L’imagination, dit un philosophe, est la «folle du logis». Or comment concevoir une expérience du beau en dehors et indépendamment de la puissance de l’imagination ? Voilà qui semble condamner à mettre un fossé infranchissable entre le beau et la science. En même temps, si on entend laisser le monde être sauvé par le beau, se peut-il que la science reste inchangée dans ses pratiques et dans ses prétentions… Il y a plus de deux siècles, Goethe nous prévenait déjà du danger.

Ph : Dans quelle mesure, disions-nous, la science peut-elle être mise au service du beau ?

Po : La question est rarement posée en ces termes. On considère que la science n’a pas à se soucier, ni du bien ni du beau. Lui imposer cette contrainte, c’est la freiner. Il ne s’agit pas qu’elle soit inhibée dans ses audaces, fait-on valoir.

Ph : L’idée est en effet que la question de la plus ou moins bonne utilisation des trouvailles de la science n’incombe pas à cette dernière, mais au politique. Il y aurait un partage des rôles, selon un accord tacite.

Md : Et cet accord tacite est l’un des dogmes de la modernité, sur lequel il est rare que l’homme de science revienne. D’une part parce que tout changement sur ce point pourrait être perçu comme un retour en arrière vers l’époque où la recherche de la vérité sur les choses par la raison était placée sous l’autorité d’une instance théologico-politique —ou ce qui en tiendrait lieu aujourd’hui— et, d’autre part, il faut bien le dire, parce que le maintien de ce dogme fait l’affaire du savant : elle fait l’affaire d’une certaine paresse intellectuelle chez lui, d’une certaine démission de son rôle d’homme, en tant que le destin de l’humain demeure pour lui la grande affaire.

Po : Il n’en a pas toujours été ainsi.

Md : Bien sûr que non. L’homme de science était voué soit à la contemplation des vérités éternelles, et sa science était alors l’autre nom de la sagesse, soit à la recherche de solutions pratiques de nature à soulager l’effort des hommes dans l’épreuve. Ce qui supposait qu’il fût à l’écoute des embarras et des souffrances. L’ingéniosité de l’homme de science était faite de connaissances générales, d’une capacité de se déprendre du particulier pour isoler la règle qui le gouverne, mais elle était faite aussi de cette disposition à répondre aux attentes de l’autre homme, afin qu’il ne soit pas écrasé sous le poids de la difficulté dans son existence…

Ph : Qu’est-ce qui les distingue de ces chercheurs qui mettent leur savoir au service de tel ou tel «laboratoire» ? Eux aussi sont tournés vers les attentes des hommes, d’une certaine façon.

Md : Les hommes de science qui travaillent pour des laboratoires, eux-mêmes propriétés de compagnies parfois multinationales, sont considérés par leurs pairs comme des mercenaires des puissances de l’argent. Des traîtres, en quelque sorte. Le problème, ici, est que leur exemple sert, par opposition, à conforter l’idéal d’une recherche scientifique qui se dit «neutre». Or c’est vrai que, en un sens, ces chercheurs ne font que renouer avec une ancienne tradition. Qui est justement de mettre le travail scientifique au service des besoins des hommes. La différence, cependant, est qu’il ne s’agit plus ici d’être à l’écoute de ces besoins, mais plutôt de les susciter. En essayant de persuader le «consommateur» potentiel qu’ils sont les siens et qu’ils sont vitaux. C’est une forme de violence, exercée contre l’homme, et qui consiste à l’obliger à penser que son accomplissement est tributaire de la satisfaction de besoins toujours nouveaux. Cette violence était étrangère à l’homme de science dans sa version ancienne.

Po : Est-ce qu’on n’est pas sur la question de la différence entre recherche appliquée et recherche fondamentale ? Les laboratoires des multinationales ne sont peut-être qu’une dérive de la recherche appliquée…

Md : La recherche appliquée dépend d’objectifs définis à l’avance. Ces objectifs peuvent être dictés par des entreprises selon le critère du profit comme ils peuvent être définis par des Etats en fonction de considérations de «développement». Auquel cas, ils peuvent se prévaloir de l’argument de l’intérêt général. Mais qu’est-ce qu’on met dans «l’intérêt général» ? Ce n’est pas parce que l’Etat a un rôle d’arbitre à jouer entre les citoyens d’un pays qu’il est lui-même en dehors des conflits et des rivalités avec d’autres Etats. Or c’est au nom de l’intérêt général qu’il va entraîner les habitants dans ses conflits et ses rivalités. L’impératif du développement n’est pas indemne de la violence dont on parlait. Quel que soit l’habillage que l’Etat va donner à ses propres intérêts afin qu’ils se présentent sous l’aspect de l’intérêt général. On est toujours dans le cas de figure de l’homme qu’on persuade d’avoir des besoins nouveaux sous peine de ne pas être réellement un homme.

Po : Certains pourraient te répondre que c’est une violence heureuse que de pousser l’homme à ne plus se contenter de ses besoins élémentaires : que le jour par exemple où les parents se sont mis en tête qu’ils ne pouvaient se passer de scolarité pour leurs enfants est un jour à marquer d’une pierre blanche. Qu’il en est de même pour le besoin de se laver régulièrement, de saluer par le geste et par la voix les personnes connues ainsi que l’étranger qu’on rencontre sur le chemin…

Md : C’est vrai qu’il y a des violences heureuses. Mon avis est cependant qu’elles servent surtout d’alibi à une multitude de violences qui riment désormais avec asservissement mental, avec état de dépendance, avec rétrécissement de l’espace de liberté. Bref, avec négation de l’homme… Aujourd’hui, c’est bien plus à se déprendre de ces besoins artificiels qu’on s’accomplit en tant qu’homme. Regardez ce qu’il en est advenu d’ailleurs de cette obligation de scolarité pour les enfants : les parents sont prêts à toutes les manigances et autres coups tordus pour que leur progéniture s’illustre à travers ses résultats scolaires. Dans le meilleur des cas, les enfants se mettent dans la tête que la recherche du savoir ne s’oppose pas à la tricherie, bien au contraire. Dans le pire, ils sont exténués, rongés par l’inquiétude et entament leur existence sociale dans la hantise d’être dégradés aux yeux de leurs proches et, au-delà, des moins proches. Pourquoi ? Parce que le besoin d’instruction, qui était au départ une violence heureuse de nature à susciter une curiosité pour les choses de ce monde et à s’affranchir du même coup des croyances naïves et des superstitions, s’est mué en un conditionnement social. Or c’est un conditionnement qui génère des souffrances parmi les jeunes, des situations de solitude et d’angoisse dont beaucoup d’entre nous n’ont pas idée. Les conséquences sont multiples et fâcheuses, aussi bien sur la santé des individus que sur le fonctionnement de notre société. Et, malgré ça, nous n’entreprenons rien pour mettre fin aux dégâts. Une des raisons de cette passivité, c’est que nous continuons de croire au mythe de la scolarisation comme violence heureuse et que nous refusons de voir qu’au nom de cette violence heureuse, une autre violence —insidieuse et perverse— a pris le relai et que c’est elle qui mène la danse.

Ph : Qu’est-ce qu’on doit en conclure ?

Md : Tout simplement qu’on ne peut plus croire à des besoins qui seraient suscités pour notre accomplissement en tant qu’hommes. Tout est truqué par la logique du conditionnement !

Ph : A chacun de faire la part des choses et de veiller à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, non ?

Md : C’est toujours possible, mais on perdrait un temps précieux à faire le tri, sans jamais être sûr de ne pas avoir été grugé. Je pense qu’il vaut mieux revenir au principe selon lequel l’homme de science doit s’en tenir aux vrais besoins… Il y a des détresses qu’on ignore, pour lesquelles on refuse de mobiliser nos savoirs, tandis que des besoins tout à fait superflus bénéficient des priorités de la recherche. Il faut renverser cet ordre : violence contre violence !

Ph : Nos sociétés ne retrouveront pas de sitôt le sens des besoins simples et essentiels. Même si elles se persuadaient qu’il y a quelque chose de mortifère dans la manière d’accumuler les besoins artificiels, il faudra un temps très long avant d’en venir à un total déconditionnement. Que faire en attendant ? L’extrémisme n’est pas la bonne réponse, même en cette affaire. Je prône la souplesse, pour ma part.

Po : Il me semble que nous nous sommes éloignés un peu de notre sujet. Par ma faute d’ailleurs. Notre propos n’était pas de décider si la recherche scientifique, dans sa forme «appliquée», allait dans le sens d’un conditionnement de l’homme, fût-elle dédiée au «développement» : il était d’examiner de plus près la prétention de la pensée scientifique de se placer au dessus du bien et du beau. A chaque fois qu’on a dénoncé la «science mercenaire», c’était pour affirmer implicitement la vertu d’une science qui agit sans directives ni entraves. C’est à cet idéal d’une science indépendante et pure que nous nous heurtons lorsque nous parlons de la possibilité que l’activité scientifique de l’homme se mette au service du beau… En Europe, on a eu assez tôt conscience du danger de cet idéal en évoquant le personnage de Faust. On le doit surtout à Goethe. Ses premiers textes qui mettent en scène le personnage datent de la fin du 18e siècle…

Ph : Faust était un savant, mais il s’adonnait à l’alchimie. Et il finit par faire un pacte avec Méphistophélès, qui est une figure du diable. Est-ce que le savant d’aujourd’hui, protégé par l’université et par ses pairs organisés en communautés scientifiques, peut être comparé à cet individu solitaire et fantasque ? J’en connais qui protesteraient en riant.

Po : Ils peuvent rire : tout homme qui a voué son existence à la science porte en lui un Faust, par-delà les différences liées à l’époque et à la psychologie. Il n’est pas à l’abri de cette expérience de désespoir quand le but ultime de ses recherches lui paraît vain, quand son acharnement à révéler le secret des choses ne lui inspire plus que cette question : à quoi bon ? Alors, oui, il se présente à lui-même comme un conquérant sans royaume. Revenant sur son parcours d’homme, il se sent trompé : tant de sacrifices et de privations, et finalement quoi ? La gloire ? Les satisfécits qui sont oubliés presqu’aussitôt qu’ils sont accordés, lorsqu’il y en a ? A-t-on pris de l’arbre de la vie le fruit qui inonde les sens et rend heureux ? Ne s’est-on pas condamné à une vie austère et stérile ? C’est ici que surgit le désir de revanche, comme surgit le diable de sa boite. A défaut d’avoir honoré la vie de ce qu’elle offre, la tentation est de profaner. C’est ce que fait Faust, avec les encouragements de Méphistophélès, mais c’est aussi ce que fait l’homme de science d’aujourd’hui, quand il nous assène de ses airs entendus sa vérité selon laquelle nous vivons dans un monde sans horizon spirituel, sans lumière pour les cœurs : un monde, tout compte fait, de damnation. Faust profane Marguerite, qui fut sa bien-aimée et dont le nom est aussi celui d’une fleur. D’une incarnation de la nature, en quelque sorte. Le savant de notre époque, lui, n’a besoin ni de Marguerite ni de Méphistophélès pour profaner : il a derrière lui une sorte de religion moderne —le scientisme— qui le protège et proclame son héroïsme…

Md : Cet héroïsme est la grande imposture de notre époque… Je le dis malgré, ou plutôt à cause de mon propre parcours.

Ph : Peut-être le salut nous viendra-t-il de la médecine : parce que la science y est aux prises avec les souffrances humaines les plus tenaces et les plus sombres, et qu’être à leur écoute fait partie du métier. Mais dira-t-on que c’est aussi être au service du beau ?

Po : Je le pense. Quand le psychiatre, fort de ses connaissances mais au péril quand même de ses propres équilibres, va à la rencontre du fou pour le sortir de sa solitude, c’est beau !

Ph : Je le pense aussi. Mais en quoi est-ce beau, précisément ?

Po : Je voudrais d’abord faire la remarque que c’est à la fois beau et propice à la découverte. L’homme est capable de ruser jusqu’au génie face aux souffrances de l’autre homme. C’est en cela que réside la vraie grandeur de l’homme de science : dans sa capacité de déjouer les obstacles au fur et à mesure qu’ils se présentent. Il y a là une alliance entre ces deux esprits dont parle Pascal : l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. D’un côté la méthode, de l’autre la sagacité de l’instant dans l’art de contourner les difficultés en vue de parvenir à une fin vers laquelle on tend de tout son être.

Je reviens à la question : en quoi est-ce beau ?

Ph : Oui, en quoi est-ce beau, sachant encore une fois que l’usage du mot suggère quelque chose de différent ?

Po : Je voudrais d’abord m’empresser de préciser que le beau dont il est question ici n’a rien à voir avec quelque conduite moralement méritante, parce que charitable. L’action qui convoite l’approbation générale, qui lorgne sur les lauriers qu’elle pourrait glaner ici-bas ou pour l’au-delà, est surtout une action servile : elle ne saurait être belle !

Md : L’action belle de l’homme savant est donc une action moralement désintéressée !

Po : Oui, mais son désintéressement n’est qu’une qualité négative. Elle dit ce que la chose n’est pas ; elle ne dit pas ce que la chose est. Pour serrer de plus près ce dont il s’agit, il faut être capable de saisir la beauté qui se manifeste dans le génie sapiential de l’élan qui survient en réponse à l’attente de l’autre : que cette attente corresponde à une souffrance à apaiser, un effort physique à soutenir, une protection à apporter face à la violence des éléments ou des hommes. La science qui se met au service du beau est une tension : tension entre l’urgence d’une réponse à un appel et l’attente de la solution à trouver dans le travail de la réflexion…

Ph : En quoi cette action du savant, dans la tension que tu dis, est autre chose qu’une action morale et en quoi est-ce qu’elle atteint au beau ?

Po : Je vous avoue que je peine à trouver la formule qui résumerait ma pensée. Je n’ai pas de réponse prête. Si l’un d’entre vous avait une piste, un indice même, peut-être trouverais-je le moyen de rebondir.

Ph : Je veux bien tenter une idée.

Md : Oui, le sujet mérite qu’on conjugue les efforts.

Ph : En effet… Quand nous avons, il y a quelques semaines en arrière, abordé pour la première fois la question du beau dans sa spécificité, nous avons tenté de le faire à partir de deux expériences : l’expérience occidentale et l’expérience orientale. Quelle différence avons-nous fait ressortir ? Nous avons relevé que la voie occidentale débouchait sur une expérience que nous avons appelée «agonique», par rapport à laquelle la tragédie grecque pouvait d’ailleurs servir de préparation… De l’autre côté, la voie orientale nous avait amenés à établir le principe d’une constance dans l’affirmation que le beau n’est pas représentable, parce qu’il est du côté de l’immensité : on ne peut représenter l’immensité sans la nier ! D’où le détour par le «vide» dans la peinture chinoise. L’immensité ne peut pas être représentée, mais elle peut être suggérée à partir de ce qui en porte la marque : et qui n’est justement rien de ce qui existe… Peut-être les arabesques dans l’art islamique ont-elles un rôle analogue par leur manière d’attirer l’œil vers ce qu’elles cachent et qui est sans limites…

Po : C’est vrai. D’ailleurs, si la calligraphie islamique peut avoir un sens positif, en dehors de celui de sacraliser le texte religieux à des fins théologico-politiques, c’est justement celui d’utiliser la matière des mots comme arabesques, renvoyant vers l’arrière à l’espace infini d’une parole qui précède les mots.

Ph : Voilà une piste à explorer : j’espère que nous aurons l’occasion d’en reparler. Pour l’instant, je tente de situer le point qui est à la fois de rupture et de rencontre entre les deux voies en question, l’occidentale et l’orientale. Je note que la manifestation du beau, du point de vue de la première voie, advient dans le moment de l’agonie du sujet, mais qu’elle donne lieu à célébration dans un second moment, qui est de résurrection. Il y a là un mouvement oscillatoire en lequel le beau n’est célébré que pour autant que le célébrant a été touché à mort. Sa résurrection est office : il s’agit de se relever de la mort pour dire le beau, pour le déclarer au monde. On retrouve ce mouvement binaire dans la tragédie, du reste : l’errance d’Œdipe pour témoigner de cette beauté du monde que ses actes anciens ont maculée. Mais ce rapprochement avec la tragédie ne s’arrête pas là. De même qu’Œdipe, avions-nous dit, révèle la beauté du monde par son expiation, la mort et la résurrection du célébrant dans l’expérience agonique ont un pouvoir de révélation. C’est à celui qui lui offre sa vie que le beau se donne à voir dans toute sa magnificence…

Md : C’est vrai qu’offrir sa vie peut aussi prendre un sens pour l’homme de science en général, et pour le psychiatre en particulier : on retrouve cette capacité à dire la beauté du monde dans un élan de l’âme.

Po : Qu’en est-il maintenant de la seconde voie ?

Md : J’ai bien conscience que je suis en train d’intervenir au milieu d’un développement qui n’est pas allé à son terme, avec le risque d’en briser le cours. Je voudrais pourtant attirer votre attention sur un point, à ce stade, qui est le suivant : tout le rationalisme moderne repose sur cet acte de mise en doute de la réalité du réel tel qu’il nous est présenté chez Descartes. Cet acte du doute radical est commandé par une volonté de certitude dont nous avons considéré qu’elle s’inscrivait dans un rapport de force avec l’autorité du dogme et du préjugé. Nous avons parlé à ce sujet de «revanche». Or ce qui m’apparaît à présent, c’est que le génie de l’homme de science tient justement à son pouvoir de se défaire de toute vérité admise, et par conséquent de reconquérir une vérité neuve, radicalement neuve, non pas cette fois dans un esprit de revanche ou de défi face à une quelconque autorité cependant, mais selon ce même mouvement de mort et de résurrection par la voie duquel le beau se manifeste.

Ph : Il n’y a pas à dire : tu nous mets sur la voie d’une seconde piste. Nous avons désormais la possibilité d’attaquer la difficulté sur deux fronts différents. Et la question que je me pose, dans ces conditions, est : ne conviendrait-il pas de revenir à la charge la prochaine fois, en ayant mûri notre plan d’attaque ?

Md : Pourquoi pas ?

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