Quasi-unanimes, 20% des agriculteurs tunisiens s’attendent à plusieurs pénuries de lait sur le marché en juillet, septembre et à la fin de l’année.

 La filière laitière passe par une nouvelle crise. Cette fois-ci, ce sont les lourdes conséquences économiques de la guerre en Ukraine qui ont fait flamber le prix des aliments de base des élevages de vaches laitières. Les difficultés d’approvisionnement plantent le décor de l’énième crise du lait. Dans ce contexte, les problématiques liées au cycle d’exploitation de la filière ont été relatées dans une enquête récente de l’Institut arabe des chefs d’entreprises en coordination avec l’Utap, syndicat agricole. Cette dernière, on le rappelle, préconise une série d’augmentations pour sauver la filière qui périclite avec notamment 120 millimes sur le litre de lait demi-écrémé au profit des industriels du lait et 60 millimes comme subvention pour les éleveurs. A défaut d’une nouvelle augmentation après la dernière en avril 2021, le consommateur doit s’attendre à une pénurie du lait sur les circuits commerciaux.

Quelle sera la décision de l’Etat face à cette situation déplorable qui n’arrange aucune partie, de l’éleveur au consommateur ? Va-t-elle céder sous la pression de l’Utap et consentir un nouvelle augmentation du prix du litre de lait demi-écrémé ou va-t-elle recourir au vieux mécanisme d’importation de quantités importantes de lait de l’étranger pour réguler le marché et empêcher une nouvelle flambée des prix des produits laitiers ?

Menace d’effondrement de la filière

Ali Klibi, président de la Chambre nationale de l’industrie du lait et des produits laitiers, tire la sonnette d’alarme et craint l’effondrement imminent de la filière laitière à cause de l’absence de décisions rigoureuses. Il estime que la politique de l’octroi de subventions pour l’acquisition des aliments de base des élevages bovins a atteint ses limites et ne peut plus fonctionner de la sorte. L’Etat, qui prend en charge 410 millimes sur le litre de lait demi-écrémé écoulé à 1 dinar 350 millimes le litre pour le consommateur final, a cumulé, au fil des années, des retards de paiement que les industriels ne peuvent plus supporter et parle «d’un massacre qui affecte tous les maillons de la chaîne de l’éleveur au producteur ». Les raisons de la non augmentation ont été évoquées et semblent d’ordre purement politique à cause des échéances électorales et la hantise du vote sanction. En attendant, Ali Klibi se dit déçu de l’attentisme du gouvernement qui n’est pas pressé d’augmenter le prix du lait. Récemment, il a indiqué que la chambre va exiger une augmentation du prix du litre de lait demi-écrémé de 150 millimes, comme convenu précédemment. « La poursuite de la hausse du prix des aliments pour bétail conjointement au prix de vente et de production de lait ne peut pas se poursuivre», ajoute Klibi. Toutefois, les Tunisiens n’étant pas de grands consommateurs de lait, cette hausse ne risque pas de provoquer des remous au sein de la population, selon ce dernier.

Dilemme du gouvernement

Le gouvernement a récemment annoncé une augmentation de prix de certains produits agricoles, comme le lait, les œufs et les volailles avant de faire marche arrière, au grand dam des industriels et des syndicats agricoles, après avoir obtenu l’augmentation des prix des céréales. Est-ce que le gouvernement n’a pas sacrifié cette nouvelle augmentation des produits alimentaires de base pour bovins sur l’autel de la grogne des syndicalistes du travail et s’est prémuni d’un conflit avec l’Ugtt, dans le dossier des majorations salariales en vue de rester droit dans ses bottes et souverain de sa politique de gel des salaires et «ne pas tuer dans l’œuf» ses avancées et initiatives ? Sans nul doute.

Pour sa part, Mnaouer Sghairi, directeur de l’unité de production animale de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap), a affirmé que les producteurs de lait commercialisent leur production à perte. Selon le responsable, le coût de production a enregistré une hausse de 255 millimes par litre pour le lait, si bien qu’il devrait normalement s’écouler à deux dinars le litre pour couvrir les charges de production. Derrière ce manque à gagner, se cachent les difficultés des éleveurs laitiers qui perdent 500 millimes par litre de lait.  Le coût pour nourrir leurs vaches ayant flambé, près de 56% ont dû vendre une partie de leur troupeau pour survivre ces derniers temps. Les problèmes ne s’arrêtent pas là, il faut appréhender un exode rural des agriculteurs qui auront perdu leur emploi pour chercher du travail en ville…

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