Par le Colonel (r) Boubaker BENKRAIEM *

Bravo à nos anciens qui se sont ingéniés avec les moyens du bord pour créer de toutes pièces et organiser une armée moderne digne de ce nom. Pour tout ce qu’ils ont fait, nous, les officiers de la promotion Bourguiba, les premiers officiers de la Tunisie indépendante qui, près de quinze ans plus tard, avons commencé à prendre les rênes du commandement, nous leur sommes reconnaissants pour toujours.

Très rapidement, notre jeune armée allait connaître son baptême de feu. Presque sans transition entre l’acte de création de cet embryon de forces armées et son déploiement sur le terrain, la guerre étant à nos frontières ouest et sur notre territoire, conservant encore, une présence militaire française, nos soldats étaient déjà sollicités pour des opérations de défense des frontières avec l’Algérie occupée, objet d’attaques-éclairs ou d’opérations de minage qui avaient déjà causé des pertes dans nos rangs pourtant encore squelettiques. C’est pourquoi soixante postes frontaliers ont été implantés le long de la frontière tuniso-algérienne, partant de Tabarka jusqu’à l’extrême sud à Bordj El Khadhra et destinés à tranquilliser et, au besoin, protéger la population : à titre de rappel, le 6 octobre 1956, trois mois après la création de l’armée tunisienne, un violent accrochage opposa une compagnie de l’armée française à un groupe de résistants algériens dirigés par Si Abbes, entre Bouchebka et Kasserine ayant entraîné d’importantes pertes des deux côtés ; le même jour, des renforts français ont effectué un ratissage complet des cheikhats de Fedj Hassine et de Hydra, blessant des femmes et emprisonnant des hommes et incendiant des gourbis; le 22 octobre 1956, au sud, des troupes françaises ont tenté d’occuper le poste de surveillance de Ben Gardane pour s’emparer de documents et de dossiers ; le même jour, l’armée française s’empare, en plein vol, de l’avion qui transportait du Maroc vers Tunis certains des leaders de la rébellion algérienne ; le 24 octobre, au nord, un accrochage, entraînant des blessés, eut lieu sur la route Ain Draham-Jendouba où des barrages ont été dressés par des citoyens pour empêcher les troupes françaises de se déplacer ; le 1°novembre, un accrochage eut lieu à Kebili occasionnant un mort et un blessé ; le 22 novembre, un autre incident occasionnant deux morts et plusieurs blessés eut lieu à Bir Drassen (Cap Bon) suite à la protestation des populations quant à l’installation, par l’armée française, d’équipements radar sur les hauteurs de la région ; le 31 mai 1957, ce fut le plus tragique incident et le plus meurtrier qui eut lieu, dans la région d’Ain Draham, avec l’armée française : en effet, fuyant les arrestations, les ratissages, les tortures, les massacres et les assassinats, des Algériens, hommes, femmes et enfants se sont réfugiés en Tunisie. Des unités de l’armée française les ont poursuivis dans les cheikhats tunisiens des Ouled Msallem et des Khmairia non loin d’Ain Draham. L’armée tunisienne et la Garde nationale, tentant de les protéger et leur porter secours, se sont trouvées face-à-face avec elles, ce jour-là, vers midi, et ce fut l’affrontement. Khemaies el Hajri, Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, accompagné de Beji Caied Essebsi, Directeur Général des affaires régionales au ministère de l’intérieur, de passage, dans la région pour inspecter des camps de réfugiés algériens, a été grièvement blessé et succomba quelques jours plus tard, ainsi que neuf autres Tunisiens (militaires et gardes nationaux). Il y a eu aussi une douzaine de blessés. Deux ans à peine après l’indépendance, nous avons subi, à titre de représailles, puisque notre pays a pris faits et causes pour la guerre d’indépendance de l’Algérie en accueillant plusieurs milliers de combattants algériens, le bombardement du paisible village frontalier de Sakiet Sidi Youssef, le 8 février 1958, par des escadrilles de bombardiers B26. Il y a eu plus d’une centaine de morts, tunisiens et algériens, essentiellement des civils, dont un grand nombre d’écoliers. Aucun combattant ALN ne se trouvait parmi les morts ou les blessés. La Tunisie, profitant, avec beaucoup de subtilité, de cette agression caractérisée, prit les mesures suivantes :

1° – la déposition d’une plainte auprès du Conseil de sécurité de l’ONU,

2°- l’interdiction à l’armée française, stationnée en Tunisie, de quitter ses casernements,

3° – des barrages furent dressés devant toutes les casernes françaises,

4°- la Tunisie demanda officiellement l’évacuation de toutes les troupes françaises stationnées sur son territoire,

5°- une campagne de presse, savamment orchestrée, maintenait la pression sur les troupes françaises et gonflait à bloc le moral de l’Armée nationale.

Trois mois plus tard, cette jeune institution a été engagée dans la bataille de Remada le 25 mai 1958 parce que le Colonel Mollot, commandant les unités françaises implantées au Sahara, n’a pas obtempéré aux instructions des autorités tunisiennes interdisant aux unités françaises de quitter leurs casernements et en fit à sa guise.

C’est avec l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle, le 1°juin 1958, que des négociations ont abouti à la décision de l’évacuation de toutes les troupes françaises, encore stationnées en Tunisie, avant l’automne 1958, exception faite pour la base de Bizerte. De même, l’arrivée aux affaires du général de Gaulle laissait espérer au gouvernement tunisien que cet accord transitoire, signé en 1958, devait conduire, par la négociation, à la conclusion d’un accord définitif, allant dans le sens logique des choses, c’est-à-dire à l’évacuation de la base de Bizerte. Mais il n’en fut rien et cette évolution négative résultait de la forte personnalité des deux chefs d’Etat tunisien et français, Bourguiba et de Gaulle, que tout opposait : le tempérament, la formation politique et la culture.

D’autre part, la France, n’étant pas encore une puissance atomique bien qu’elle ait procédé aux premiers essais de sa bombe à Reggane (sud algérien) en 1960, tenait à garder Bizerte dont l’importance était pour elle vitale, car elle était l’une des bases du triangle stratégique formé par Bizerte, Toulon et Mers el Kebir (Algérie) et qui contrôlait le bassin occidental de la mer Méditerranée.

Aussi, l’extension des pistes d’atterrissage de la base de Sidi Ahmed par l’armée française stationnée à Bizerte qui était certainement programmée depuis longtemps et sans l’autorisation des autorités tunisiennes, a débuté au mois de juin 1961. Perçu par Bourguiba comme une sorte de provocation inadmissible, elle était, en fait, le véritable détonateur qui a mis le feu aux poudres.

(A suivre)

B.B.K.

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