Par Olfa Daoud

«Papillon d’or» est un monde magique où le jeu des acteurs est pertinemment doublé de lieux filmiques déterminés de leur part comme des acteurs révélateurs d’une certaine capacité signifiante. Ces lieux sont essentiellement figurés en non-lieux afin de transmettre leur impact psychique au spectateur, et c’est l’agilité émotionnelle de celui-ci qui sera profondément mise à l’épreuve pour déceler le contenu psychique de ces lieux.

L’interprétation psychique des lieux dans le film de Bouchnak se traduit dans l’imaginaire spectatoriel comme une profonde implication dans la configuration d’un sens ineffable. C’est l’espace filmique qui est réalisé dans l’esprit d’une entité sémiotique qui dépasse sa spatialité filmique pour nous faire envisager un stratagème cinématographique octroyant aux lieux filmiques un rôle d’acteurs. Nous aurons à démontrer ainsi que le lieu cinématographique dans le film de Bouchnak dépasse sa prétendue circonspection accessoire pour se valoriser comme un «moment insolite», signe concret, canton d’un système sémiotique où il est désigné pour soi, et par soi comme ouverture aux jeux des signifiants. Les lieux ainsi valorisés dans leur aspect de non-lieux sont souscrits dans l’ouverture du sens, ils comportent de la sorte une capacité sémiotique égalant un langage insolite qui est exclusivement déterminé par leur nature psychique.

 

C’est dans la représentation spectatorielle que se conçoit une composition complexe d’affects générés par une certaine représentation des lieux amorcée par une verbalisation succincte capable de pousser à leurs extrêmes des émotions ciblées. Ainsi, la verbalisation excessive des injures et des obscénités dans la première partie du film comporte une manière d’adjuver les effets psychiques des lieux diégétiques pour un plus profond souci d’induction spectatorielle dans cet espace non-lieu. Proférer des injures et des insultes obscènes est un des moyens agissants dans la formulation d’un jugement chez le spectateur qui est censé deviner l’état émotionnel du protagoniste. Anna Laurenzen dit à ce propos : «La manière dont l’insulte réalise ses effets physiques n’est pas claire, mais les chercheurs spéculent que des circuits cérébraux liés à l’émotion sont impliqués. Selon les chercheurs, les résultats suggèrent que les insultes sont principalement un moyen d’exprimer une émotion forte, une colère, une frustration, une surprise et une exaltation. Les gros mots sont donc un moyen d’expression intense, succinct et puissant, même si certaines personnes les trouvent désagréables». Ainsi, même si la configuration spatiale de l’état psychique du personnage principal est bien rendue par la représentation des lieux dans «Papillon d’or», elle est encore plus adjuvée par cette structurante sémiotisation filmique, octroyée par le retentissement des injures proférées. Cette configuration spatiale des lieux non-lieux semble appuyée par l’embarras généré par ces verbalisations obscènes pour mettre en œuvre l’aliénation et la déperdition psychique du protagoniste. Mais encore, il se trouve que le metteur en scène en vise une plus grande impression de réalité pour une plus grande identification sociale. En fait, c’est le dialecte tunisien employé comme la langue principale dans le film qui figure cette identification comme une appartenance tunisienne puisque les lieux représentés n’en procèdent pas ainsi, vu qu’ils sont soigneusement conçus en non-lieux. Il se trouve aussi que les «gros mots» typiques au jargon endémique de la rue renforcent l’impression de réalité en portraiturant un vécu social embourbé dans la violence verbale. En fait, les obscénités abondamment proférées dans le film communiquent l’aliénation du protagoniste et portraiturent un non-lieu figurant un vécu social qui n’en reste pas moins obscène par son contenu dégradant, c’est comme s’il s’agissait de renvoyer au spectateur, en pleine figure, sa propre réalité sociale.

(A suivre)

*Docteur en sciences du cinéma, de l’audiovisuel, des technologies de l’art et des médiations artistiques

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