L’étude a permis de dresser un diagnostic du secteur de l’énergie, d’identifier les dysfonctionnements et de concevoir les différents scénarios, mais également les solutions possibles visant à éviter une aggravation de la dépendance énergétique.

Intervenant lors du panel “le secteur de l’énergie sur le plan mondial et en Tunisie”, le consultant international en énergie, Mustapha El Haddad, a présenté les résultats d’une étude qu’il a réalisée à l’initiative de l’Ites et qui porte sur la sécurité énergétique de la Tunisie à l’horizon 2030. L’expert a commencé par dresser un état des lieux et donner un aperçu des enjeux énergétiques auxquels fait face la Tunisie.

Les risques de rupture

Il a rappelé qu’au cours des deux dernières décennies, la dépendance énergétique de la Tunisie s’est sensiblement dégradée, et ce, dans un contexte national, régional et international en mutation, rendant la dépendance énergétique du pays plus fragile. Soulignant que la dépendance énergétique de la Tunisie a atteint 54% en 2020 contre 9% en 2000, Haddad a précisé que cette dégradation énergétique découle d’un important déclin de la production nationale des hydrocarbures, surtout du pétrole. “Depuis 2011, le contexte national a connu de profonds changements, alors que le contexte sécuritaire régional est devenu incertain et que la nécessité d’une transition énergétique respectueuse de la planète semble s’affirmer d’année en année, à l’échelle internationale”, a-t-il soutenu.

Il a fait savoir que l’approvisionnement du marché tunisien en énergie est assuré par quatre chaînes différentes, à savoir celle du pétrole brut et des produits pétroliers, celle du gaz naturel, celle de l’énergie électrique et celle du bois énergie et autres formes d’énergie renouvelable, essentiellement le champ solaire. Il a ajouté que l’analyse des maillons de ces quatre chaînes d’approvisionnement a permis d’identifier et de qualifier les risques de rupture. Ces risques concernent, selon l’intervenant, deux maillons de ces chaînes, à savoir les sources d’approvisionnement (c’est-à-dire les gisements du pétrole et du gaz, la raffinerie et la centrale électrique) et la logistique de transport, de stockage et de distribution.

“En plus des risques de catastrophes naturelles et de sabotage, les risques de rupture sont de nature : technique (conception et maintenance), juridique et contractuelle, sociale (grèves intempestives) politique (du fait de l’absence de vision partagée, du ralentissement du processus de décision et d’une instabilité politique), sans omettre le risque géopolitique en cas de désaccord entre importateurs et exportateurs ou de volonté de certaines parties de contrôler les voies d’accès aux ressources et/ou marchés. Les risques de rupture de ces chaînes concernent aussi bien le circuit intérieur que le circuit d’importation”, fait-il remarquer.

La vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement : comment y remédier ?

L’étude a révélé que le degré de vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement varie d’une chaîne à une autre. Pour le pétrole, le degré de vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement est qualifié de faible à modéré. Ceci s’explique par la diversification des fournisseurs et par l’approvisionnement de la disponibilité de stockage de sécurité, tel que spécifié par la réglementation tunisienne. Les chaînes d’approvisionnement en gaz sont très vulnérables étant donné la non-disponibilité de stockage de sécurité, mais, également, la faible diversification aussi bien des fournisseurs (seulement deux fournisseurs) que de l’infrastructure. Pareil pour la chaîne d’approvisionnement en énergie électrique dont le degré de vulnérabilité est qualifié d’élevé en raison de sa propre dépendance au gaz (95% de l’électricité sont produites à partir du gaz), de l’enclavement du système électrique tunisien et de l’absence de stockage de sécurité. Tandis que le degré de vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en bois énergie et en solaire est qualifié de faible à très faible.

Selon l’étude, six mesures sont nécessaires pour assurer la continuité de fourniture des services énergétiques au prix du marché. Il s’agit de la diversification des fournisseurs, des filières et des réseaux de transport afin d’avoir un mix énergétique le plus diversifié possible; la mise en valeur des ressources naturelles (fossiles, renouvelables, conventionnelles et non conventionnelles); la maîtrise de la demande au niveau de tous les secteurs d’activité, notamment l’industrie, le transport, le bâtiment, et ce, à travers l’application progressive de la vérité des prix; la constitution du stockage stratégique et de sécurité; la protection de tous les sites sensibles (les gisements, les raffineries et centrales, le transport, les réseaux de stockage et les terminaux) et enfin la mise en place de mesures de prévention, telles que l’instauration d’un plan d’urgence, d’audit technique, de certification et de contrat d’approvisionnement à long terme.

Les tendances structurelles, les évolutions récentes

L’étude a, par ailleurs, permis d’établir une analyse stratégique de la situation présente de l’approvisionnement de la Tunisie en énergie, qui a permis de dégager les tendances structurelles ainsi que les évolutions récentes caractérisant le secteur de l’énergie.

S’agissant des tendances structurelles, l’analyse a fait ressortir les constats suivants : une demande en hausse continue doublée d’une utilisation de l’énergie moyennement efficace; une dégradation significative de la production du pétrole brut; une détérioration de la dépendance énergétique; un outil de raffinage qui répond de moins en moins aux besoins du marché intérieur (la Stir ne permet de satisfaire que 25% de la consommation nationale); un mix énergétique largement dominé par le gaz naturel et une subvention de l’énergie mal maîtrisée. Concernant les évolutions récentes, l’expert a indiqué qu’au cours de la dernière décennie, d’importants changements et une accélération des tendances structurelles tant sur le plan national que sur les plans régional et international, méritent d’être pris en compte car ils risquent d’impacter encore plus la sécurité énergétique de la Tunisie à l’avenir. “A l’échelle nationale, la Tunisie continue de connaître de profonds changements sur les plans politique et sécuritaire, et à l’échelle régionale, le contexte sécuritaire est plutôt incertain. Le paysage énergétique international est en mutation du fait d’une demande tirée par les pays en développement (la Chine et l’Inde en particulier), de la baisse de la consommation énergétique de l’Union européenne, mais également d’un engagement de nombreux pays à lutter contre le changement climatique, notamment en réduisant la consommation des énergies fossiles”, fait-il remarquer.

Les quatre scénarios

Ces différentes analyses ont permis, dans le cadre de la présente étude, d’identifier les variables et les indicateurs clés qui ont un impact sur le système d’approvisionnement de l’énergie et qui ont permis de construire quatre scénarios à l’horizon 2030. Un scénario tendanciel basé sur les indicateurs de la dernière décennie en matière d’offre et de demande d’énergie et de l’évolution du contexte. Un scénario qualifié de catastrophique basé sur l’évolution négative des principaux indicateurs et variables. Un scénario idéal, théorique basé sur l’évolution positive de ces indicateurs. Et le quatrième scénario qui est le scénario souhaitable et réalisable basé sur la faisabilité technico-économique, sur une maîtrise raisonnable de la demande et sur une gouvernance adéquate du secteur.

“Entre le scénario tendanciel et le scénario catastrophique, il n’y a pas une grande différence, tandis que le scénario souhaitable permet d’avoir une sécurité énergétique maîtrisée”, a noté l’auteur de l’étude. En effet, selon Haddad, le scénario souhaitable constitue la vision de la sécurité énergétique dont la Tunisie a besoin en 2030. Il vise à instaurer une sécurité énergétique maîtrisée, moyennant une dépendance énergétique soutenable, des risques de rupture contrôlés et différentes solutions de secours dans un environnement en mutation mais prévisible. L’élaboration de cette vision à l’horizon 2030 a permis de retenir quatre objectifs stratégiques, à savoir une dépendance énergétique soutenable, une protection assurée des infrastructures vitales contre les risques de dégradation conduisant à de longs et fréquents arrêts, des secours fiables afin de garantir la continuité de fourniture de l’énergie électrique, du gaz naturel et des produits pétroliers et anticipation des changements et des mutations dans la région et dans le monde. Un plan d’action comportant les solutions et les mesures à adopter dans l’immédiat pour renforcer la sécurité énergétique du pays a été, par la suite, identifié pour chacun de ces quatre objectifs.

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