La Tunisie compte près de quatre-vingt millions de pieds d’oliviers. Sur toute l’étendue du territoire, certains de ces arbres, que les générations, qui se sont succédé, ont sacralisés, sont plusieurs fois centenaires 

En organisant cette conférence, l’Association  Musée Joossor, que préside Mme Najet Ghariani, a-t-elle mesuré l’immensité, l’urgence et la gravité des questions soulevées ? Certainement, mais le plus attachant c’est qu’au terme de  cette conférence et une fois les  communications faites, les assistants ont quitté la salle avec un certain… regret.

C’est que les conférenciers et   conférencières ont su fixer, accaparer l’attention de leur monde en allant droit au but : il y avait effectivement urgence pour que les autorités compétentes  et tous ceux qui sont en mesure de protéger le patrimoine national naturel de ce pays se décident à agir.

Le temps passe, la nature et la…négligence (le mot n’est pas très fort) sont  en train de détruire ce que  nos aïeuls ont laissé en héritage.

Et c’est ce qui a donné à cette conférence, appuyée par la ministre de la Culture  (qui aurait dû  à notre sens assister ou se faire représenter), toute cette importance. Éveillera-t-elle les consciences et poussera-t-elle qui de droit à agir ? Nous verrons bien.

Personne ne réagit

« Ce n’est pas moi, c’est l’autre qui est responsable », c’est ce qui prévaut actuellement alors que la nature, et le climat, ont  horreur du vide certes mais aussi de l’insouciance.

De quelle manière  rendre compte des contenus de cette conférence ? Alors que les exposés présentés  se complètent mais surtout traitent de problèmes que bien des gens dans ce pays connaissent, surtout au niveau des « responsables », sans que personne n’agisse.  

Mais comment parler d’agronomie, d’oliviers millénaires et de leur protection sans remonter le cours du temps,  « sans nous rendre sur les traces de Magon de Carthage, Agronome carthaginois du IVe siècle av. J.C, auteur d’une encyclopédie en 28 livres qu’il rédigea en langue punique « Patrimoine agricole immatériel de la Tunisie et du Monde ».

De même, a poursuivi   Dr Chédlia Leila Ben Youssef, « Nous partirons à la recherche de ce qui reste des précieux conseils du célèbre agronome punique Magon de Carthage sur la culture de l’olivier qui figurent dans son encyclopédie perdue et qui fut copiée pendant 2000 ans ».

L’emprise intellectuelle et scientifique de Magon

C’est   grâce à lui que les mêmes plantations d’oliviers ont perduré pendant des siècles. L’agriculture française, elle-même, s’en est fortement inspirée. Il suffit de consulter Olivier de Serres, agronome français du XVIe siècle, pour se rendre compte de l’emprise intellectuelle et scientifique de Magon pendant des siècles sur l’agriculture de l’époque, bien que celui-ci soit totalement occulté, comme si son savoir-faire était devenu patrimoine mondial appartenant d’autorité à tous ». La Tunisie compte près de quatre-vingt millions de pieds d’oliviers. Sur toute l’étendue du territoire, certains de ces arbres, que les générations, qui se sont succédé, ont sacralisés, sont plusieurs fois centenaires. L’un d’entre eux est …millénaire puisqu’il porte bien son âge de deux mille cinq cents ans ! Oui vous avez bien lu 2500 ans certifiés et reconnus. Il se trouve à El Haouaria.

Ces milliers d’oliviers, plusieurs fois centenaires, sont un peu partout. Leur emplacement tient parfois de l’incroyable, surtout lorsque nous en voyons au milieu des vestiges romains.

Des « objets » de décoration

D’autres  se tiennent fièrement debout alors qu’on les néglige et qu’on les maltraite ? Comme celui qui est en plein centre-ville à Djerba.  Ceux, qui l’entourent, l’étouffent en exerçant honnêtement leur commerce. Les responsables et propriétaires des lieux ont concédé en location la place où trône ce vénérable témoin historique de ce qu’a vécu cette île qui avait, d’après Homère, fait tourner la tête ….d’Ulysse.  

Les Carthaginois y fondèrent des comptoirs, les Romains y construisirent plusieurs villes, développèrent l’agriculture et le commerce portuaire. Passée successivement sous domination vandale, byzantine, arabe, ottomane, puis française, Djerba est devenue, depuis les années 1960, une destination touristique privilégiée. Le docteur Imed Ben Salah a mis en exergue la richesse de Djerba en oliviers plusieurs fois centenaires et qui nécessitent entretien, protection et mise en valeur. Un patrimoine qui pourrait contribuer à l’essor touristique de l’île.

Imaginez un olivier plusieurs fois centenaire, ce qu’on en aurait fait en Suisse, en Allemagne ou en Turquie. Ces oliviers que l’on arrache pour en faire des « objets » de décoration, privés de soleil et d’espace, ne vivront pas longtemps. Ils vivront le temps d’un arbre quelconque en pensant à la bêtise humaine.

Résilience spécifique et richesse variétale

Le docteur d’État es-Sciences,  Ahmed Trigui,  a soulevé le cas de l’oliveraie tunisienne qui s’étend du Nord au Sud, dans des milieux aussi variés que restrictifs (les deux tiers) et qui renferme un patrimoine variétal d’une richesse inouïe et d’une performance inégalée.

Alors que Herodote (an 5 BJC) notait la présence de l’olivier au Nord-Est et à Kerkennah, des oliviers somptueux multi-centenaires (difficile d’en déterminer l’âge), ayant échappé à l’abattage anarchique (depuis les Hilaliens) sont encore présents dans quelques niches traditionnelles et témoignent, de par leurs rides, d’une résilience inégalée et d’un défi envers les aléas extrinsèques.

«Le Chant des Azouzats» ou la musique : Des Oliviers Millénaires Tunisiens

C’est un projet présenté par Sami Mheni et Zied Meddeb Hamrouni. Il a permis à l’assistance de doux moments de rêves bercés par les gammes musicales, qu’ils ont recueillies en enregistrant les sons émis par les «  Azouzets ».

« Les Réseaux Sociaux sont le lieu d’une «‘‘fertilisation croisée’’», et une source de créativité et d’innovation. Le projet de mise en lumière des oliviers millénaires auprès de l’opinion publique tunisienne est une innovation dans le paysage actuel.

On dit que la musique est un langage universel et nous sommes certains que nos oliviers millénaires, que nous avons décidé de surnommer « les Azouzats », ont des choses à nous raconter, à travers une musique qu’il nous faut écouter. Aujourd’hui, diverses démonstrations ont eu lieu à travers le monde pour faire émerger la musique des plantes et des arbres. Notre projet consiste à  réaliser la musique des «oliviers millénaires tunisiens ». Voilà, tout est parti d’un partage de vidéo.

La bioacoustique des végétaux

Et pourquoi ne pas faire chanter nos honorables Azouzats ?  Grâce à la bioacoustique, nous avons découvert que les plantes génèrent leur propre « cacophonie » de sons. Principalement émis aux extrémités inférieures et supérieures de notre gamme auditive, ce qui les rend très difficiles ou tout simplement impossibles à détecter pour nos oreilles.

La bioacoustique est une branche de la science qui concerne la production de sons par les organismes vivants et par ses effets sur ces derniers. Des preuves récentes indiquent que les plantes génèrent des sons indépendamment des processus liés à la déshydratation et à la cavitation. Notre projet vise à créer une œuvre musicale originale basée sur les sons émis par les oliviers millénaires. Ces sons seront enregistrés, analysés et traités pour donner naissance à l’œuvre musicale. L’objectif est de produire la première Symphonie des oliviers millénaires de l’histoire. En espérant la faire entendre au grand public dans des sites prestigieux tels que Les Amphithéâtres d’El Jem et de Carthage.

La prise en main des générations futures

Malheureusement, lorsqu’on  néglige, sciemment ou par ignorance,  ce genre de questions  relatives à la protection  de notre patrimoine national naturel, il ne faudrait pas être surpris par autant de désintéressement et de désinvolture. Et, c’est un des points soulevés par Mme El Jezzia Hammami: «La prise en main des générations futures, a-t-elle dit,   s’effectue tout d’abord auprès de la famille qui apprendra à l’enfant à aimer les animaux, les plantes, à respecter tout ce qui se meut dans son milieu ambiant, puis à partir des premières années de scolarité pour inculquer cette fierté d’appartenir à un pays qui a une histoire, un riche patrimoine à préserver et à promouvoir, pour faire en sorte, qu’une fois adulte responsable,  sa conscience l’interpelle ».

Des lagunes en détresse

Mme Oum Kalthoum Ben Hassine   a entretenu l’assistance des cas des lagunes tunisiennes qui font partie du patrimoine national naturel et qui sont dans un état lamentable. Devenues de véritables déversoirs, elles se meurent. C’est un sujet qui mérite d’être traité avec plus de consistance et nous le ferons une fois les lieux visités et les conclusions tirées.

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Un commentaire

  1. Moncef Bouchrara

    31/03/2022 à 15:10

    Bravo et Merci Si Kamel Ghattas pour cet article.

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