Le dernier rapport national sur l’enfance dresse un tableau assez sombre de la situation de l’enfance en Tunisie au cours des deux dernières années. L’effet boomerang de la pandémie de la Covid-19 a été désastreux pour la majorité des secteurs liés à l’enfance. Quant aux chiffres et statistiques relatifs aux différentes formes de violence et à l’exploitation sexuelle des enfants, ils sont tout simplement alarmants. A l’occasion de la publication du dernier rapport national sur la situation de l’enfance en Tunisie, le président de l’Association tunisienne de défense des droits de l’Enfant, Moez Cherif, pointe du doigt ce qu’il qualifie de manque de pertinence au plan du contenu et de la forme, en raison, notamment, de la faible implication de la société civile et d’autres intervenants dans l’élaboration de ce rapport. Entretien.

Vous reprochez au nouveau rapport national sur la situation de l’enfance en Tunisie, qui vient d’être publié, de présenter des lacunes au plan du fond et de la forme. Pour quelles raisons?

L’élaboration du rapport national sur la situation de l’enfance en Tunisie doit impliquer les représentants de la société civile. Au début, nous avons bien été désignés pour faire partie du comité de rédaction du rapport avant d’être exclus par la suite du processus. Car le ministère de la Femme, de la Famille, de l’Enfance et des Seniors a décidé, par la suite, d’achever seul la rédaction du rapport national pour la période 2020/2021. Cela dénote le manque de volonté des institutions officielles de coopérer avec la société civile. Les ministères concernés par la question de l’enfance rechignent à communiquer des informations pouvant servir à alimenter la base de données sur la situation de l’enfance en Tunisie. Il est temps de revoir les modalités de collecte des données, ainsi que celles de la rédaction des rapports afin que ces derniers soient plus pertinents et plus crédibles. S’agissant maintenant du fond, le rapport national sur la situation de l’enfance en Tunisie ne présente pas de vision globale et ne reflète pas l’état d’appauvrissement de la population infantile qui s’est accentué. Les enfants appartenant, notamment, aux catégories démunies et défavorisées ont un accès de plus en plus limité aux prestations liées à l’éducation, la santé et la protection de l’enfance. La dégradation de ces prestations est vécue comme une fatalité, alors qu’elle est la conséquence des choix politiques et des stratégies du gouvernement. A titre d’exemple, alors que le comité scientifique Covid-19 était opposé au changement du rythme scolaire au début de la rentrée 2020/2021, suggérant même que les cours continuent à se dérouler normalement du fait du faible pouvoir contaminant des enfants, le ministère de tutelle a, pourtant, pris la décision d’instaurer le système de cours par alternance, ce qui a eu des répercussions désastreuses sur la protection et le niveau scolaire des enfants, ainsi que sur la qualité des apprentisssages. Ce choix politique n’a fait qu’approfondir le fossé entre les systèmes d’enseignement public et privé. Si les cours ont été suspendus plusieurs fois dans les établissements publics, ces derniers se sont déroulés par contre normalement dans les établissements privés pendant la période Covid. Cette mesure a eu des répercussions négatives au plan social. En raison de l’arrêt répétitif et prolongé des cours dans les établissements éducatifs, la quasi-totalité des prestations qui passent par l’école ont été perturbées. Contrairement à ce qu’affirme le rapport, il y a eu un recul de la couverture vaccinale. La distribution des repas scolaires aux enfants issus de familles nécessiteuses a été automatiquement interrompue lorsque les cours ont été suspendus, ce qui leur a porté préjudice. Par ailleurs, la privation des activités sportives et récréatives a touché les enfants les plus vulnérables pendant la période Covid. Ce qui explique l’altération de la santé mentale, mais aussi la malnutrition et la sédentarité chez les enfants et les adolescents. Tout cela n’est pas visible dans le rapport national sur l’enfance et nous ne permet pas d’envisager des solutions alternatives pour les potentielles périodes de crise dans le futur.

Comment expliquez-vous qu’on observe de plus en plus de violence et de comportements à risque chez les enfants et les adolescents? Peut-on imputer cela uniquement au dysfonctionnement des mécanismes institutionnels?

La défaillance des mécanismes de protection, le manque de moyens et surtout le fait que la question de l’enfance ne figure pas parmi les axes et objectifs prioritaires du gouvernement comptent parmi les facteurs qui ont contribué indirectement à exacerber les comportements à risque chez les enfants et les adolescents. Cela s’est traduit, ces dernières années, par une hausse de la consommation des produits addictifs dans les collèges et les lycées (cigarettes, cannabis, psychotropes, drogues dures…) chez les enfants âgés de douze ans et plus. Par ailleurs, nous sommes en train d’observer une féminisation de la consommation de drogues. De plus en plus de filles consomment des stupéfiants et d’autres produits addictifs. La hausse du taux de suicide au cours de ces dernières années est le corrolaire du mal-être des enfants qui s’explique par l’absence d’une stratégie efficace pour juguler ce phénomène et par le manque de mécanismes de protection et de prévention mis en place par les institutions de l’Etat. A titre d’exemple, nous comptons à peine une cinquantaine de psychologues pour deux millions d’élèves. Les cellules d’écoute censées détecter et accompagner les enfants à risque sont inexistantes au sein des établissements scolaires. Quant au secteur de la petite enfance, il a été abandonné par l’Etat en faveur du secteur privé, aggravant les inégalités sociales et remettant en question la notion d’équité et d’égalité des chances. Dans son discours, le ministère laisse la responsabilité de la petite enfance à la famille et au secteur privé, alors que 60% des atteintes au droit de l’Enfant ont eu lieu au sein de l’entourage familial. C’est comme si les enfants étaient orphelins d’un Etat qui ne les considère pas comme des ayants droit directs, alors que la Tunisie fait partie des pays qui ont ratifié la majorité des conventions internationales sur les droits des Enfants dans le monde.

Qu’est-ce qui doit changer?

Le constat négatif, qui a été dressé, confirme la nécessité de mettre en place une instance indépendante pour monitorer les droits des Enfants en Tunisie. Cette période post-Covid constitue une opportunité pour réviser de fond en comble la stratégie nationale de l’enfance et mettre en œuvre une politique intégrée qui implique tous les intervenants concernés. La Tunisie ne peut compter que sur ses ressources humaines, et l’investissement dans le domaine de l’enfance est une obligation et non un choix si on souhaite nous engager dans un processus de développement durable.

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