Depuis son implémentation en 2018, Tunisia JOBS a contribué à la création de 45.000 emplois, dont 66% sont occupés par des femmes. C’est, en tout cas, ce qu’a affirmé le chef du programme, Danilo Cruz De Paula, qui souligne que Tunisia JOBS couvre un large éventail d’actions qui gravitent autour d’un seul objectif: la création d’emplois tirée par la croissance des PME. Zoom sur un programme qui ne manque pas sa cible.

Pouvez-vous nous présenter le programme USAID Tunisia JOBS ? 

Tunisia JOBS est un programme financé par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) et qui s’étale sur 5 ans. Il a démarré en juillet 2018 et prendra fin en mai 2023. Son budget initial était de 60 millions de dollars, mais suite au déclenchement de la pandémie en 2020, nous avons consacré une somme additionnelle de 10 millions de dollars qui a été distribuée sous forme de subventions au profit des entreprises qui ont été fortement touchées par la crise de la Covid-19. C’est un programme qui vise à promouvoir la croissance des entreprises tunisiennes, notamment les PME et même les micro-entreprises. Tunisia JOBS ne cible pas des secteurs bien déterminés, mais, compte tenu de la dynamique de l’économie tunisienne, une grande partie du travail effectué a concerné des entreprises qui opèrent dans les secteurs de l’agriculture, de l’industrie agroalimentaire, du textile, des technologies, etc. Nous accompagnons toutes les entreprises, tout en prenant en considération leurs priorités, leurs capacités de croissance, etc. La philosophie du programme consiste à aider les entreprises à croître sur des bases solides, même après la fin de notre assistance.  Et c’est de cette manière que nous contribuons à la création d’emplois en Tunisie.  

Il s’agit d’un accompagnement complet. Nous travaillons directement avec les entreprises dans l’objectif de leur fournir une assistance technique, les aider à obtenir des certifications, mais aussi à accéder au financement, etc., bref, à tout ce dont elles ont besoin.  

Nous travaillons également sur le renforcement capacitaire de la main-d’œuvre, et ce, grâce à des centres de formation que nous avons mis en place, en collaboration avec les universités pour préparer l’insertion professionnelle des jeunes. Car en Tunisie, comme dans d’autres pays, il y a cette contradiction : d’une part, un taux de chômage élevé, de l’autre, des entreprises qui ont du mal à trouver les profils requis. Ceci peut être expliqué par plusieurs raisons, notamment par le fait que le système éducatif n’est pas en train de produire ce dont le secteur privé a besoin. C’est pour cela que nous sommes en train de travailler en collaboration avec les secteurs privé et public (les universités et les centres de formation professionnelle) pour répondre aux besoins des entreprises. En outre, nous aidons les entreprises à s’affranchir des difficultés administratives, et ce, à travers l’amélioration du cadre réglementaire. Par exemple, nous avons travaillé de concert avec le gouvernement et le secteur privé sur la réduction des délais et la simplification des procédures de création d’entreprises. Nous avons, également, œuvré à faciliter l’accès des petites entreprises aux marchés publics. Le «e-government» était aussi parmi les actions sur lesquelles nous avons misé :  nous avons contribué à la mise en place de solutions digitales afin de rendre les procédures et les formalités administratives destinées aux entreprises plus simples, plus rapides et moins coûteuses, ce qui a permis de réduire de 47 jours les délais de création d’entreprises. Nous avons également travaillé sur les applications mobiles pour faciliter les formalités douanières, etc. Concernant l’accès au financement, nous avons collaboré avec les banques tunisiennes et les fonds d’investissement, y compris les fonds d’investissement publics, tels que la Caisse des dépôts et consignations (CDC), mais aussi avec l’Association tunisienne des investisseurs en capital (Atic) et les banques commerciales comme Attijari et la BTE pour aplanir les difficultés liées au financement. Dans le domaine des technologies, nous sommes en train de travailler avec les startup et les entreprises prometteuses, en leur fournissant un accompagnement technique, mais également, en les aidant à atteindre les investisseurs internationaux. Nous avons également un programme de communication qui vise à faire connaître nos activités via notamment les réseaux sociaux. Soutenir la jeunesse est un thème transversal de nos activités. Nous essayons de comprendre les préoccupations des jeunes Tunisiens, notamment en termes d’employabilité. En effet, en pleine Covid-19, nous avons réalisé une enquête par interview, auprès de 10.000 jeunes à travers le pays et nous avons utilisé les résultats de cette enquête pour optimiser notre programme et nous assurer que nos actions sont orientées vers les besoins de la jeunesse en Tunisie. En termes d’impact, le programme a contribué à la création de 45.000 emplois (nous avons déployé une méthode très précise pour vérifier le nombre d’emplois créés). Nous avons, également, signé 6.000 accords de partenariat qui couvrent 7.000 entreprises et structures économiques. 

Quels sont les mécanismes d’intervention du programme Tunisia JOBS qui ciblent les jeunes en particulier ? 

En Tunisie, les jeunes sont définis comme étant les personnes âgées entre 18 et 35 ans. La majorité des emplois que nous avons créés concerne cette catégorie d’âge. Mais il y a des actions qui ciblent   particulièrement les jeunes, comme, par exemple, le programme du renforcement de la main-d’œuvre, étant donné que nous travaillons avec les universités, les bureaux d’emploi et le secteur privé afin d’aider les entreprises à recruter les profils demandés. Nous avons, également, un programme de stage, le JOBS Internship Program, qui a bénéficié à près de 1.100 jeunes. A vrai dire, les femmes et les jeunes sont au cœur de nos activités. 66% des emplois que nous avons créés sont occupés par des femmes. Pareil pour le secteur des technologies : tout le travail que nous avons réalisé est orienté vers les jeunes. La promotion de l’emploi des jeunes et des femmes est un objectif clé de Tunisia JOBS.  

Tunisia JOBS accompagne les entreprises qui opèrent principalement dans les domaines de l’agriculture, des technologies et du textile. Pourquoi ce choix ? Et en quoi consiste l’accompagnement que vous offrez ?

Comme je l’ai déjà mentionné, lorsque le programme a démarré, nous n’avons pas, à l’époque, ciblé des secteurs particuliers. Nous étions ouverts à tous types d’activité. Mais c’est la nature de l’économie tunisienne (beaucoup d’entreprises opèrent dans ces domaines), qui a fait que notre activité soit concentrée sur ces secteurs-là. Cependant, nous avons tout de même aidé d’autres entreprises dans d’autres secteurs d’activité. Par exemple, nous avons travaillé avec des entreprises de gestion de déchets, nous avons également accompagné des artisans et des femmes qui fabriquent les huiles essentielles et les produits cosmétiques, etc. S’agissant de la nature de l’accompagnement que nous offrons, il s’agit, avant tout, d’un accompagnement technique. L’objectif est d’aider les entreprises à livrer leurs clients à temps et convenablement, et ce, en recourant à des experts et à des cabinets de consulting. Nous aidons par exemple les entreprises à réduire les coûts de production, à obtenir les certifications nécessaires ou des financements auprès des banques ou des fonds d’investissement. Au bout de cet accompagnement qui dure entre 6 et 9 mois, nous nous attendons à des résultats concrets. Pour ce faire, nous disposons d’un réseau de 9 bureaux régionaux (Béja, Le Kef, Tunis, Kairouan, Gabès, Nabeul, Sfax, Sousse et Zarzis). Dans chaque bureau régional, il y a des conseillers d’affaires qui entrent en contact direct avec les entreprises basées dans ces régions-là. Etant donné leur connaissance du terrain, ils interviennent pour aider les entreprises que nous pensons pouvoir accompagner. Nos critères de choix ne se basent pas nécessairement sur le secteur d’activité, mais ils sont axés sur les perspectives de croissance de l’entreprise, le bon management, l’endettement (il faut que l’entreprise ne soit pas fortement endettée) et l’identification des clients. Tout d’abord, nous effectuons des visites de terrain aux entreprises pour identifier les difficultés qui freinent leurs croissances ou pour délimiter des problèmes particuliers, dont elles nous font part. Nous avons constaté que beaucoup d’entreprises ne savent pas identifier les problèmes auxquels elles sont confrontées. Et ce n’est qu’après un travail approfondi effectué par nos équipes qu’elles arrivent à déceler les vraies difficultés. Par exemple, la plupart des entreprises déplorent des difficultés d’accès au financement, alors qu’elles ne connaissent pas l’origine de ce problème. Un autre problème typique chez les PME : beaucoup d’entre elles sont dans l’incapacité de livrer leurs clients à temps et convenablement. Et lorsqu’on arrive à identifier les raisons, on s’aperçoit qu’elles ont besoin, par exemple, de certification (puisqu’elles travaillent avec des clients européens). Parfois, il s’agit d’un problème de gestion des coûts. Des fois, nous aidons les entreprises compétitives à identifier de nouveaux clients. Donc, nous essayons de résoudre toutes ces difficultés. Notre premier objectif est d’aider ces PME à augmenter leurs ventes et créer de nouveaux emplois. Notre accompagnement est tributaire des résultats concrets auxquels nous nous attendons. Au bout de trois ans, la moyenne des ventes des entreprises que nous avons accompagnées a augmenté de 70%.

Qu’en est-il de l’accès au financement ? Pouvez-vous nous donner plus de détails à ce sujet?  

En ce qui concerne l’accès au financement, nous avons deux approches. Une première approche “micro” qui s’adresse aux entreprises. L’objectif derrière est de les aider à obtenir des financements auprès des institutions financières et des investisseurs. La deuxième approche “macro” consiste à collaborer avec les banques afin de faciliter leur travail et réduire le risque de crédit.

S’agissant de l’approche micro, il sied de rappeler que nous aidons les entreprises, particulièrement individuelles, à obtenir du financement, notamment par le capital-risque. Actuellement, nous sommes en train d’accompagner 60 entreprises. Nous les aidons dans l’élaboration des Business Plan ou bien dans la gestion des finances. La finalité est de s’assurer que les banques et les investisseurs   s’intéressent à l’évaluation de la valeur de ces entreprises-là. Récemment, grâce à notre accompagnement lors des négociations avec l’investisseur, une société a pu lever 1,5 million de dinars. Maintenant, pour comprendre l’approche macro, je peux vous donner des exemples. Nous avons collaboré avec des banques privées afin de créer une division chargée des petites entreprises, parce que ces banques —même si ce sont de grandes institutions— n’ont pas beaucoup d’expériences sur ce segment. Donc, ils ont recouru à notre expertise pour pouvoir évaluer le risque de crédit. Une plateforme a été mise en place à cet effet, permettant aux micro-entreprises de s’y inscrire. Cela devrait générer 30 millions de dollars de revenus (100 millions de dinars) au cours des deux prochaines années. Nous sommes en train de faire le même travail avec d’autres banques, comme la Bfpme. Nous avons déployé une équipe composée d’experts en data et en Intelligence Artificielle IA pour aider la banque à analyser son portefeuille de prêts. Grâce à cette nouvelle méthodologie, la banque a pu abaisser le taux des créances douteuses. Et si on procède à sa recapitalisation, elle deviendra une banque beaucoup plus solide. Il y a un autre exemple que je veux citer. En effet, nous avons travaillé avec la Bourse des valeurs mobilières de Tunis (Bvmt) pour créer un système d’échange de marchandises qui concerne l’huile d’olive. Et nous allons l’étendre pour inclure les dattes. C’est un système de récépissé d’entrepôt, grâce auquel les PME et même les petits producteurs peuvent placer leurs marchandises (huile d’olive et dattes) dans des entrepôts douaniers et peuvent, en contrepartie, obtenir un certificat qui va leur permettre d’accéder au crédit bancaire. Nous estimons que ce système va générer, au cours des deux prochaines années, 18 millions de dollars de revenus. Nous travaillons également avec l’Atic afin de l’aider à améliorer ses analyses, notamment pour les petites entreprises et c’est un franc succès. On peut également citer l’exemple de la CDC. En effet, lors du déclenchement de la crise Covid-19, la CDC a sollicité notre accompagnement pour mettre en place un fonds gouvernemental (700 millions de dinars). Nous avons également travaillé avec la caisse pour instaurer le concept de l’impact des investissements (évaluer l’impact économique et social des prêts) et créer la plateforme digitale «JoussourInvest» sur laquelle les entreprises peuvent s’inscrire et présenter leurs informations financières. Cette plateforme permet d’augmenter la visibilité des PME auprès des investisseurs. C’est un outil efficace qui a permis de générer près de 7 millions de dinars de revenus. Aussi, à travers les institutions de microfinances, nous avons pu accorder trois millions de dollars de subventions aux très petites entreprises. Ce programme a permis de générer des revenus qui s’élèvent à 30 millions de dollars (à peu près 100 millions de dinars).  Pour résumer, plusieurs mécanismes sont déployés. Au total, nous avons mobilisé 115 millions de dollars pour la mise en œuvre de tous ces programmes relatifs à l’accès au financement. Il est vrai que nous travaillons avec les entreprises pour les aider à obtenir des financements, mais la plus grande partie de notre travail est réalisée auprès des prêteurs afin qu’ils soient plus efficaces, qu’ils aient des données de bonne qualité et qu’ils arrivent à réduire les risques. 

En Tunisie, les chefs d’entreprise déplorent souvent l’inadéquation entre la demande et l’offre sur le marché de l’emploi. Quelles sont les raisons de cette inadéquation et quels sont les mécanismes déployés dans le cadre de Tunisia JOBS pour aider les entreprises à trouver les profils adéquats ?

L’inadéquation entre la demande et l’offre sur le marché de l’emploi est un problème sérieux. Et ce n’est pas un phénomène propre à la Tunisie, c’est un phénomène mondial. Il s’explique par le fait que le système éducatif ne produit pas ce dont a besoin le secteur privé. La réforme des programmes est l’une des actions que nous avons menées dans ce cadre. Nous avons travaillé de concert avec le gouvernement et le secteur privé sur la mise en place de comités chargés de la réforme et de la mise à jour des programmes dans les filières de l’IT et de l’administration des affaires de manière à ce que les étudiants apprennent à maîtriser les technologies les plus récentes. Nous avons, également, mis en place une plateforme qui sert à jumeler les étudiants avec les employeurs. Par ailleurs, nous collaborons avec les universités pour mettre à leur disposition des formateurs en soft skills. Vous avez certainement constaté que les entreprises déplorent un manque de soft-skills chez les jeunes diplômés. C’est très important, parfois nous trouvons du mal à convaincre les gens de l’importance de ces compétences. En somme, nous œuvrons à améliorer l’adéquation entre le produit du système éducatif et les exigences du secteur privé. 

Est-ce que vous comptez prolonger le programme ? Y aura-t-il une deuxième version du programme Tunisia JOBS?

Je ne sais pas. C’est une décision qui sera prise par l’USAID. Mais l’USAID contribue énormément à la croissance économique de la Tunisie. Je ne sais pas de quelle manière ou sous quelle forme, mais l’USAID va continuer à soutenir et à promouvoir la croissance économique en Tunisie. Par exemple, l’année dernière, nous avons entamé un projet consacré exclusivement au tourisme. Et nous savons très bien que nos projets ont été couronnés de succès. 

Un message pour les jeunes Tunisiens ?

J’ai été vraiment impressionné par le niveau des compétences et d’engagement des jeunes et des femmes en Tunisie. L’avant-dernière semaine j’étais à Djerba et c’était l’occasion de rencontrer une femme artisane originaire de Ben Guerdane qui effectue un travail de très haute qualité et dont nous soutenons l’activité. Son histoire est impressionnante. Lorsqu’elle a commencé son projet, tout le monde la décourageait. Mais son mari l’a soutenue. Elle a participé au Salon de la création artisanale d’El Kram et un Autrichien qui était en visite à la foire a été séduit par ses produits. Il a demandé d’en acheter une centaine, mais elle lui a répondu qu’elle ne pouvait lui vendre que 5 articles. Elle était dans l’incapacité de produire une telle quantité. Le client, insatisfait, a fini par laisser tomber sa commande. Après avoir adhéré à notre programme, elle a su accroître sa capacité de production. Aujourd’hui, elle exporte vers l’Autriche et la France.  Mon message est : continuer d’essayer. Je crois que ce pays dispose d’un énorme potentiel !

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Un commentaire

  1. Mounir M

    08/06/2022 à 14:10

    Un article lapidaire et excellent sur ce fameux programme comportant plein de points positifs, Toutefois, pour s’assurer qu’on n’est pas en train de naviguer à vue, il serait judicieux de coconcevoir des indicateurs de suivi et de performance, les diffuser et partager avec tous les concernés, tout en envisageant une articulation futuriste dans le cadre de ce programme pouvant servir de miroir, voire même d’outil de mesure de l’inclusivité de nos politiques publiques permettant la comparaison avec d’autres pays du globe terrestre qui misent la qualité et l’excellence.
    Mounir Mahmoudi
    Responsable du programme de la formation professionnelle (en mode GBO)

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