A la question «Pourquoi la Tunisie peine-t-elle à retrouver un nouveau sentier de croissance ?», la réponse est presque unanime : le modèle économique du pays est à bout de course. Si ce constat fait l’unanimité de tous les analystes, observateurs, experts et acteurs économiques, l’interprétation des causes de cet essoufflement reste diverse et différente. En tout état de cause, l’économie tunisienne fait face, aujourd’hui, à des défis de taille qui doivent être relevés pour lui permettre, non seulement, un nouveau souffle de croissance, mais aussi une résilience désormais indispensable à l’ère post-covid. C’est ce qui ressort en somme de l’étude sur les politiques publiques de développement en Tunisie qui a été réalisée par l’économiste Aram Belhadj et mandatée par l’Acet (African Center for Economic Transformation) avec l’appui de la Jica.

Le rapport de ladite étude a été présenté lors d’un webinaire organisé récemment, par le MEF (Maghreb Economic Forum), en présence d’experts et d’économistes.

L’étude s’est intéressée à l’analyse de l’évolution de la croissance, mais aussi de la productivité au cours des deux dernières décennies. Elle a permis d’identifier les vulnérabilités aux risques dans le contexte covid et les défis à relever pour renforcer la résilience de l’économie tunisienne.

Fragilité de la croissance

En ce qui concerne la création des richesses, l’économiste Aram Belhaj a fait savoir que la croissance du PIB, durant la période de 2000 à 2010, était relative à la performance des secteurs du tourisme, de l’agriculture et du phosphate. Il a ajouté, dans ce sens, que le déclin du taux de croissance était une conséquence naturelle de la combinaison de plusieurs facteurs externes et internes. L’étude révèle, aussi, que la décennie post-révolution a été caractérisée par une fragilité de la croissance, une fragilité liée à des considérations d’économie politique, notamment l’instabilité politique, la mauvaise gouvernance, le retard dans la réalisation des réformes… Belhaj a souligné, dans ce contexte, qu’ayant échoué à atteindre les objectifs tracés, les plans de développement ont recalé les différents problèmes auxquels fait face l’économie tunisienne, aggravant, de ce fait, la situation financière du pays.

Désindustrialisation de l’économie

S’agissant de la transformation sectorielle, l’analyse de l’évolution des différents secteurs économiques fait ressortir que les services marchands et non marchands ainsi que l’industrie manufacturière étaient les principaux contributeurs à la croissance, au cours de la décennie 2000-2010. «Il y avait une tertiarisation de l’économie mais elle était au détriment du travail qualifié, de la modernisation de l’industrie et de l’investissement dans la recherche et développement», a commenté l’économiste. Il a ajouté que la dernière décennie a été marquée par un changement au niveau de la structure des secteurs les plus contributeurs à la croissance économique avec un rôle important joué par les services non marchands et l’agriculture. De surcroît, l’économie souffrait d’une désindustrialisation due à la baisse des investissements, la taille des marchés qui est de plus en plus petite et la concentration sur un nombre réduit de partenaires notamment l’Union européenne.

Les facteurs contribuant à la baisse de la productivité du travail

L’étude met, également, l’accent sur la baisse de la productivité du travail au cours de ces deux dernières décennies (exception faite du secteur agricole). En effet, le rapport révèle que la dépendance au choc externe et le manque de diversification ont fortement impacté la productivité dans le secteur des services tandis que, pour le secteur manufacturier, cette baisse s’explique par l’absence d’une stratégie de développement des filières, l’émergence de problèmes de financement et le cloisonnement entre les secteurs on-shore et off-shore. Quant au secteur des industries non manufacturières, il s’est ressenti des troubles sociaux qui ont émaillé la période post-révolution. «La croissance de la productivité du travail était assurée en intra secteur et non pas en inter-secteur. L’absence de réformes structurelles a fait qu’il y avait beaucoup plus un “within effect” qu’un “structural effect”», a commenté l’universitaire.

Aram Belhaj a, par ailleurs, souligné que, d’une manière générale, les deux dernières décennies se sont caractérisées par une baisse continuelle de la croissance qui est due, principalement, à un ralentissement du progrès technologique dans tous les secteurs (à l’exception du secteur agricole). Il a ajouté que la croissance enregistrée, durant la période qui a précédé la révolution, manquait le «depth» (acronyme de Diversification, Compétitivité des Exportations, Technologie, Productivité et Human well being).

Espace fiscal, infrastructure, liberté économique et capital humain : les priorités identifiées

L’étude s’est également attardée sur les répercussions de la crise covid sur l’économie tunisienne. Selon l’économiste, l’impact du choc pandémique était substantiel et a aggravé les inégalités sociales. La riposte des autorités au covid s’est avérée insuffisante. Et la crise covid a mis à jour les vulnérabilités de l’économie tunisienne, notamment à l’échelle macro. Belhaj a classé ces vulnérabilités en quatre principales catégories, à savoir économiques en liaison avec le commerce et la globalisation ; climatiques et environnementales en rapport avec le stress hydrique et les ressources naturelles; sociales vu la dynamique de la population et les inégalités sociales accrues notamment par l’augmentation du nombre des femmes diplômées et les pressions qui vont en découler et enfin des vulnérabilités liées au changement technologique.

S’agissant des défis à relever dans la période à venir, ils concernent essentiellement, l’espace fiscal, l’infrastructure, la liberté économique et le capital humain. A cet égard, l’universitaire a énuméré brièvement les mesures phares qui, en les adoptant, peuvent remettre l’économie sur les rails. Sur le plan politique, Belhaj a fait savoir que la modification de la constitution et la mise en place d’une nouvelle organisation des pouvoirs publics seraient en faveur d’un alignement aux ambitions économiques réalistes de la Tunisie. Sur le plan économique, les mesures prônées par l’économiste visent à adapter les politiques publiques aux différentes transformations avec un nouveau système d’innovation, de recherche et de développement qui permet d’attirer les investisseurs étrangers. Il s’agit également de renforcer la contribution de la diaspora dans l’économie et de penser des politiques qui permettent de relancer les investissements publics (en référence aux grands projets d’infrastructure, de la logistique et du transport). En matière de capital humain, la résistance contre le phénomène du «Brain drain» est le défi majeur à relever.

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