’est-ce pas un challenge d’en faire une œuvre artistique ?

Il existe plusieurs films qui se sont inspirés de faits réels. Les exemples sont nombreux. C’est l’humain, le social et le politique qui m’intéressent. C’est, certes, un film d’action mais il traite de questions sociopolitiques qui ont marqué la Tunisie. Ce qui m’intéresse essentiellement de raconter est le destin de Moez et d’autres personnages qui l’entourent. L’histoire d’un jeune qui veut être un comédien mais qui n’a pas réussi à le devenir, le terroriste, un beur, qui a vécu en France. Moez, un bon vivant, se retrouve malgré lui dans cette communauté qu’il n’a pas choisie et dont il subit  l’embrigadement et le lavage de cerveau. J’ai essayé de présenter quelques cas qui existent dans la réalité. C’était effectivement un challenge et une responsabilité. Il fallait donc être à la hauteur.

Dans quel genre peut-on classer «Moez, le bout du tunnel» : action, drame socio-politique ou historique ?

C’est un mélange de tout cela. En choisissant l’action, je voulais être différent de ce qui a été fait précédemment dans le même genre de films ayant traité le thème de la radicalisation. Je voulais explorer l’action qui est très difficile parce qu’elle exige beaucoup de moyens que nous ne possédons pas et encore moins les traditions dans ce domaine. Ce que nous avons vécu est très brutal. Nous avions une vision de l’extérieur, mais l’intérieur est très violent. J’ai énormément appris sur le plan technique.

Les films d’action américains ont visiblement une influence sur votre démarche. 

Assurément. J’ai fait mes études aux USA. J’adore les films de Scorsese, De Palma, etc. Mais je n’aime pas l’action pour l’action, mais l’action au service du déroulement et du développement d’une histoire et de trajectoire du personnage principal qui part d’une situation vers une autre.     

Le décor réaliste reflète bien l’ambiance angoissante et chargée de violence du film. Comment avez-vous effectué les repérages ?

On a eu beaucoup de décors et on a tourné dans plusieurs lieux. J’ai travaillé avec le décorateur Khalil Khouja, l’un des meilleurs de sa génération. Pour les quartiers, j’ai choisi entre le quartier où je suis né, à savoir Sidi El Bahri et Bab Lakouass celui de Seïf Manai (Moez). J’ai eu des facilités d’accès grâce aux habitants de ces deux quartiers que je connais bien. J’ai évité certains lieux que j’ai aimés, mais qui ont été utilisés dans d’autres fictions. Le décor du camp d’entraînement, je l’ai découvert par hasard grâce aux joggeurs de Radès. C’est un Fort fermé depuis l’indépendance et qui servait aux militaires allemands. J’ai tourné à Zaghouan, la Goulette, Lac….

Le casting est composé de comédiens professionnels et amateurs dont un chanteur Akram Mag. Comment les avez-vous choisis puis dirigés ?

Seïf Manai, le personnage principal, je l’ai fait jouer dans mon premier court-métrage «Le projet». Il a un naturel quasi inexistant chez des comédiens professionnels. J’ai pensé faire appel à un autre comédien mais je n’en ai pas trouvé pour le rôle de Moez, alors j’ai dû l’engager encore une fois dans ce film et je ne le regrette pas parce qu’il était dans le personnage qui, d’ailleurs, lui ressemble un peu. Quant à Akram Mag, c’est le choix de Saoussen Jomni bien que je le connaisse. On a fait des tests et j’ai trouvé qu’il collait bien au personnage. Ils sont entourés de professionnels qui leur donnent de l’assurance et les orientent dans la voie exacte.

Quelles sont les séquences les plus difficiles que vous avez tournées ?

Ce sont les séquences d’action qui ont été les plus éprouvantes au niveau du tournage. Comme on n’a pas de traditions dans ce domaine, le découpage a été difficile : le maniement des armes à feu, le champ contre champ entre le tir et l’impact de la balle. C’est une technique spécifique. On avait à nos côtés l’armée qui nous a fourni les armes et montré aux comédiens leur utilisation. On a tourné dans l’urgence.  Il fallait s’adapter aux exigences de l’armée. Les armes devaient retourner à la caserne avant 19h00. Il y a aussi la séquence du musée du Bardo qui a été tournée en une journée.   

Vous avez ponctué le film avec deux événements marquants : l’assassinat de Chokri Belaïd et l’attaque terroriste du Bardo. Peut-on dire que c’est un hommage rendu à ces symboles ?

C’est un hommage à Chokri Belaïd. J’ai tourné au même endroit où ce dernier a été assassiné. J’ai voulu archiver ces moments douloureux. Pour ce qui est de l’attaque du musée du Bardo et les touristes qui y sont tombés, c’est une agression à la culture, aux symboles,  je l’ai fait après mûre réflexion. J’ai également utilisé des images réelles d’archives qui constituent un choix artistique pour être le plus près possible de la réalité. Une décision que j’ai prise au montage.

La commission d’aide à la finition vous a accordé une aide dérisoire. Comment avez-vous bouclé la production du film ?

J’ai travaillé très tôt et gagné de l’argent sur les productions théâtrales de Lamine Nahdi que j’ai mis de côté et avec lesquels j’ai fait mes films. Il y a aussi l’aide précieuse d’Omar Ben Ali de SVP qui a coproduit tous les films avec le matériel : caméras, machinerie, éclairage, etc. Time studio qui a pris en charge le montage et l’étalonnage ainsi que les bénéfices de la vente du film «Fattoum», une petite aide à la finition du ministère de la Culture de l’ordre de 140 mille dinars qui m’a permis de terminer le tournage de la deuxième partie du film dont le coût est de 280 mille dinars. J’ai demandé une aide complémentaire du ministère de la Culture mais sans succès. J’ai des dettes que j’espère liquider avec la sortie du film dans les salles et payer les techniciens et comédiens qui ont travaillé sur le film. Le budget total est d’un million trois cent mille dinars.

Lamine Nahdi ne vous a-t-il pas secouru ?

Lamine a joué comme comédien, mais n’a intervenu à aucun moment ni sur le script, ni au tournage, ni au montage, ni au financement. Son intervention aurait été un handicap pour moi en raison des jalousies que suscite son succès. Je n’ai compté que sur mes propres moyens et ceux de mes amis.

Dans quelles salles sortira le film ?

Une première, le 9 février, au Pathé de Sousse, le 10 février au Pathé Azur City et le 11 févier au Pathé Géant en présence de l’équipe artistique.

Quels sont vos futurs projets ?

Je viens d’obtenir une subvention d’aide à la production du ministère de la Culture pour mon prochain film «Le 13e round» qui est de l’ordre de 450 mille dinars représentant 35% du budget total du film. C’est un pas très important pour la recherche d’autres subventions. Le scénario a été écrit sur trois ans par Sofia Haoues—d’après ma propre idée—qui a déjà collaboré sur deux films de Nidhal Chatta. J’ai commencé avec Rahma, mon épouse, et la directrice artistique à réfléchir au casting. C’est un film social sur la souffrance d’une famille tunisienne qui doit trouver les moyens pour sauver son fils malade. 

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