Matthieu Brun indique que le conflit entre l’Ukraine et la Russie intervient à l’heure où les stocks mondiaux des matières premières agricoles comme le blé et le colza sont faibles alors que les prix ont bel et bien atteint de nouveaux sommets.


Le verdict est tombé et il ne contentera pas tout le monde : le conflit russo-ukrainien aura des impacts sur différents pays, mettra en péril la sécurité alimentaire mondiale et alimentera l’inflation, la faim ainsi que le risque de tensions sociopolitiques. Les pays du Maghreb, qui connaissent un important déficit en huiles alimentaires et tourteaux puisque la quasi-totalité de leurs besoins sont couverts par les importations, ne font pas exception à cette règle. Et donc, ce conflit provoque de multiples perturbations sur les chaînes d’approvisionnement et d’exportation en provenance d’Ukraine et de la Mer Noire, notamment de graines oléagineuses, entraînant à cet égard une hausse des prix inédite et faisant peser un risque de pénurie et des difficultés financières dans certains pays situés sur le pourtour méditerranéen dont la Tunisie, le Maroc et l’Algérie. C’est en fait le triste constat que dresse le directeur scientifique de la Fondation FARM (France), Matthieu Brun, à l’ouverture de la première édition des Rencontres Maghreb Oléagineux.

Une triple crise aggravée

«La crise en Ukraine et en Mer Noire nous rappelle l’importance des déterminants géopolitiques pour l’agriculture… Malheureusement, dans la situation actuelle des choses, les ondes de choc pourraient aller plus loin que cela, puisqu’on est dans un contexte où le monde économique, social, politique mais aussi agricole est largement bouleversé avec les cours des matières premières qui sont particulièrement importants, ce qui va influer sur la sécurité alimentaire. Et donc, tous les efforts doivent être faits pour augmenter la production et surtout lutter contre la faim ainsi que la pénurie de ces produits. Mais c’est une bataille de longue haleine avec notamment ce contexte de crise multidimensionnelle qui s’est installée depuis l’avènement de la pandémie liée à la Covid-19», a-t-il souligné. Dans ce même cadre, M. Brun a indiqué que les pays du Maghreb, à l’instar de tous les pays du monde, font face, aujourd’hui, à une triple crise. Il y a tout d’abord la crise de demande où on constate une augmentation des besoins, marquée par une hausse significative des besoins en tourteaux, en huile… C’est en fait une tendance structurelle qui touche toute la planète et c’est encore plus vrai en Afrique où on utilise et on consomme de plus en plus ces produits… Cette même demande est aussi liée à l’évolution démographique et aux pratiques alimentaires sur le continent noir. Outre cette situation délicate, on fait face aussi à une crise de l’offre qui reste liée aux impacts de changements climatiques. Ces derniers sont largement perceptibles par tous les producteurs et par tous les acteurs de ces filières. «Tout le monde est conscient qu’aujourd’hui, on est sur une offre toujours insuffisante et mal répartie sur la planète. Et malheureusement, les perturbations sur l’offre et sur la demande ont entraîné de très importantes hausses des prix des matières premières agricoles, mais aussi des autres matières qui sont nécessaires et liés au transport, à la logistique…, ce qui va mettre en péril le niveau de production pour l’année prochaine et les saisons à venir. Face à ce constat, on est dans une situation inédite avec une hausse de l’inflation, ce qui va peser sur le consommateur, qui a besoin chaque jour d’accéder à une alimentation stable et de qualité», a-t-il souligné. Dans ce même cadre, M. Brun a ajouté que les répercussions de cette crise en Ukraine se font aussi aux niveaux des échanges commerciaux, des chaînes agricoles et agroalimentaires…, et que la fermeture de certains ports ukrainiens et russes inquiète tout le monde puisque cela a fait augmenter les prix; la disponibilité même des produits est en question… «Plus globalement, ces crises ont mis à mal la confiance entre les différents acteurs et menacent la durabilité de la coopération entre les acteurs qui participent à cette sécurité alimentaire, ce qui perturbe directement les chaînes agricoles et agroalimentaires, à l’heure où on a besoin d’investissements, de financements, de partenariats avec les acteurs privés qui doivent s’engager de plus en plus dans la production agricole et dans la transformation», a-t-il encore précisé.

Produire est une mission de paix

La troisième et la dernière crise n’est autre que celle géopolitique. En effet, depuis des années, l’agriculture est au centre de très nombreuses problématiques géopolitiques contemporaines, à l’instar de la sécurité alimentaire, des rivalités pour le contrôle de la terre, de la souveraineté alimentaire et de la question de la dépendance vis-à-vis des importations agricoles… Et aujourd’hui, cette intensification d’enjeu géopolitique nous rappelle encore une fois que produire est une mission de paix et de stabilité, et que cette insécurité alimentaire génère des tensions et des risques de déstabilisation avec des pénuries, ce qui pourrait créer de la tension et un environnement instable (des insécurités physique, alimentaire et économique).  Mais, malheureusement, sur le terrain, on est encore assez loin de ces objectifs de paix, ce qui prouve, encore une fois, l’importance des filières agricoles et agroalimentaires pour la stabilité et le développement des territoires. Et là, il n’est pas inutile de rappeler à quel point la production agricole est un gage de développement, de stabilité et de prospérité sur le territoire.

La souveraineté n’est pas un requis en soi…

Pour conclure, Matthieu Brun a affirmé que la souveraineté alimentaire est un enjeu stratégique puisqu’on est dans un contexte où la dépendance alimentaire, notamment dans la région d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, s’est intensifiée et à l’heure où les interdépendances sont très fortes avec l’absence d’une relation de confiance entre les différentes parties prenantes… Le tout est accompagné par un déficit de la production, étant donné, qu’aujourd’hui, on ne répond pas suffisamment aux besoins de la population en céréales, en oléagineux… «Trop souvent, la souveraineté est vue comme l’autonomie, la fermeture, un requis en soi…mais la grande question qu’on peut poser est la suivante : comment peut-on rester ouvert dans un monde qui se ferme ? Et, donc, la souveraineté n’est pas un requis en soi, ce n’est pas subir ces dépendances. Au contraire, c’est choisir, c’est mettre en place des politiques publiques et des partenariats avec les acteurs économiques pour lutter contre ces dépendances et garantir une certaine forme d’autonomie stratégique, d’où l’importance de développer ces filières afin d’améliorer cette souveraineté alimentaire en Afrique du Nord… C’est avant tout une question politique et stratégique , qui nécessite qu’on s’assoie tous autour de la même table, de discuter, d’échanger et d’essayer de s’accorder sur une vision commune d’un contexte très délicat, car cette crise alimentaire va arriver dans les prochains mois dans les pays qui sont en déficit important… Et donc, s’engager dans le partenariat, dans l’accompagnement, dans le partage d’expérience entre le Sud et le Nord, entre l’Est et l’Ouest, entre les pays du Maghreb, nous rappelle à quel point cet enjeu alimentaire est stratégique et à quel point le développement des oléagineux au Maghreb est un enjeu de souveraineté alimentaire», a-t-il encore précisé.

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