Plus jeune portier de l’histoire «sang et or», Mokhtar Gabsi a raccroché très jeune, à seulement 27 ans. L’inamovible portier de l’Espérance Sportive de Tunis des années 1960 et 1970 garde, certes, un mauvais souvenir de la finale de la Coupe de Tunisie 1971 contre le Club Sportif Sfaxien avec un but sur la frappe missile des 35 mètres, dès la première minute, œuvre d’Abdelwahab Trabelsi. Toutefois, sa brillante carrière ne doit pas être injustement réduite à ce fait de jeu, «resté un cauchemar pour moi», admet-il.


Mokhtar Gabsi, les plus jeunes ignorent dans quelles conditions l’Espérance Sportive de Tunis a été à un certain moment dissoute. Tout part donc de la fameuse finale de la coupe de Tunisie, le 13 juin 1971, que vous avez vécue en tant que joueur. Parlez-nous de ce souvenir…

Cet après-midi-là, on pouvait voir s’échapper des colonnes de fumée dans le ciel du stade olympique d’El Menzah. Un petit incendie s’était déclaré puisque la finale de la coupe, Espérance Sportive de Tunis-Club Sportif Sfaxien, s’est terminée sur des actes de violence et sur des débordements. D’ailleurs, elle s’est jouée dans une ambiance très tendue suite au refus de la fédération de faire disputer auparavant un match en retard de championnat que nous devions livrer devant l’Union Sportive Tunisienne. Si ce match avait été joué avant, cela nous aurait permis de récupérer nos deux joueurs suspendus pour la finale, Abdelkader Ben Sayel et Kamel Ben Abdelaziz. Pourtant, l’EST a proposé de jouer ce match en retard en milieu de semaine, trois jours seulement avant la finale. Mais il n’ y avait rien à faire: fédération et ministère ne voulaient pas entendre parler d’un tel calendrier. Pour eux, le match de mise à jour du championnat devait se jouer après la finale, point final ! Pour nous, le championnat était déjà dans la poche. Nous jouions donc pour le doublé. Malheureusement, la frustration de la défaite (0-1) aidant, notre public s’est livré à des actes de violence après la finale. Notre club a été dissous par les autorités, tout comme la fédération, du reste. Il a fallu l’intervention du Président Habib Bourguiba pour réhabiliter mon club.

Au cours de cette finale, vous avez encaissé un but, celui justement de la victoire sfaxienne (1-0), dès la première minute alors que vous étiez encore en train de mettre vos gants…

Alors que nous étions en stage à Korbous, notre président Ali Zouaoui était venu nous voir. «Les responsables aussi bien à la FTF qu’au ministère de tutelle insistent afin que vous jouiez cette finale sans en avoir terminé avec le championnat», nous avait-il dit, profondément frustré. Dans la même semaine, j’ai eu un abcès à l’épaule. Cela ne constitue point une excuse pour justifier le but d’Abdelwahab Trabelsi, inscrit dans les premiers instants et de très loin, mais ces douleurs m’ont un peu gêné. La légende veut que le Clubiste sfaxien ait marqué ce but de la victoire du rond central, alors que c’était plutôt des 30 ou 35 mètres. Pourtant, au départ, nous étions indiscutablement les favoris de cette finale. Mohamed Torkhani a eu la balle de l’égalisation. Mais les dieux du stade en ont voulu autrement. En ce temps-là, les règlements étaient plutôt laxistes à l’encontre de la perte énorme de temps que peut se permettre un gardien. Et celui sfaxien, Moncef Grich, en abusa. Cette finale-là reste en tout cas mon plus mauvais souvenir.

Et votre meilleur souvenir ?

Mon premier match avec les seniors alors que je n’avais que 16 ans et quelques mois. Je demeure d’ailleurs le plus jeune gardien de tous les temps à l’EST. Ce baptême coïncidait avec le derby devant le grand Club Africain des Attouga, Chaïbi, Jedidi, Gattous… Durant la semaine précédant ce match, mes coéquipiers n’ont pas ménagé leurs efforts pour m’encourager. J’ai arrêté ce jour-là un penalty.

Au match retour, nous avons fait également match nul. Dans la même semaine, nous avons battu l’Etoile du Sahel (1-0) grâce à un but de Hamadi Touati. L’ESS formula des réserves contre ma participation. Les règlements interdisaient en effet à un cadet ou junior de participer à deux matches en 48 heures.

C’est notre secrétaire général, Tahar Melligi, «Monsieur Règlements», qui nous a tirés habilement de ce pétrin en jouant sur l’argument que la semaine ne commence pas un dimanche. Ne trouvez-vous pas que c’était génial comme trouvaille, non ?

Est-il vrai que vous avez failli signer

au Club Africain ?

Oui. En fait, mon quartier, à Bab Saâdoun, a enfanté une superbe cuvée de grands footballeurs non seulement de l’EST, mais aussi du CA : Larbi Touati, Jalloul Chaâoua, Hamadi Badi, Mahmoud Baladia, Zarga…

Ce dernier m’emmena un jour au Parc «A» afin de signer pour le CA. Seulement, l’administration clubiste manquait ce jour-là de formulaires de licence. Un signe du destin d’autant plus que mes parents, espérantistes purs et durs, n’ont pas apprécié que j’aille signer au CA, me pilotant cette fois vers le Parc «B». Minime, j’étais frêle et chétif, et j’ai dû trimer pour m’imposer.

Etes-vous d’emblée devenu titulaire ?

Non, c’est Mahmoud Lahdhiri qui l’était. Même lorsqu’il s’absentait, on continuait à m’ignorer. Jusqu’au jour où notre président Chedly Zouiten me surprit dans un coin du Parc en train de pleurer. Il demanda à ce qu’on me donne une chance. Et cette chance-là, je l’ai saisie au vol, devenant, pour une bonne dizaine d’années titulaire à part entière des seniors. J’ai néanmoins pris ma retraite à 27 ans seulement alors que j’aurais pu continuer pour une décennie supplémentaire. C’est du reste mon plus grand regret. Il faut dire que j’avais en charge ma famille. Il n’y avait pas le professionnalisme d’aujourd’hui qui vous garantit un salaire fixe.

Est-ce à dire que le régime

«pro» vous séduit ?

Loin de là. Au fond, on assiste présentement à du n’importe quoi. Par exemple, un joueur peut porter dans la même saison les couleurs de trois clubs différents. La notion d’appartenance a disparu.

Votre carrière terminée, êtes-vous resté proche de votre club ?

Oui, avec l’ex-gardien de l’Avenir Sportif de La Marsa, Ferjani Derouiche, nous avons entraîné les jeunes gardiens «sang et or». J’ai également travaillé avec l’équipe «Loisirs» de l’EST qui cherchait à relancer des joueurs capables de reprendre un jour une carrière au plus haut niveau.

Votre famille aimait-elle suivre le foot ?

Mon père Mahmoud était, lui aussi, un fervent supporter de l’EST. Toutefois, il n’aimait pas trop aller au stade. Cela le rendait extrêmement nerveux et crispé. Je me rappelle que la seule fois où il y était allé, j’ai arrêté un penalty. De joie, dans son euphorie, il a chuté des gradins, terminant la journée à l’hôpital. Ma femme aussi a fêté de manière «risquée» ma parade sur un penalty du Clubiste Tahar Chaïbi. N’oublions pas non plus mon frère aîné,un gardien de prison, qui est décédé de peine et de stress provoqués par son attachement viscéral à l’Espérance.

Justement, parlez-nous de votre petite famille…

J’ai épousé en 1972 Nejiba. Nous avons eu Fedra, et Fehmi. Je me suis remarié avec Wahida, décédée il y a dix ans. Nous avons eu Mayssa et Wiam.

Quel métier avez-vous pratiqué ?

Depuis ma jeunesse, j’étais bijoutier à Souk El Berka, et gagnais bien ma vie, je crois. Ma prime de match, je la cédais à mes coéquipiers.

Est-ce pour cette raison aussi que vous avez évité de suivre une carrière d’entraîneur ?

Une fois les crampons raccrochés, j’ai fait l’adjoint de l’entraîneur yougoslave de l’EST, Stefan Bobek (1976-78). Sur la durée, j’ai dû me retirer tout simplement parce que je n’éprouvais plus de plaisir. De plus, je me voyais mal entraîner un autre club que l’Espérance. En effet, j’ai été élevé dans l’amour du maillot «sang et or».

A propos, quels furent vos meilleurs entraîneurs ?

Robert Domergue et Abderrahmane Ben Ezeddine qui me lança parmi les seniors. De son côté, Hmid Dhib me soumettait à un régime spartiate. Une fois la séance d’entraînement terminée, il m’imposait un supplément d’une heure de travail. Il faut préciser, qu’en ce temps-là, il n’y avait pas d’entraîneur spécifique pour les keepers.

Beaucoup de gens disent que vous avez joué vos meilleurs matches à l’occasion des derbies contre le Club Africain. Est-ce vrai ?

Ce n’est pas inexact. On dit que l’attaquant clubiste Hassen Baâyou m’a mis un bon paquet de buts dans le derby. Oui, c’est vrai qu’il a marqué beaucoup de buts, mais aucun dans mes filets. Parfois, nous faisions des misères au CA alors que celui-ci était nettement mieux classé. Nous lui avions refilé par exemple un (3-0) alors qu’il était en tête de classement et que nous n’étions que septièmes. Nous avons effectué notre stage à Ain Oktor, à Korbous. J’ai dit à mes copains : «Le match se joue un 16 mai, soit mon jour anniversaire. On fera tout pour fêter et la victoire et mon anniversaire». Le soir même, à la maison d’Abdeljabbar Machouch, au Bardo, ils étaient sept joueurs du Club Africain à fêter avec nous mon anniversaire. Joueurs clubistes et espérantistes, nous étions au fond comme des frères: toute la semaine, on était ensemble dans l’Avenue, au café, au cinéma juste après les entraînements… On ne se séparait que le samedi, veille de match, lorsque chaque équipe entrait en stage. C’était une autre mentalité, un autre état d’esprit.

En plus du CA, contre qui avez-vous sorti vos meilleurs matches ?

Devant les FAR Rabat, en Coupe d’Afrique. Le grand Allal était dans les cages adverses. En coupe de Tunisie, face au grand COT de la Belle époque, aussi. On a gagné (1-0) sur un but de Fethi Ouakaâ. En sélection, contre un club allemand en amical.

En fait, vous avez très peu joué

en sélection, non?

Attouga a barré le chemin devant Abdallah Trabelsi, Moncef Tabka, Ferjani Derouiche et moi-même. Pourtant, c’étaient tous d’excellents gardiens. L’Etoilé Aleya Ajroud ne manquait pas non plus de talent quoiqu’il était handicapé par la taille. Je n’ai malheureusement disputé aucun match officiel avec la sélection A, tout juste quatre ou cinq parties amicales. J’ai toutefois appartenu à toutes les sélections : jeunes, militaire, police…

A votre avis, quel est le meilleur gardien tunisien de tous les temps ?

Zarga était phénoménal, un acrobate qui n’avait pas son pareil. Il était parti jouer en Algérie. Il y a eu également Mahmoud Kanoun, le grand keeper de l’Etoile.

Quelles sont les qualités requises à votre poste ?

Un bon portier doit savoir communiquer avec ses défenseurs et les diriger, partant du fait qu’à partir de sa position, il possède un excellent champ de vision pour commander et placer son arrière-garde. Il doit également bénéficie d’un bon réflexe et beaucoup de courage. Malheureusement, la majorité des keepers de la République pèchent par un mauvais placement sur les centrages et balles aériennes, tout en rechignant à sortir de la ligne de but.

Quels sont à votre avis les meilleurs footballeurs tunisiens de tous les temps ?

Noureddine Diwa, une diva intouchable et adulée de son temps, et pourtant sèchement réprimandé par le Français Robert Domergue, adepte d’une discipline de fer. Notre entraîneur l’a écarté de l’effectif parce qu’il a séché un stage de préparation pour un derby que nous avons gagné (1-0), but de Chedly Laâouini. Il y a aussi le Clubiste Tahar Chaïbi. Quand je pense à lui, c’est automatiquement Cristiano Ronaldo qui me vient à l’esprit. Ils sont de la même lignée. Je citerais enfin Témime, un ailier déroutant.

De quel joueur vous méfiiez-vous le plus ?

Du Marsois Mokhtar Chelbi, meilleur buteur du championnat tunisien 1963 avec 16 buts. A l’opposé de Tahar Chaïbi ou Abdelwahab Lahmar, il était impossible de deviner comment allait fuser son tir.

N’avez-vous jamais été tenté

par une carrière en Europe ?

Si. J’ai passé une semaine de tests en France avec l’AS Saint-Etienne qui venait de perdre son gardien Georges Carnus, passé en 1971 à l’Olympique de Marseille en même temps que son coéquipier, le défenseur Bernard Bosquier. Au bout d’une semaine de tests, le mal du pays m’a repris, et j’étais vite rentré au bercail.

Enfin, quels sont vos loisirs ?

La lecture des journaux et magazines a constitué de tout temps une grande passion pour moi. Alors que j’étais encore joueur, je lisais assidûment L’Equipe, France Football, le Miroir du Football… Je conserve d’ailleurs une belle collection de tous ces journaux et magazines. J’aime aussi écouter l’Astre de l’Orient, Oum Kalthoum. En janvier 1973, lors d’un déplacement en Egypte avec la sélection nationale, j’ai assisté au Palais du Nil, au Caire, à son dernier concert. Elle a chanté «Lilet Hob», et «Ya Msaharni». Déjà malade, elle était tombée sur scène, épuisée. J’aime aussi les combats de boxe, et regarder des films de guerre ou western.

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