Par Amel Bouslama

Interagissant avec son luthiste Moufadhel Adhoum et son contrebassiste Vincent Noiret, l’artiste pluridisciplinaire contemporaine Ghalia Benali a fait vivre, à un public venu nombreux, une intense et flamboyante soirée. Puisant dans l’immense répertoire des poètes soufis, elle a chanté des vers du répertoire mystique arabe du Tarab, dont la musique était en majeure partie composée par elle-même, mais également des chansons de la diva Oum Khalthoum.

En raison de l’affluence record de spectateurs jeudi 28 avril 2022 dans la cour de l’Institut Français de Tunisie, le programme envisagé a été quelque peu modifié. L’écoute attentive de la salle, le recueillement que le chant spirituel exige, n’étaient pas au rendez-vous. Peu importe, l’artiste se doit d’être en mesure de s’adapter à son public et aux nouvelles conditions.

D’habitude, lorsqu’on assiste à un concert de Ghalia Benali, on entre comme pour et dans une prière. Tout est concentration et recueillement, traduit dans les termes suivants écrits par l’artiste : « L’âme s’élève et le cœur bat ». Ce n’est pas de la mise en scène faite pour nous mettre dans une ambiance appropriée et parce que le contexte du mois saint et pieux de Ramadan nous y invite. Dans ses créations, le spirituel entre constamment en résonnance avec la langue arabe littéraire. Les valeurs prônées par l’Islam font partie intégrante de la vie et de l’état d’esprit de l’artiste Ghalia Benali. Son chant est de nature spirituelle et va de pair avec ses convictions d’humilité, de sobriété, d’entraide et d’amour pour l’autre. Ce rituel est en harmonie avec une idée chère à l’artiste Ghalia Benali et qui constitue la clé de son art. C’est la présence à soi « Al houdhour » d’où l’appellation « El hadhra ». À ce propos, elle explique cet état de grâce en parlant de communion entre le musicien et son instrument, entre le chanteur et son public, entre le chanteur et le musicien, au point qu’une fusion a lieu entre les deux parties. À ce stade culminant, où la connexion est à son comble — tel que l’artiste en témoigne dans l’une de ses publications sur les réseaux sociaux —, le rythme du cœur de l’un et de l’autre se synchronise en se mettant à battre ensemble. Tout s’anéantit, seuls demeurent maîtres de l’instant, le chant et la musique qui s’élèvent dans les airs.

Il s’agit d’un état spirituel salutaire qui pourrait ne pas être de nature religieuse, dont le secret est le vécu intense de l’instant présent par la musique, le chant, la danse. Il est exprimé en terme arabe par « Saltana », un état euphorique, un lâcher-prise qui n’a d’équivalent qu’une joie intérieure, accompagnée d’un sentiment de paix et de sérénité.

La voix puissante et profonde de Ghalia s’élève. Elle étire l’instant en le dynamisant, affûte les sens et éveille notre conscience à ce qui est en train d’avoir lieu. Elle témoigne de son expérience de concert quand elle a chanté en Palestine, en l’exprimant ainsi en arabe : « Le déploiement de cette énergie titanesque à travers le chant et qui est cette communion « Al houdhour » est l’une des plus importantes armes de résistance capable de bombarder le moral du colon dominateur ». Plus loin, l’artiste enchaîne en écrivant : « La communion est l’état le plus important qui décrit notre existence sur terre, c’est la plus importante expérience que traverse l’être humain … Sois présent à toi et ne t’absente pas. » Cet état conducteur qu’est la présence à soi est ce fil qui guide le parcours artistique de Ghalia Benali dans tout ce qu’elle entreprend en art. Ses choix en matière d’écriture, de composition musicale, de texte écrit, dessiné et publié, de costume et accessoires accordés, de gestuelle et de danses adoptées, sont en résonnance. Cette invitation à être présent à soi est un appel non pas à se fondre dans une adoration béate du Créateur, mais plutôt à l’urgence d’une prise de conscience ancrée dans un réel complexe qui invite à une vigilance salutaire et à toute épreuve. L’art de Ghalia Benali possède la caractéristique de capter notre attention. Bien au contraire, ce n’est pas pour nous faire échapper à notre réalité, son art nous invite à être en pleine prise avec notre vécu, à nous donner le moyen de résister à ce qui nous fait mal dans un monde en perte de repères, où la consommation effrénée, l’accumulation de biens matériels, le show-business sont monnaie courante. Le chant devient, avec l’authentique artiste Ghalia Benali, un espace de liberté affranchi des tourments. En outre, il donne accès à une dimension qui nous fait pousser métaphoriquement des ailes pour libérer notre être profond.

A.B.

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