Rafika Bhouri, enseignante universitaire de littérature arabe et poète, a participé avec brio au forum de l’Association des Créatrices Arabes qui s’est tenu à Sousse, du 12 au 14 mai, autour de « La Triade interdite dans la création de la femme arabe » (C. notre article du samedi 7 mai 2022, dans ce journal). Elle est intervenue à l’ouverture de la première séance de ce colloque pour parler de sa façon personnelle d’investir les questions supposées être prohibées et qui sont la politique, la religion et le sexe, dans l’œuvre autobiographique qu’elle a publiée au cours des dernières années sous le titre «Fi el Miyeh el maleha» (Dans les eaux salées) et dont nous avons déjà rendu compte dans cette rubrique («La Presse de Tunisie», samedi 3 juillet 2021).

Ici, nous aimons à vous présenter un autre livre de cette chercheuse où il ne s’agit pas directement de cette «Triade interdite» longuement débattue par les communicantes dans ce colloque des «Créatrices arabes», mais de l’immense poète syro-libanais Nizar Kabbani (1923-1998) qui a été parmi les premiers à confronter, idéologiquement et artistiquement, cette dangereuse «Triade» thématique et culturelle, dans sa poésie. Une poésie à laquelle Rafika Bhouri est totalement acquise, comme d’ailleurs des milliers et des milliers d’hommes et de femmes qui ne résistent point au charme tentateur de cette poésie d’or et de lumière ayant beaucoup marqué les esprits et l’histoire de la littérature arabe contemporaine.

Mais là où Rafika Bhouri ne ressemble pas du tout à beaucoup d’autres, c’est lorsqu’elle transforme l’admiration, toute naturelle, toute légitime, qu’elle a pour Nizar Kabbani, en une volonté réelle de lire en profondeur, «littéralement et dans tous les sens» (Rimbaud), les textes de celui-ci et d’y circonscrire les procédés verbaux, tant lexico-rhétoriques que syntaxiques et musicaux, qui décident de ce haut régime de poéticité faisant la beauté dévastatrice des poèmes en vers et en prose de notre poète. Une beauté esthétique à laquelle on reconnaît le talent de Nizar Kabbani et qui est la source première de l’admiration ayant sans doute motivé le travail de recherche, fort intéressant, que Rafika Bhouri a conduit sur les œuvres poétiques de Nizar Kabbani.

C’est surtout au sixième chapitre de cette étude  intitulée «El marâ wa loôbatou el harf fi chîr Nizar Kabbani» (La femme et le jeu du graphème dans la poésie de Nizar Kabbani) que Rafika Bhouri, forte de son savoir rhétorico-stylistique, se penche très sérieusement sur la construction langagière et formelle de la poésie de Nizar pour y saisir tout ce qui est de nature à favoriser la poéticité très élevée de cette poésie écrite pourtant dans une langue arabe très simple, sans fioritures, et avec les mots les plus usités, les moins recherchés, et échappant le moins possible à la structuration syntaxique classique.

Dans ce sixième chapitre (pp. 81-121), comme à d’autres endroits du livre (pp. 41-43 et pp. 140-148), Rafika Bhouri sait apprécier le procédé fondateur de cette écriture fortement littérarisée, fortement belle, de Nizar Kabbani, et qui est naturellement la musique (le rythme et la texture sonore) comme dans toute bonne poésie, comme chez les alchimistes du verbe, classiques et modernes.

Par ses poèmes où la musique n’est pas qu’un simple indice de poéticité, mais le lieu privilégié, voire exclusif de la poéticité, ainsi que par ce qu’il dit, lui-même, de la musique dans son livre «Mon histoire avec la poésie, la sexualité et la révolte», cité dans cette étude de Rafika Bhouri, Nizar Kabbani donne raison à notre chercheuse qui ne se trompe point de chemin. Il lui donne raison ailleurs aussi, dans une conversation avec le non moins grand Mohamed Abdelwaheb, quand il précise que «la musique et les mots ne sont pas nés ensemble. L’homme a chanté avant de parler, parce que le langage est un moyen d’expression spontané lui permettant de se dire dans les états d’amour, de culte, de peur, de nostalgie et de souvenir (…). Je ne peux imaginer un art qui ne repose pas, dans ses racines premières, sur le rythme…» (Souâd EI-Hermezi, « Abdelwaheb» «Voix inoubliables», pp. 96-107).

Sur le rythme ainsi que sur la savante composition phonématique génératrice de la musique, Rafika Bhouri nous donne à lire des analyses des plus subtiles et pertinentes qu’elle illustre par de multiples vers extraits de plusieurs recueils de Nizar Kabbani.

C’est, somme toute, la fine «poussière d’or»  qui flotte sur des mots simples et les rend captivants, délicieux et émouvants à l’extrême, qui intéresse en premier Rafika Bhourî qui fait son objet ici, non pas de cette «Triade interdite» qui accable la femme arabe, mais des moyens linguistiques et artistiques que Nizar Kabbani a mis en œuvre pour évoquer la femme et tous ces interdits séculaires. Cette «poussière d’or», pour employer l’expression métaphorique de Roland Barthes (S/Z), elle la trouve essentiellement dans la musique, mais aussi dans les images (pp. 43-48 et pp. 113-124) et particulièrement la métaphore qui matérialise l’abstrait, dynamise le signifiant, apporte des couleurs et du mouvement à l’univers du poème et augmente la sorcellerie évocatoire.

A ce niveau aussi, notre autrice ne manque pas, non plus,  l’essentiel et saisit dans l’imaginaire métaphorique de Nizar Kabbani le principe générateur de cette beauté insolite, étrange et agréablement surprenante que Charles Baudelaire appelait, après Platon, «Correspondances» (Synesthésie) et que les poètes symbolistes ont exploité à fond pour que «Les parfums, les couleurs et les sons se répondent» (Baudelaire) et pour que le régime de poéticité soit le plus élevé possible, le plus ravissant et ensorceleur.

Pour illustrer cette mystérieuse théorie des «Correspondances» qui préside à la construction métaphorique de Nizar Kabbani, Rafika Bhouri multiplie les exemples. Elle les puise dans «Kalet li essamra» (La brune m’a dit), comme dans «Houbi wa rasm bel kalimet» (Mon amour et la peinture avec les mots) ; recueils publiés par notre poète, respectivement, en 1944, 1961 et 1967.

Sa démarche très soutenue et très rentable consiste en un va-et-vient permanent entre les textes de Nizar et le commentaire analytique et interprétatif appuyé sur une bonne documentation bibliographique.

Toutefois, le livre de Rafika Bhouri, comme son titre l’indique clairement, n’est pas qu’une approche exclusivement rhétorique et stylistique. Il offre aussi une réflexion thématique fondée sur le topo de la femme. Topo privilégié de Nizar Kabbani, avant la politique et avant la patrie. Topo majeur sans lequel la poésie de notre poète n’aurait pas suscité tant de polémiques, tant de diatribes et d’apologies !

C’est que l’attitude psycho-mythologique de Nizar Kabbani par rapport à la femme arabe est quelque peu trouble. A sa lecture attentive, on craint toujours de reconnaître, dans la formation sédimentaire de sa pensée émancipatrice, quelque chose ayant trait à la féodalité, c’est-à-dire, en clair, quelque chose qui fait de la femme, au mépris de tout projet de liberté et d’égalité, un simple bel objet de plaisir et de confort masculins où l’âme de l’être féminin se perd pour laisser place aux fantasmes du mâle frustré, prisonnier de son animalité primaire, et sans cesse réconcilié avec son inconscient de patriarche. Rafika Bhouri cite ici d’abord les détracteurs historiques de Nizar, tels que Echeikh Ettantaoui, le poète libanais Illia Haoui, le critique Mikaêl Emtanyoun, le docteur Christo Nejm et Abass-Mahmoud El-Akkad que Nizar Kabbani, sûr de lui-même et fort de sa notoriété, n’hésitait pas à traiter tous de «crétins», dans un poème, et de «lâches», dans un autre. Rien ni personne ne semblait l’impressionner vraiment tant il avait le sentiment que l’avenir et la postérité étaient pour lui, quelle que fût la vérité de l’image qu’il donnait de la femme. Car l’essentiel était ailleurs que dans la morale ou l’idéologie.

Sur ce thème, on trouve parmi les références de notre chercheuse l’ouvrage très judicieux de Nabil Khaled Abou-Ali «Nizzar Kabbani, chaîr el marâa wa siyassa» (Nizar Kabbani, poète de la femme et de la politique), où celui-ci, sans méconnaître le grand talent artistique de Nizar, signale, dans de longs développements, cette «chosification» de la femme par ce même «poète de la femme» que ne motiveraient, d’après certains, que le désir et la soif du corps, du moins dans la première étape de sa création, avant d’évoluer vers une étape plus mûre, plus constructive et intéressante où la femme retrouve, dans les syllabes illuminées de Nizar, son humanité essentielle.

Rafika Bhouri, à travers les chapitres 3, 4, 5, 7 et 8 de son ouvrage, décrit, en les analysant, les différentes mutations de l’attitude mentale de Nizar Kabbani à l’égard de la femme arabe, être et métaphore de la patrie et de la liberté. Métaphore absolue qui atteint son apogée dans le célèbre morceau de bravoure que Nizar compose à la mémoire de sa femme Belkis, tuée dans l’attentat perpétré en décembre 1981 contre l’ambassade d’Irak à Beyrouth ! Quelle douleur et quel poème !

Acquise sûrement à la poésie de Nizar Kabbani, comme nous autres, admirative sans doute, même si elle évite de libérer dans son ouvrage les marqueurs apparents de la subjectivité, Rafika Bhouri, par sa très bonne connaissance de l’objet de son étude, par ses analyses minutieuses ainsi que par la langue arabe, tout aussi solide que nuancée et élégante, dans laquelle elle s’exprime, a su rendre justice à un poète grand et vrai qui a été, durant plus d’un demi-siècle, l’initiateur et le maître incontesté de beaucoup de poètes arabes contemporains : «S’il y en a un seul qui ne s’était pas influencé par Nizar Kabbani, qu’il lève donc le doigt !», demandait alors l’autre grand poète Mahmoud Derwich.

Rafika Bhouri, «El marâ wa loôbatou el harf fi chîr Nizar Kabbani», Sfax, Éd. Mohamed-Ali El-Hammi, coll. «Fawanis», Grand format, 167 pages.
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