Habib Bouzgarrou ne se reconnaît plus dans le football contemporain dit «professionnel», avec son jeu poussif et ennuyeux, et ses acteurs voraces qui ne pensent que fric.

Durant une bonne douzaine de saisons, il a servi avec fierté et dévouement la cause de son club de toujours, l’Union Sportive Monastirienne.

Latéral droit d’une rare élégance, il égrène pour nos lecteurs des souvenirs qui lui sont restés cher.

Habib Bouzgarrou, dites-nous pour commencer, quel est votre but que vous n’oubliez toujours pas ?

A vrai dire, ce but-là, je ne l’ai pas inscrit. Mais j’y ai participé de façon décisive. Il est d’ailleurs resté dans les annales à tel point qu’il a été choisi le meilleur but du mois par l’émission TV «Dimanche Sport». Quant au sélectionneur de l’époque, Mokhtar Tlili, il a dit qu’un tel but, on ne le réussit presque jamais dans un match, mais plutôt aux entraînements. Cela s’est passé en coupe de Tunisie, contre le Club Athlétique Bizertin. Notre gardien Jalel Maghrebi me sert le ballon dans notre surface de réparation. J’entreprends trois «une-deux» avec Skhiri. L’action est parachevée par Abdessattar Gachabi dans les filets adverses. Un goal «coast-to-coast», d’un but à l’autre:un vrai petit bijou.

Qui vous a fait signer pour l’USM ?

Un dirigeant monastirien, Jemaâ Khedher, qui m’a vu jouer dans le quartier. J’ai signé en même temps que Jalel Grichi et Mourad Klila qui n’allaient malheureusement pas percer jusqu’à la catégorie seniors. A mes débuts, j’ai trouvé dans l’effectif Mohamed Salah Mhalla, Kamel Haddad, Bouraoui Jammali, Habib Jaziri…

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer le football ?

Comme la plupart des parents, ils étaient contre. Mon père Chaâbane et ma mère Habiba voyaient d’un mauvais œil ce sport qu’ils considéraient comme une occupation de voyous et source de dépravation. D’ailleurs, j’ai longtemps joué à leur insu. De ce fait, ma carrière de jeune footballeur n’a pas été très régulière. Une fois, je jouais, puis j’arrêtais pour un bon moment. Nous étions trois sœurs et un frère. En fait, mon père s’était marié une première fois avec la sœur du président Habib Bourguiba, Aïchoucha, avec laquelle il a eu trois filles et un garçon. A la mort d’Aichoucha, il s’était remarié avec ma mère Habiba avec laquelle il a eu trois filles et deux garçons. En fait, avec les enfants d’Aichoucha, nous composions une famille-unie. 

Quels furent vos entraîneurs ?

Dans les jeunes catégories, Frej Ajina, Hedi Gdouda, Hedi Merchaoui et Lotfi Benzarti. Chez les seniors, les Allemands Dieter Schulte, Manfred Honer et Gerhard Wolfgang, le Yougoslave Radojica Radojicic, Ameur Hizem, Faouzi Benzarti, Ridha El May, le Russe Alexandre Shteline, Salah Guediche et l’Algérien Abdelhamid Zouba.

Entre 1981 et 1993, vous avez joué à l’USM. Avez-vous jamais connu la Ligue 2 ?

Non, l’USM n’avait alors jamais été relégué en deuxième division. Elle a pourtant failli l’être en 1990-1991. En toute fin de saison, nous étions condamnés à un véritable exploit: remporter les cinq dernières rencontres pour éviter le purgatoire. Ce défi a été brillamment relevé. Nous étions même allés gagner sur la pelouse de nos concurrents directs, l’Olympique de Béja et le Sfax Railways Sport. Celui-ci n’avait pourtant besoin que d’un nul, mais nous l’avions battu dans son antre (1-0) grâce à un but que j’ai eu la chance de marquer à la 85e minute. L’arbitre était alors algérien.

De qui se composait votre équipe ?

J’ai évolué avec un tas de joueurs disciplinés et dévoués aux couleurs bleu et blanc. Dans les bois, il y avait Mhalla, Kamel Kacem, Imed Chemli et Jalel Maghrebi, venu de la Stia de Sousse. En défense, mon cousin Chokri Bouzgarrou, Laâtiri, Khaled Laâmiri, Naceur Sallem, Nejib Kahna, Ridha Jaziri, Mustapha Nabli, Lotfi Khechine, Naceur Khalfouni, Ghazi Baouab, Mongi Saidi, Kamel Trimech… Au milieu, feu Ryadh Betbout, Ahmed Chnane, Zouheir Chebbi, Abdessattar Gachabi, Abderrazak Karbia, Fethi Benzarti, Nabil Kalboussi, Abdelhamid Korbi, Adel Moussa, Habib Jaziri… Et en attaque, Lotfi Rhim, Kamel Haddad, Hichem Mehri, Fethi Skhiri, Kamel Zrafi, Fayçal Zidi, Mohamed Belaid, Karim Besbès, Abdelkader Stambouli, Bouraoui Jammali et Adnène Laâjili qui a terminé la saison 1986-1987 meilleur réalisateur de la D1 avec 14 buts.

Avec l’équipe de Tunisie, vous avez fait partie de la malheureuse expédition des Jeux africains 1987 à Nairobi où l’équipe de Tunisie a perdu ses trois matches de poule et se fit éliminer d’entrée. Que s’était-il passé ?

J’ai disputé les trois rencontres des J.A. 1987 : défaites contre le Kenya (2-0), Madagascar (3-0) et le Cameroun (3-1), puis en match de classement face au Sénégal (1-0). Notre sélectionneur était le Français Jean Vincent. Il n’allait d’ailleurs plus revenir en Tunisie après ces Jeux. Certes, nous avons fait un mauvais tournoi, mais peu de gens savent dans quelles conditions nous avons séjourné là-bas. La première nuit, après notre arrivée à Nairobi, nous avions dormi dans le bus. On ne mangeait presque rien car à la Maison des jeunes où nous avons été admis, la restauration était désastreuse. Les conditions étaient vraiment indignes d’un tournoi continental.

Mais il n’ y eut pas dans votre carrière internationale que ce «traumatisme». Vous avez également goûté au triomphe de la qualification pour les Jeux olympiques 1988 à Seoul…

J’ai suivi la rencontre devant l’Egypte au Caire à partir du banc des remplaçants. J’étais blessé. En fait, j’ai été convoqué pour la première fois par Youssef Zouaoui pour les besoins de la tournée à Oman et Qatar… J’avais auparavant évolué en sélection Espoirs, drivée par Habib Mejri contre la France «B». Avec la sélection «A», j’ai également disputé les rencontres amicales contre l’Algérie, la RDA, la Bulgarie, Saint-Etienne… J’ai connu quatre sélectionneurs: Youssef Zouaoui, Taoufik Ben Othmane, le Français Jean Vincent et Mokhtar Tlili.

Quelle différence existe-t-il entre le foot d’hier et d’aujourd’hui ?

Jadis, c’était de l’amateurisme, le joueur aimait vraiment son club et cherchait à lui assurer le meilleur palmarès possible. Avec l’avènement du professionnalisme, la seule chose qui intéresse le joueur s’appelle l’argent. Que son club perde ou gagne, peu lui importe, pourvu qu’il touche salaires et primes jusqu’au dernier sou.

Est-ce à dire que vous n’encourageriez pas vos enfants à épouser une carrière sportive ?

Non. Naguère, c’était un foot de «zouaoulia», de pauvres. Aujourd’hui, c’est un foot de fils à papa. Les parents les plus riches imposent leur progéniture dans une équipe par l’intermédiaire de l’aide guère désintéressée qu’ils apportent. Malheureusement, cela se fait au détriment de jeunes très doués mais qui ont «le tort» de ne pas être nés riches.

A propos, combien d’enfants avez-vous ?

J’ai quatre enfants, deux garçons et deux filles: Chaâbane, Mohamed Chadi,  Chaïma, et Cyrine. Je me suis marié en 1990 avec Wassila. La famille, c’est toute mon existence, mon bonheur.

Quel est votre meilleur souvenir ?

La 5e place obtenue sous la direction de l’Allemand Honer. Naturellement, j’aurais aimé remporter un championnat ou une coupe avec l’USM.

A votre avis, quels sont les meilleurs joueurs de l’histoire de l’Union Sportive Monastirienne ?

Mahfoudh Benzarti, que je n’ai pas vu jouer, j’étais trop jeune pour cela, Nouri Hlila et Bouraoui Jammali.

Et ceux du football tunisien ?

Les représentants et symboles de la génération argentine Hamadi Agrebi, Tarek Dhiab et Attouga. J’ai vécu l’épopée argentine avec passion et fierté. La Tunisie, qui représentait tout le continent, a assuré la première victoire de l’Afrique en coupe du monde. Cela a ouvert la voie à davantage d’équipes africaines au Mondial. Nos participations suivantes n’allaient plus nous rapporter la moindre victoire, hormis celle, presque insignifiante, contre le très faible Panama. Non vraiment, 1978 restera à jamais l’apogée du football national.

Quelles sont à votre avis les qualités d’un bon latéral droit ?

Tout en étant performant défensivement, il doit également apporter une efficiente contribution au travail offensif. J’ai pris la relève de Majid Saidi. Le plus grand latéral droit usémiste, Mahfoudh Benzarti, je ne l’ai malheureusement pas vu jouer.

Avez-vous gardé un contact avec l’USM ?

Par le passé, j’ai souvent été dans la commission de football. Je m’engageais surtout dans les moments difficiles ou de crise, c’est-à-dire quand le club avait vraiment besoin de ses enfants. Partout, vous ne trouvez que deux ou trois enfants du club. Je préfère à présent prendre un peu de recul.

Si vous n’étiez pas dans le sport…

J’aurais été Prof de sport. J’aurais poursuivi mes études à l’Ineps de Ksar Saïd.

Que faites-vous de votre temps libre ?

J’aime rencontrer les amis au café, et passer un beau moment de détente à la plage. A la télé, je regarde les championnats d’Espagne et d’Angleterre. Je suis fan du Real Madrid.

Enfin, de quelle manière l’USM vous a rendu service ?

Je lui dois tout. Mon club m’a rendu meilleur, m’a fait découvrir le monde et permis de connaître plein de gens. Nous avons tout sacrifié pour notre club. J’ai dû arrêter mes études après avoir passé le bac une première fois. Non, je ne regrette pas un tel choix. Certes, dans mon cas personnel, ce n’est pas l’USM qui m’a embauché. Mais elle a le mérite d’assurer un travail stable à beaucoup de joueurs. Nous n’avons pas bénéficié des primes royales offertes aujourd’hui. Une victoire contre un grand club du championnat nous donnait droit tout au plus à 150 ou 200 dinars. Autres temps, autres mœurs…

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