Au marché de Bab El Fella, niché en plein centre-ville, les prix des denrées de base et des vêtements de la fripe sont moins chers qu’ailleurs, mais les gens pauvres n’y trouvent pas toujours leur compte à cause de la misère régnante…et une marchandise qui laisse parfois à désirer.

 En ce matin pluvieux de début de semaine, Tunis grouille de monde. L’accalmie générale du Covid-19, même si le dernier bulletin de santé en date fait état de nombreux nouveaux cas et d’une douzaine de décès, et la fin des vacances scolaires y sont pour beaucoup. Lundi 28 février 2022, au marché transformé en véritable souk, le monde est clairsemé, nombreux devant une sandwicherie ou un volailler et bien plus rares aux alentours d’un boucher. Le pouvoir d’achat du Tunisien a fondu comme neige au soleil si bien qu’il ne peut acheter ce qu’il désire, mais ce que sa petite monnaie peut lui procurer. Pourquoi quand on se rend dans ce marché, on trouve de «drôles» d’aliments, parfois proches de la péremption ou d’aspect incertain qui n’existent pas ailleurs ? Sans doute la gabegie régnante lui donne le cachet de marché anarchique et qui n’a pas lieu d’être et que le contrôle économique strict et rigoureux ne pourra agir que contre la survie de ce marché de l’infortune. Rien ne se pratique comme ce que l’on voit dans les marchés municipaux qui ne sont pas exempts de reproches. Tout va de travers et à vau-l’eau dans cet endroit. De la qualité des aliments à l’affichage des prix en passant par leur conditionnement ou leur conservation. Pour la friperie, on passera notre chemin…Parce que pour la petite parenthèse, l’échec annoncé des soldes durant cette deuxième démarque est dû à la concurrence déloyale de la fripe qui vend des habits à prix très réduits, certes, mais souvent en très mauvais état…

C’est que, certains Tunisiens ont oublié le goût de la viande ces derniers mois. Ils préfèrent acheter plutôt de la carcasse de viande ou de la peau de vache ou de veau beaucoup moins chers pour préparer leur pot-au-feu. A quelques semaines de Ramadan, mois du jeûne et de la piété, les choses s’annoncent bien pénibles pour les ménages des quartiers environnants. Au détour du marché, un boucher propose de la viande qui semble défier toute concurrence en termes de prix. Mais à y voir de plus près ce sont plus des restes de viande bovine loin d’être fraîche écoulée à plus d’un dinar le kilogramme. Un passant qui s’est arrêté net devant la devanture précise : «Dans ce tas, il y a des restes de veau qu’on est censé donner à manger aux chats !» Et pourtant, des citoyens consomment cette viande d’origine douteuse et incertaine, à peine consommable qu’ils achètent à deux, voire trois dinars le kilogramme.

La disette et une forme de pénurie

Le Tunisien souffre de la disette, avec la pénurie de l’huile subventionnée et l’envolée du prix du pain dans certaines boulangeries anarchiques et autres « points chauds » qui fixent les prix selon leurs propres critères. Revenons à nos moutons. La tabbouna, pain rond tunisien est proposée à 500 millimes dans ce marché. On marche vraiment sur la tête, car elle est censée s’écouler à 300 millimes. Les quelques badauds, qui arpentent l’allée principale du marché, pour acheter des fruits et légumes et de la volaille errent comme des âmes en peine. Au beau milieu de ce décor, un mendiant fait la manche, la main tendue inexorablement pour collecter quelques pièces. Bien que les prix soient 20 à 30% moins chers que ceux pratiqués dans les grands quartiers de Tunis ou de l’Ariana, le modeste client ne peut remplir son couffin. Le comportement des consommateurs qui achètent au compte-gouttes témoigne du très faible pouvoir d’achat du Tunisien qui habite la Médina de Tunis et sa périphérie.

Valse des prix

Les produits et les denrées de base voient chaque fois leur prix changer, selon leur origine, leur aspect, et leur état, au point de dérouter le consommateur. Ce dernier doit prendre son mal en patience pour savoir ce qu’il doit sacrifier ou concéder durant ses emplettes. Le prix du kilo de viande hachée oscille entre 12 et 16 dinars, et l’escalope de dinde se vend à 11 dinars le kilo. Mais quand on vous dit que les passants se promènent avec  maximum 10 ou 20 dinars en poche pour la plupart, on conviendra qu’il n’y a pas grand-chose à en tirer. Sauf dans quelques étals çà et là qui vendent des bottes d’asperges un peu abîmées à 400 millimes, des betteraves ou des carottes pour la cuisson à même le sol sur une bâche, à 800 millimes le kilo et encore ! Les dattes branchées dites «extra de luxe» s’écoulent à 6 980 dinars le kilo, ce qui est très cher pour le citoyen dans un pays producteur de dattes. Des oranges «Tompson» moisies sont proposées à 1 200 millimes et des pommes de terre, couleur et état pierreux à 1 100 millimes. Rien d’alléchant à se mettre sous la dent.

Des poulets entiers, dont la couleur a commencé à virer au gris sont écoulés à 5,5 D  le kilo, alors que d’autres poulets de meilleure apparence sont vendus à 7,4 D. Cherchez l’erreur ! Dans cette atmosphère lourde et empruntée, les vendeurs chantent, dans l’attente de jours meilleurs, la musique de Samir Loussif qui résonne pour des Tunisiens grands amateurs de mezoued (musique traditionnelle locale) pendant que dehors, on se chamaille encore ! Un marchand d’oranges et de bananes à la sauvette, placé en dehors du marché juste à l’entrée fait la moue. Un client achète une banane à la pièce en lui remettant un billet de dix dinars. Ce dernier lui a rétorqué qu’il n’a pas la monnaie à rendre (pour un achat de moins d’un dinar en l’occurrence). Le client abandonne, se désiste et fait demi-tour en rouspétant. Le vendeur ne s’empêche pas de trouver la monnaie de cinq dinars pour celui qui lui achètera, juste après, deux kilos d’oranges Tompson qu’il écoule à 1,980 D le kilo. Drôle d’ambiance.

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