L’ancien président de l’Ites, Hatem Ben Salem, estime que la politique européenne de voisinage doit évoluer davantage pour répondre aux défis de la Méditerranée, en tant que zone de paix et de prospérité. Pour ce faire, un dialogue d’égal à égal, où chacune des parties tient compte de ses intérêts mais aussi des intérêts communs, doit être mis en place.


L’intervention de l’ancien ministre et ancien président de l’Ites, Hatem Ben Salem, a porté sur les répercussions de la guerre russo-ukrainienne sur les pays sud de la Méditerranée. L’intervenant n’y est pas allé par quatre chemins pour mettre l’accent sur  les risques d’une crise alimentaire qui menace de frapper ces pays. Evoquant la place stratégique qu’occupe la Méditerranée dans le monde, Ben Salem a souligné que la région est devenue  une zone hautement crisogène où les conflits se succèdent et où les pays-clés de la coopération euro-méditerranéenne, à l’instar de la Tunisie, sont désormais déstabilisés et affaiblis. “ Cette Méditerranée représente 30% du transport pétrolier, 65% du flux énergétique vers l’Europe. Elle est aussi un des trois axes mondiaux de passage des câbles sous-marins, qui sont essentiels pour l’information mondiale, qui constituent 99% des flux de l’information mondiale. Donc, c’est une région qui, normalement dans le cadre de ce partenariat Union Européenne -Méditerranée du Sud,  aurait dû créer un espace de paix et de prospérité, mais qui constitue aujourd’hui une zone hautement crisogène”, a-t-il précisé.

Un repositionnement géopolitique

Et Ben Salem d’ajouter “ : D’abord parce qu’il y a beaucoup de conflits qui impactent négativement la bonne marche de développement de ces pays, et parce qu’aujourd’hui, les pays qui étaient des clés de ce partenariat sont aujourd’hui des pays faillis, en déroute, à l’instar de la Tunisie, la Libye, le Liban, l’Egypte et la Syrie. Nous sommes aujourd’hui dans une phase où ce Sud est très faible, très instable et si on  ajoute à cela la pandémie de la Covid, nous nous retrouvons dans une situation de très grande  fragilité”. 

Evoquant l’issue de la guerre en Ukraine, Ben Salem a expliqué que les pays méditerranéens font face aujourd’hui à un repositionnement géopolitique. Il a fait savoir que deux scénarios sont possibles pour la suite du conflit : si la Russie sort indemne de cette guerre, il y aura alors une multipolarité où la Russie, la Chine, mais aussi les Etats-Unis joueront un rôle essentiel pour l’avenir. Et si elle  risque de perdre dans cette refondation, le  monde sera encore plus unipolaire et  présidé par un pays qui, depuis quelques années, s’est déconnecté, de la région méditerranéenne pour aller vers la région Asie-Pacifique. “En face de ce positionnement, nous avons des pays faibles, déstabilisés, sans vision, sans concertation préalable avec une organisation de la Ligue des Etats Arabes, qui est très affaiblie, et de nouvelles alliances qui sont en train de se mettre en place au sein de cette rive sud de la Méditerranée et qui sont coordonnées par Israël, qui est en train de gagner énormément sur la scène. Des pays, dont les diplomaties sont désarmées, démunis de tous moyens de pression. Nous sommes devant une rive sud divisée devant le danger qui plane sur  cette Méditerranée», a-t-il affirmé.

Mettre en œuvre les révisions

douloureuses

Interrogé par La Presse sur l’action que la Tunisie devrait mener en urgence pour se prémunir contre les risques que fait peser le conflit russo-ukrainien sur sa sécurité alimentaire et énergétique, Ben Salem a souligné l’importance d’élaborer une vision et d’avoir  une volonté politique claire de moderniser les infrastructures de production et de redonner à l’agriculture et à l’industrie agroalimentaire la place qu’elles méritent. “La première chose à faire, c’est d’identifier, d’abord, le potentiel tunisien de production énergétique et évidemment de production alimentaire. Après, il est très important aussi de voir ce qui peut être fait au niveau des partenariats. Il est aujourd’hui clair que nous allons nous retrouver devant des marchés qui seront vraiment très tendus et que cette tension va impacter directement la Tunisie. La Tunisie peut se hisser dans les nouvelles chaînes de valeur qui sont en train de se mettre en place aujourd’hui”, a-t-il précisé.  L’ancien président de l’Ites a affirmé que cette crise peut être une occasion unique pour la Tunisie afin de pouvoir se repositionner et  se donner la possibilité de sécuriser ses sources d’énergie et de garantir sa sécurité alimentaire. “Cela ne peut pas être fait sans des révisions qui peuvent être douloureuses. Et je crois qu’il est important de dire la vérité au peuple et de faire en sorte que nos comportements puissent aussi changer parce que nous gaspillons beaucoup, et cela ne peut pas être accepté dans une situation de raréfaction et de renchérissement des matières premières”, a -t-il ajouté.

La politique de voisinage

doit évoluer

A une question posée par La Presse sur l’avenir de la politique européenne  de voisinage, Ben Salem a répondu que la guerre russo-ukrainienne va énormément impacter cette politique, dans la mesure où l’instrument de voisinage qui s’étale de 2021 à 2027 consacre déjà une somme dérisoire de 7 milliards d’euros à  12 pays tiers méditerranéens. “C’est une somme dérisoire par comparaison aux sommes colossales qu’on est en train d’investir dans les armements en Europe, dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne. J’estime personnellement que cette politique européenne de voisinage doit évoluer. On doit réfléchir non pas dans un espace crisogène en Euro-méditerranée, mais beaucoup plus dans une zone de paix et de prospérité partagée. Cela ne peut pas se faire sans la mise en place d’un dialogue d’égal à égal où chacun se respectant tient compte de ses intérêts, mais aussi des intérêts communs”, a-t-il souligné. 

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