Force doit rester à la loi.

Nous l’avions préconisé, depuis un bon bout de temps, sur ces mêmes colonnes de «La Presse» : pour prendre à la gorge les spéculateurs, il fallait avant tout revenir sur la décision de «libérer» le transport et de responsabiliser les gouverneurs en ce qui concerne le suivi de la logistique et les lieux de stockage des produits saisis et enfouis un peu partout, pour prendre en main le marché.

Cette pénurie, créée de toutes pièces par les spéculateurs, se prépare en aval au niveau des contacts établis avec les producteurs. Ils commencent par tout acheter sur pied. Une fois la récolte faite, ils se trouvent à la tête de quantités énormes, qu’ils font disparaître dans des dépôts officiellement déclarés ou illégaux,  nichés dans les cités populaires pour faciliter la surveillance.

De petites quantités, par voie de conséquence, atterrissent aux marchés de gros. C’est le moment d’imposer les prix. Ces prix ne chutent qu’à la faveur d’une constatation de l’état du produit. Pour preuve, les petits pois ont été longtemps maintenus à des prix dépassant tout entendement, en dépit de la bonne récolte. Et comme par miracle, ce prix chute de cinquante pour cent. Ce légume commence à jaunir et est en voie de devenir invendable. Il fallait s’en débarrasser.

Le même raisonnement est valable pour les artichauts. Ils ont commencé en produit de luxe pour être actuellement à la portée. Mais le mal est fait. Et comme ceux qui sont censés veiller sur ce secteur agricole ne vous parlent et ne s’inquiètent que de la «pénurie ou du renchérissement des engrais et autres intrants», on finit par ne plus rien comprendre.

Si ces grandes quantités avaient été mises de manière progressive sur le marché en suivant les procédures logiques, il y aurait eu moins de remous et beaucoup moins de problèmes aussi bien pour les producteurs que pour les consommateurs.

De toutes les façons, les quantités effarantes saisies un peu partout, prouvent que la razzia est la règle. Il faut tout ramasser, tout faire disparaître pour créer la pénurie et fixer le prix au désespoir de chefs de famille qui ne savent plus où donner de la tête.

Au tour des marchés

Le grain de sable mis dans la  logistique des spéculateurs, il reste maintenant à couper le chemin qui conduit aux revendeurs clandestins qui font partie intégrante du réseau mis en place autour des marchés municipaux. En effet, la majorité écrasante des marchés connaissent ces attroupements et ces bousculades que provoquent ces revendeurs qui sont, le plus souvent, des «employés» de ceux qui possèdent une échoppe au sein même du marché. Ils sont au service des spéculateurs qui leur fournissent des produits qui ne sont jamais passés par les circuits de distribution légaux. La noria des camions se charge de les ravitailler et de faire tourner les affaires.

On a beau leur courir après, ils disparaissent aussi rapidement qu’ils sont apparus, alertés par des complicités au fait de tout ce qui se passe, pour revenir le lendemain encore plus forts . On a bien tenté de les installer dans un lieu aménagé, mais en vain.

L’absence de rigueur, de discipline, le découragement des municipalités concernées et le manque de civisme ont  fait le reste.

Un seul moyen

La seule façon de priver les spéculateurs de leurs moyens de distribution serait de boucler les marchés. De toutes les façons, les rues, que ces revendeurs clandestins occupent, sont largement barrées. Toute la chaussée est généralement couverte  de produits ou ce dont on voudrait se débarrasser en le laissant sur place.

Devenues des bretelles de liaison qui ne servent plus à rien, il vaudrait les boucler pour la bonne cause. Ne devraient y entrer que les véhicules chargés, disposant de factures d’approvisionnement des marchés de gros.

Ces va-et-vient incessants provoquent, d’ailleurs, des embouteillages terribles. Pour remettre de l’ordre, il faudrait fixer des heures d’approvisionnement à l’effet de réduire ces encombrements et prendre en main la situation autour des marchés.

Les marchés de gros

C’est, en fait la, plaie de tout le système. La solution est aux alentours, de ces lieux et non pas à l’intérieur. C’est là que le plus souvent on prend en main le producteur en lui offrant de se dessaisir de sa livraison au comptant, sans passer par les marchés de gros et de se soumettre à des prélèvements et taxes. Par voie de répercussion, on se retrouve avec de petites  quantités offertes et des prix qui s’envolent faute d’offres conséquentes.

Les véhicules qui sortent de la zone à délimiter, devraient présenter leur «bon de sortie» pour justifier leur passage aux marchés de gros. Nous n’avions rien inventé et il n’y a rien de génial dans cette procédure. C’est de cette manière que cela se passe ailleurs, là où la loi est appliquée et les procédures respectées.

Pourra-t-on mettre un terme aux agissements de ces gangs organisés ? A voir le dynamisme de nos services de sécurité et de contrôle qui ont réussi en un temps record à remonter bien des filières, ce sera possible.

Dans l’état actuel des choses, la variété des produits saisis dans un même entrepôt prouve que c’est par le nettoyage par le vide que ces spéculateurs agissent, sans scrupules ni pitié  pour les consommateurs.

Le seul moyen d’avoir le dernier mot, est bien d’appliquer la loi.

La leçon à tirer

Indépendamment de cette question de spéculation, il nous paraît opportun de réfléchir et de tirer les  premières conséquences de cette guerre qui se passe à des milliers de kilomètres et qui menace le pain quotidien de bien des pays importateurs de céréales.

La Tunisie ce «grenier de Rome», n’est plus ce qu’elle était. Elle ne l’est plus, alors qu’elle possède encore ces  terres fertiles  et qu’elle a formé des techniciens et des ingénieurs agronomes de qualité, actuellement en chômage.

Personne n’a voulu prendre la responsabilité de les mettre à contribution pour marquer un terme à cette angoisse de voir un pays, théoriquement capable de se suffire à lui-même, dans bien des domaines, se poser des questions à propos de sa sécurité alimentaire.

Le ministère de l’Agriculture et les organismes qui dépendent de lui, ne semblent obnubilées que par une seule urgence : assurer la disponibilité des produits pour Ramadan.

Le reste  est secondaire. Alors que des milliers d’hectares de bonne terre sont en friche.

Celui qui mettra un terme à ce paradoxe entrera dans l’histoire et pourra prétendre à la reconnaissance des générations futures.

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