Rationaliser l’usage de l’eau est un chantier énorme qui doit être mené avec beaucoup de sérieux et de réflexion, étant donné que les impacts du changement climatique ne sont pas du tout optimistes…

C’est une réalité que nous devons affronter ensemble; de par le monde, l’eau est surexploitée, gaspillée et polluée à un rythme sans précédent. Et même si la situation n’est évidemment pas uniforme dans tous les pays, dans un contexte national marqué par l’explosion des besoins en eau et des risques accrus de pénurie, la Tunisie fait face aux risques les plus graves de déficit en eau. D’ailleurs, les études internationales l’ont confirmé à plus d’une reprise et aujourd’hui, la Tunisie est classée à la 30e position sur les 164 pays les plus exposés à un stress hydrique «élevé», à l’heure où de nouveaux défis tels que la sécheresse qui accompagne le réchauffement climatique s’imposent. Et au risque de pénurie, s’ajoute un grave phénomène de dégradation et de contamination de la ressource, résultant de la surexploitation des nappes phréatiques, de l’intrusion marine et de la pollution. Mais cette situation pourrait être plus grave qu’elle ne le paraît, si les mesures appropriées ne sont pas prises aussi rapidement.

Les réserves en eau gaspillées

La Tunisie est un petit pays qui compte actuellement 38 barrages, dont le principal est celui de Sidi Salem, avec une capacité de 550 millions de m³. Notre pays a un ratio en eau de 440 m³/habitant par an, et serait d’environ 360 m³/habitant en 2030, alors que le seuil de pauvreté hydrique est de 1.000 m³ par personne, ce qui nous classe dans la catégorie des pays à fortes pénurie en eau (moins de 500 m³/habitant par an).

Par ailleurs, les ressources en eau utilisables sont estimées à 4.6 milliards de m³ par an, avec des écarts de la pluviométrie dans l’espace et dans le temps, en raison de la situation géographique du pays, situé entre la Méditerranée et le Sahara. En effet, la pluviométrie varie entre 500 et 1.500 mm/an dans le Nord, une moyenne de 350 mm/an dans le Centre et moins de 100 mm/an dans le Sud du pays. Et donc, le climat tunisien est caractérisé par un régime pluviométrique particulièrement capricieux. Cette grande disparité peut être subdivisée comme suit : la région à climat humide à subhumide du nord-ouest, dotée de pluies abondantes, qui couvre près de 7% du territoire, la région à climat semi-aride du centre qui couvre près de 16% du territoire et la région à climat aride à désertique du sud qui couvre près de 77% du territoire. Ainsi, le nord constitue le château d’eau de notre pays alors que plus des trois quarts de la superficie de la Tunisie sont soumis à l’influence d’un climat sec et capricieux. Face à cette situation, la maîtrise des eaux de surface, la bonne gestion des ressources disponibles et la bonne gouvernance constituent une nécessité absolue pour satisfaire les besoins d’une façon générale.

A cette variabilité spatiale de la pluviométrie se greffe une variabilité dans le temps, faisant qu’à un cycle d’années pluvieuses succède un cycle d’années sèches, alternant ainsi crues et sécheresses au fil des années. A cela on ajoute que le changement climatique affecte de façon globale l’ensemble du cycle de l’eau. En conséquence, les précipitations diminuent par endroit, entretenant des sécheresses alors qu’elles augmentent ailleurs et favorisent les inondations. Face à cette situation de plus en plus précaire, il est indispensable, aujourd’hui, de tourner le regard vers l’avenir avant qu’il ne soit trop tard, car le problème pourrait s’aggraver si on ne tient pas compte dans les stratégies de mobilisation des eaux des effets négatifs du changement climatique.

La rationalisation, un chantier énorme

Avant d’évoquer la question de la rationalisation, il est important de souligner que pour le cas de notre pays, l’explosion des besoins en eau, liée à la croissance démographique, à l’urbanisation et à la diversification des activités économiques, entraîne une compétition croissante entre ses divers usages et remet en cause la place prépondérante de l’agriculture dans l’utilisation des ressources hydriques. En effet, à elle seule, l’agriculture consomme plus de 70% de l’eau mobilisée, alors que les usages domestiques représentent 17% seulement. A cet égard, les recommandations et les efforts des pouvoirs publics devraient porter sur la réduction des cultures consommatrices en eau (tomate, pomme de terre, fraise…) et l’augmentation de la productivité, l’amélioration des assolements, le développement du maraîchage et des fourrages d’hiver (pour l’élevage laitier)… Mais sur le terrain, ces recommandations sont restées lettres mortes, faute d’actions globales d’appui aux agriculteurs. Et donc, pour la Tunisie, rationaliser l’usage de l’eau est un chantier énorme qui doit être mené avec beaucoup de sérieux et de réflexion, étant donné que les impacts du changement climatique ne sont pas du tout optimistes : baisse des précipitations, augmentation des températures, hausse de l’intensité et de la fréquence des périodes sèches…, ce qui a un impact direct sur les ressources en eaux où les sols s’assèchent et les stocks d’eau de surface et souterraines diminuent, impliquant une baisse globale des ressources en eaux. A cet égard, pour garantir les besoins futurs en eau, il est indispensable de hiérarchiser les priorités, améliorer la gouvernance, renforcer l’économie d’eau et avoir une vision ainsi qu’une stratégie globales. Dans ce contexte, les techniques alternatives de gestion de l’eau prennent de plus en plus de l’importance, notamment l’utilisation de l’eau de pluie et la réutilisation des eaux grises.

Les eaux grises, une solution alternative

Lors d’un récent atelier organisé récemment à Tunis sur les «règlementations locales et outils de planification urbaine pour promouvoir la réutilisation des eaux non conventionnelles», les experts du Centre de recherches et des technologies des eaux (Certe) sont revenus sur les solutions basées sur la nature «SBN» pour le traitement des eaux grises en milieu urbain et ont présenté les avantages de ces technologies tout en insistant sur les modifications possibles des réglementations locales ainsi que les outils de planification urbain afin de favoriser et promouvoir la valorisation des eaux grises et des eaux de pluie en milieu urbain.

Par définition, les «eaux grises» sont les eaux qui sont issues des douches, bains et lavabos (eaux savonneuses) et sont considérées comme faiblement polluées, sans véritable déchet. Elles représentent les deux tiers (près de 70%) de notre consommation quotidienne et ces sources peuvent représenter plus de 80 litres d’eau par personne et par jour. Mais malgré leur poids important, à ce jour, la Tunisie recycle à peine 5% des eaux usées traitées. A cet égard, face à la rareté de la ressource eau en Tunisie, la valorisation des eaux non conventionnelles n’est plus un choix mais une nécessité et il est indispensable de prévoir le cadre juridique nécessaire à la valorisation des eaux grises à l’instar de ce qui a été fait pour la collecte et le stockage des eaux pluviales en vue d’une réutilisation en milieu urbain.

Dans ce même cadre, les chercheurs du Certe estiment que pour assurer le passage à cette nouvelle orientation et faire face aux problèmes de l’eau, il est indispensable de passer par la règle des 4 R : récupérer, réduire, recycler, réutiliser. Mais dans l’état actuel des choses, le manque d’un cadre réglementaire propice pour le traitement des eaux grises reste un épineux problème, alors que le recyclage de l’eau et son réemploi sont aujourd’hui encouragés dans plusieurs autres pays, puisque un recyclage aisé permettrait de les réutiliser pour les chasses d’eau des toilettes, l’arrosage, l’irrigation, le lavage des sols ou des véhicules, les mosquées, les unités sportives… Et donc, dans un pays en situation de pénurie d’eau absolue comme le nôtre, il est indispensable d’intégrer dans sa gestion la valorisation économique de chaque goutte d’eau et tout particulièrement les eaux usées domestiques.

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