Pr Mohamed Lotfi Chaibi

Amoureuse de la nature, l’historienne, Aicha Ibrahim, remue sa fibre artistique en agitant la palette magique des couleurs, des sons, et des saveurs telles que Paul Klee l’esquisse dans sa Théorie de l’art moderne. Le tout tantôt étayé, tantôt susurré en un flot d’expressions picturales  cadencées « au rythme des bruits et soubresauts de l’éternelle Histoire des peuples » (1). Aicha Ibrahim qui naquit et vécut en Espagne en passant par l’Ecole des arts et métiers de Madrid (2) « tâche, pour paraphraser  Saint Augustin, d’être du nombre de ceux qui écrivent à mesure qu’ils avancent, et qui avancent à mesure qu’ils écrivent ». Lauréate du Prix Zoubeida Bechir (le Crédif) à deux reprises, pour son livre Arbre de vie, arbre de lumière (mars 2002), Editions de l’ONEP et son petit chef-d’œuvre : Jardins secrets du Belvédère. Romance d’un parc à préserver (MC Editions 2015), l’historienne, peintre et écrivaine, livre dans ses deux récents ouvrages mêlant l’écriture et la peinture, ses « réflexions et questions sur l’art entre esthétique et éthique » (Identités et représentations, Tome 1) et « sur une question éminemment épistémologique,… celle de définir la notion de frontière, de seuil, de limite à ne pas franchir avec le concept clef de Hudud. En somme, elle aborde le corps féminin dans le temps, le profane et le sacré (Identités et représentations, Tome 2). Ainsi, Aicha Ibrahim nous convie à découvrir tout à la fois son émerveillement, sa fascination mais aussi ses troubles, ses doutes et ses désirs lorsque « peindre signifie désormais : entendre la rue ». Car, dès son origine, l’homme est, dans le sens du terme, un Homo aestheticus (3). Pour s’en convaincre, elle sollicite son maître, l’artiste Paul Klee , « mieux qu’un appareil photographique en plus subtil, a plus de complexité, plus de richesse et dispose de plus de latitude. Il est une créature dans l’Univers : créature sur un autre astre parmi les astres » et rappelle cette belle définition de la nature rimée de Charles Baudelaire « La nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ; / L’homme y passe à travers des forêts de symboles ; /Qui l’observent avec des regards familiers./ Comme de longs échos qui de loin se confondent/ Dans une ténébreuse et profonde unité, / Vaste comme la nuit et comme la clarté, / Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».Et c’est justement cet engagement au cœur de l’identitaire : l’art comme engagement social et politique qui va le premier préoccuper et interpeller Aicha Ibrahim. La question de l’éthique est au cœur de l’interrogation qu’elle porte sur l’art comme engagement politico-social. C’est ainsi  qu’elle commence sa traversée picturale via un peintre tunisien des premières heures de la flambée révolutionnaire  de 2011 : Mohamed Akacha où il va s’agir d’entendre la rue en ébullition. Elle finit son essai par le Street Art et la flopée d’artistes inconnus pour la plupart qui vont envahir les murs et les ponts de Tunis et nous confronter à la réalité politique et sociale du moment… à la fin de la traversée  qu’être de son temps, nous apprend à entendre et percevoir autrement le monde, à ouvrir nos identités à mille et une autres projections différentielles ; l’art comme forme de résistance ? Elle le pense et ce sera le mot de la fin. Tout au long de ce premier tome, il  est question de résistance et de résilience. C’est de cette forme de résistance qu’elle va au plus loin de ce que l’on peut oser au point de vue Art lorsque elle évoque le travail d’une Gina Pane qui se photographie en le bras planté d’épines, la main en creux pour recueillir  son propre sang. Il ne s’agit point de martyre mais  de montrer son engagement contre la guerre (à l’époque la guerre du Vietnam). Elle cite Banksy, ce héros du Street Art et la Palestine devenant ce que certains dénommeront : « les artivistes»! Elle revient ainsi à son point de départ avec la figure tunisienne d’un Nidhal Gharbi qui avait défrayé la chronique par son suicide devant la déception et les illusions perdues de ladite révolution et cette phrase sienne, en testament post-mortem, citée au début du livre et vers la fin :

« Apprenez à vos enfants que l’amour n’est pas un péché et que l’art n’est pas une perte de temps. N’investissez pas pour eux mais en eux mais en eux. Apprenez-leur l’amour de la musique et des livres. Il est maintenant 16h de l’après-midi du 27 mars 1918. Je vous quitte à l’âge de 32 ans…». En guise de conclusion, Aicha Ibrahim établit le lien net et vivace qui existe  entre ces deux tomes d’Identités et Représentations, en évoquant  le problème de la liberté d’exister et de dire. Et elle s’exclame ainsi : Il n’existe point, de mon point de vue, un «Art pour l’Art», comme le réclamaient les Parnassiens au XIXe siècle. L’art évolue en mouvement perpétuel avec son temps. Par conséquent, comme elle le signale à la fin de la conclusion de ce premier tome : «L’Art n’aura pas non plus une représentation définitive, mais s’installera comme une continuelle remontée à l’Origine». Le lien est là au cœur de ce silex primitif entre esthétique et éthique. Ce lien fait de résistance où le temps défini par Paul Ricœur dans La Mémoire, L’histoire et L’oubli est au centre des questions qu’elle pose à travers le deuxième tome d’Identités et Représentations portant sur le corps féminin dans le temps : islam, pouvoir, profane et sacré, où il est question de hudud, entre seuil, interdits et blocages et continuelles remises en question en terre d’islam des libertés fondamentales (4). C’est autour de la question de la Femme, comme point nodal et silex primitif, que l’historienne- peintre s’attarde en remettant en question certains mythes anciens. En regardant du côté de certaines figures féminines d’Al – Andalus, personnages exaltés autant par les sources chrétiennes que musulmanes, et faisant de ces femmes des contre-exemples des majorités féminines soumises, elle nuance la vision idéalisée et nostalgique vue par les uns et les autres et par ailleurs moment culturel extrêmement brillant. Dans les deux derniers chapitres (5), elle propose, primo, une autre manière d’aborder le Livre sacré, en montrant combien toute religion dans sa façon d’être comprise, avait deux sens : exotérique et ésotérique (Dhahir-Batin). Les soufis en premier avaient adopté très tôt en Islam, et particulièrement avec des figures telles que Rabi ’a al ‘ Adawia et Ibn ‘ Arabi. Pour ce dernier, le Féminin est créateur et  par conséquent, il est d’essence divine. Secundo, Aicha Ibrahim s’interroge à travers la scène sacrificielle d’Abraham : « Tu as cru à ton rêve », combien cette scène sacrificielle par laquelle commence toute philosophie existentielle reflète-t- elle la propre violence sociale.

L.C.

Ibrahim (Aicha) : Identités et représentations. Réflexions et questions sur l’art entre esthétique et éthique. Tome1. Tunis, Arabesques, 2021, 357 pages.
Identités et représentations. Le corps féminin dans le temps. Islam, pouvoir, profane et sacré. Tome 2. Tunis, Arabesques, 2021, 451 pages.
Notes :
(1) Tome 1, page 14.
(2) Elle publie en 2014 son essai historique : Les Morisques et le Pont des civilisations. Une particularité hispano – tunisienne (MC- Editions).
(3) Cf. Chapitre 1 : De la dignité d’être-Comprendre, une saisie de l’instant présent à travers l’image (pp. 11 – 68).
(4) Ricœur (Paul) : La mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris, Seuil, 2000.
(5) Tome 2, pp. 339 – 342 : Chapitres 5 et 6.
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